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Reportage — Étalement urbain

À Rennes, une « écocité » de béton grignote les terres agricoles

Un paysagiste plante un arbre sur la ZAC de Viasilvia en mai 2022.

La construction d’un immense quartier sur la ceinture verte de la métropole de Rennes suscite une opposition grandissante. Imaginé il y a plus de 10 ans, il va à l’encontre des objectifs de non-artificialisation des terres.

Cesson-Sévigné (Ille-et-Vilaine), reportage

Dans la banlieue est de Rennes, après avoir traversé les rues cossues de la commune de Cesson-Sévigné, avec ses grands pavillons et jardins, le nord de la ville offre soudain un tout autre décor. Sur près de 200 hectares d’anciennes terres agricoles, deux Zones d’aménagement concertées (ZAC) sortent de terre. Plusieurs bâtiments sont déjà finalisés. Mais c’est encore sept fois autant, au moins, qui doivent être bâtis dans les prochaines années. Le vaste chantier vise à construire 6 000 logements, et 400 000 m² de bureaux. Les maîtres d’ouvrages de ces deux ZAC sont la métropole de Rennes et la commune de Cesson-Sévigné, encadrés par la Société publique locale d’Aménagement SPLA ViaSilva.

ViaSilva est « un écocide », clament trois membres du collectif 650 ha, qui nous font visiter le chantier, au milieu des ouvriers qui s’activent de toutes parts. Ces jeunes opposants bataillent pour faire évoluer le projet depuis près d’un an et demi. Ils rappellent que « 1 m² de surface de plancher construite, c’est 1,5 tonne d’émission de CO ». Ils déduisent un préjudice « d’au minimum 1,5 million de tonnes de CO₂ pour la construction du projet, hors réseaux, étude, fonctionnement, entretien et future rénovation urbaine. L’équivalent du poids de tout ce carbone, c’est 150 Tours Eiffel. » « Nous ne sommes pas contre la construction de logements, mais les élus auraient pu profiter de ViaSilva pour innover, préparer l’avenir. Dans les appels d’offres, ils ont choisi systématiquement les pires projets, les moins chers, uniquement en béton », grince Nathan, trentenaire et membre fondateur du collectif qui a grandi à Cesson. « Nous sommes sur les terres les plus fertiles de l’agglomération », ajoute Yohann.

Les membres du collectif 650 ha au milieu des premiers immeubles habités du projet. © Quentin Vernault / Reporterre

Sur les plaquettes des promoteurs, ViaSilva est présenté comme une « Écocité ». C’est un label qui lui a été attribué en 2009. À l’époque, le projet prévoyait de créer un nouveau quartier de 40 000 habitants, soit l’équivalent d’une ville moyenne. Aujourd’hui, le chiffre affiché est plutôt 12 000 habitants — ce qui revient à considérer qu’il y aura en moyenne deux habitants par logement. Le label venait notamment récompenser l’accessibilité du nouveau quartier en transports collectifs. La nouvelle ligne de métro B, dont la mise en route ne cesse d’être reportée, devrait y arriver prochainement. À part cela, à ce stade du chantier, on peine à voir ce qui est écolo.

© Gaëlle Sutton / Reporterre

« Écocité, cela ne veut plus dire grand-chose. Il faudrait qu’on fasse un peu le tri dans les anciennes communications d’un projet qui a évolué », reconnaît lui-même le maire de Cesson-Sévigné, Jean-Pierre Savignac, et président de la SPLA ViaSilva. L’édile préfère insister auprès de Reporterre sur le fait que, contrairement à ce qui était prévu initialement, l’urbanisation n’ira pas, à Cesson-Sévigné, au-delà des deux ZAC en chantier. Cela a été décidé en mai. 400 hectares de terres agricoles auparavant intégrés à une ZAD (zone d’aménagement différé) seront finalement « laissés à la nature », assure l’élu.

La zone d’activitée Atalante toujours en chantier sur la ZAC de ViaSilva. © Quentin Vernault / Reporterre

Le collectif 650 ha se félicite avec prudence de ce coup de rabot. Sans pour autant abandonner ses griefs contre ce qui est en train d’être construit. « Ces bâtiments ont une durée de vie de 50 ans maximum. À la fin, cela coûtera moins cher de les détruire que de les réhabiliter, et cela fera des tonnes de déchets. En plus, avec l’augmentation des températures, les logements vont être des fours », estime Nathan, architecte-urbaniste de profession. « Si on faisait le choix de construire durable dès maintenant, cela coûterait moins cher sur le long terme », ajoute Sasha, graphiste rennaise.

Les jeunes militants ont organisé, ces derniers mois, sur le terrain, des ateliers de fabrication d’adobes, des briques en terre-paille, à partir de matière récoltée sur place. Une manière pour eux de mettre en avant des alternatives durables au béton. À l’occasion de l’événement Retours sur Terre, début mai, une balade en deux-roues façon « vélorution », de ViaSilva jusqu’à un autre projet contesté dans le quartier Baud-Chardonnet, a rassemblé une cinquantaine de personnes.

Une adobe, brique de terre et paille dans la main d’un militant du collectif 650 ha. © Quentin Vernault / Reporterre

Marc Hervé, premier adjoint à la mairie de Rennes et conseiller délégué aux formes urbaines à la métropole, réfute les critiques sur la durabilité des bâtiments. La métropole « a toujours poussé les promoteurs à faire de la qualité », assure-t-il à Reporterre. De plus, il met en avant des normes environnementales de plus en plus exigeantes, comme la RE2020, entrée en vigueur en janvier 2022 (mais qui ne concerne donc pas les bâtiments déjà sortis de terre à ViaSilva). Il insiste aussi sur « l’urgence sociale à construire », pour loger une population qui croît de 5 000 nouveaux habitants par an, dont « 2 800 issus du solde naturel », précise-t-il, battant en brèche le cliché d’une arrivée massive de Parisiens.

Pas d’alternatives au tout béton ?

L’élu reconnaît qu’il faut « pousser » les alternatives au tout béton, mais estime que « les filières n’existent pas », et qu’on ne peut pas « attendre d’avoir de nouvelles manières de construire pour construire ». Les élus qui portent ViaSilva mettent en avant un projet de R&D, récemment dévoilé, et encore relativement flou, qui consistera à construire deux tours avec de la terre crue au sein du quartier, avec le bailleur social Néotoa.

Les grues dominent le ciel de la ZAC tandis que poussent les constructions de béton. © Quentin Vernault / Reporterre

Dans les communications, ViaSilva est présentée comme une « ville nature », dans laquelle les habitants circuleront dans des « rues-jardins » qui mèneront à des parcs et au métro. Le futur quartier est vendu avec le slogan « un arbre depuis ma fenêtre ». Mais ce sont surtout d’autres immeubles que les habitants risquent de voir depuis leurs fenêtres. La densité de la future ZAC Les Pierrins sera de 55 logements par hectare selon les documents officiels. Un parc de 45 hectares est prévu dans le projet, mais il servira en même temps à installer des aménagements liés aux mesures de compensation des constructions, et des bassins de rétention pour l’écoulement des eaux. « Si on retire les espaces privés et les zones grillagées, le parc est beaucoup plus petit qu’annoncé », estime Nathan.

Les opposants au projet s’interrogent aussi sur la façon dont sont aménagés les espaces verts et les mesures de compensation. « Le sol a été entièrement décapé, il va mettre des années à se reconstituer », expliquent-ils. Le collectif nous montre une mare placée sous une ligne à haute tension, puis une autre, le long d’une route, visiblement bientôt éclairée par des lampadaires. Des conditions peu propices au retour de la biodiversité. Une rangée d’arbres, plantée au mauvais moment, n’a pas survécu à l’hiver.

Des haies ont été plantées aux abords des chantiers par les opposants au projet. © Quentin Vernault / Reporterre

Nathan et de nombreux bénévoles ont commencé à planter des haies bocagères, après avoir fait une campagne qui a rassemblé plus de 250 donateurs, sur des terrains appartenant à sa famille, au nord du futur quartier. Une manière de favoriser la biodiversité, mais aussi de préserver les terres, puisqu’il sera ainsi plus difficile légalement de les rendre constructibles. La démarche a-t-elle inspiré le maire de Cesson-Sévigné ? En tout cas, celui-ci, a, lui aussi, récemment décidé de relancer la plantation de haies chez « les agriculteurs volontaires » de sa commune. Il vient de lancer un appel à dons, avec la fondation Alli’Homme, qui encourage les entreprises à investir dans des « prestations de services environnementaux » réalisés par des agriculteurs.

Jean-Pierre Savignac nous annonce même qu’il va acheter des terres agricoles, dans d’autres quartiers, pour y installer des nouveaux agriculteurs, ou permettre à des exploitations de s’étendre, « dans la cadre du plan d’alimentation de la métropole ». Par contre, une partie des terrains étant pollués, il ne sera pas possible pour les habitants de la cinquantaine de maisons avec jardin construites à ViaSilva de planter des cultures « à racines profondes ».

« C’était de la poudre aux yeux »

Selon le maire, « rien n’a encore été décidé » concernant les zones où aucun chantier n’a encore débuté, soit 90 % de la ZAC Les Pierrins. « À la suite d’un nouvel appel d’offres, l’urbaniste va repenser le projet, pas sur le volume de logements car on en a besoin, mais sur la place de la nature en ville et les modes constructifs », annonce-t-il. « Souvent, quand on nous dit que rien n’a été décidé, c’est que tout a été décidé sans qu’on ait été informés », ironise Yvon. Cet habitant de Cesson, résidant à proximité des espaces encore non construits, raconte avoir été très déçu par la concertation citoyenne organisée pour préparer ViaSilva. « Je me suis rendu compte que c’était de la poudre aux yeux après le premier bilan, car la mairie a un droit de veto et ne garde rien des propositions », lâche-t-il.

Depuis plusieurs années, ce paysagiste de 62 ans plante des arbres, à 80 % d’essences locales, sur son terrain de 5 hectares. Avec son projet déjà bien avancé, il espère mettre les aménageurs « devant le fait accompli ». « Quand ils se retrouveront devant ce qui pourrait devenir un parc, j’espère qu’ils décideront de le garder, car ce sera bon pour tout le monde », explique-t-il. Visiblement, les critiques contre le projet ne passent pas auprès de la municipalité. Depuis le mois de décembre, la concertation a été interrompue. « Les membres de 650 ha ont été extrêmement désagréables avec les autres participants, donc nous faisons une pause », se justifie Jean-Pierre Savignac.

Une maison individuelle attend d’être livrée à ses propriétaires. © Quentin Vernault / Reporterre

Qui va habiter à ViaSilva ? Selon les règles du programme local de l’habitat (PLH) de la métropole de Rennes, 25 % des logements doivent être dédiés à du logement social, 15 % à de l’achat aidé, et 15 % à de l’achat en accession sociale. « Notre objectif est d’avoir un maximum de propriétaires occupants », affirme Jean-Pierre Savignac. Mais il ne nous donne pas la part de logements souvent acquis pour l’investissement locatif, c’est à dire des T1 et T2. ViaSilva est aussi un futur quartier d’affaires, orienté vers des activités de la « FrenchTech », c’est à dire des startups liées aux nouvelles technologies, selon Marc Hervé.

Juste à côté de la station de métro ViaSilva, se dresse d’ailleurs, flambant neuf, un immeuble de « coliving », sorte de colocation de standing pour travailleurs nomades. Mais à l’heure où le télétravail explose, stimulé par la pandémie de Covid-19, y a-t-il encore besoin de construire de nouveaux immeubles de bureaux  [1] ? Selon Marc Hervé, l’immobilier de bureau reste un secteur « en tension » dans la métropole de Rennes. Toutefois, il reconnaît : « La fonction habitat prendra peut-être le pas, par rapport à ce qu’était l’histoire de ViaSilva. »

Serrer la ceinture verte

Selon le Plan local d’urbanisme intercommunal (2019-2035), la métropole de Rennes doit garder 78 % de son territoire en zones naturelles ou agricoles. Cela signifie qu’elle peut encore en urbaniser 3 %. Avec l’entrée en vigueur des objectifs de « zéro artificialisation nette », « ce sera plutôt 1 %, soit 700 hectares », nous assure Marc Hervé.

Mais l’élu oublie de nous préciser que l’extension de ViaSilva est déjà sur les rails, puisqu’un projet de troisième ZAC, Porte de Tizé, est en préparation, sur la commune de Thorigné-Fouillard, à côté de Cesson-Sévigné. 26 hectares, là encore sur d’anciennes terres agricoles, qui seront dédiées à des activités « artisanales, semi-industrielles et techno-tertiaires ». Un grignotage de plus dans la ceinture verte, que Rennes se targue pourtant de préserver, au nom de son modèle de « ville archipel ».

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