À Rouen, l’inutile autoroute validée par Nicolas Hulot

18 décembre 2017 / Julie Lallouët-Geffroy (Reporterre)

Censé désengorger le trafic des poids lourds et des véhicules individuels dans la métropole rouennaise, un projet de contournement autoroutier a été validé par Nicolas Hulot. Sur place, les opposants expliquent que ce projet est inutile et socialement injuste.

  • Rouen (Seine-Maritime), reportage

Vous souvenez-vous de l’histoire du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ? Une idée qui émerge dans les années 1960 puis qui est remaniée à de nombreuses reprises pour finalement obtenir la validation de son utilité publique des décennies plus tard, en 2008. Et malgré cela, l’aéroport ne pointe toujours pas le bout de son nez tant l’opposition est forte. Eh bien, le projet du contournement autoroutier à l’est de Rouen semble emprunter la même chronologie.

La volonté de construire un axe routier à l’est de Rouen est née en 1972. De nombreuses perspectives étaient envisagées — rocade ou autoroute — et des décennies plus tard, en novembre 2017, la déclaration d’utilité publique a été validée et publiée au Journal officiel, avec l’aval du ministre de la Transition écologique, Nicolas Hulot. Mais la bataille n’est pas terminée, car les détracteurs de cette autoroute de 41,5 km sont nombreux. Le rapport d’enquête publique parle même dans son préambule d’« un projet qui tombe à un mauvais moment et accouche dans la douleur », mais qui est censé voir le jour en 2024 pour un budget de près d’un milliard d’euros.

La seule agglomération de cette taille à ne pas posséder sa rocade 

La genèse de cette autoroute tient à la topographie de Rouen, coupé en deux par la Seine. La partie nord, la « rive droite », se compose du centre-ville et de ses maisons à colombages. Au sud, la rive gauche, industrielle, est encadrée à l’est par la zone industrialo-portuaire et à l’ouest par le port, le premier port d’exportation de céréales en Europe.

La métropole de 500.000 habitants est la seule agglomération de cette taille à ne pas posséder sa rocade. Habitants et poids lourds tentent donc vaille que vaille de cohabiter sur les ponts et grandes avenues de la ville ; mais ça coince. Les routes sont saturées.

Le projet de contournement autoroutier de Rouen.

Le contournement est de Rouen a donc vu le jour afin de désengorger les ponts et grandes avenues qui sillonnent la métropole. Cette autoroute, qui relierait l’A13 au sud-est et l’A28 au nord-est, accueillerait les poids lourds, dégageant ainsi les axes intramétropole pour les voitures. Mais ce n’est pas tout. Grâce à cette autoroute, la ville pourrait s’étendre vers l’est et assurer ainsi son développement économique, en particulier dans le secteur de la logistique.

Les écologistes et communistes se montrent sceptiques quant à l’eldorado économique qu’engendrerait le nouveau ruban de macadam. Malgré la validation de la déclaration d’utilité publique, ils ne sont pas près d’abandonner la bataille et préparent des recours juridiques. Le contournement serait raccordé au sud au niveau de la commune de Saint-Étienne-du-Rouvray, une ville où les conditions de vie sociales et économiques sont bien moins favorables qu’au nord de la Seine.

« Le trafic de poids lourds se situe à l’ouest et non pas à l’est de Rouen » 

Guillaume Blavette, militant écologiste au sein de l’association Effet de serre toi-même, fait partie des opposants de la première heure : « On nous vend cet énorme projet au nom du développement économique et on en fait payer les conséquences sanitaires, en matière de bruit, de pollution de l’air, aux plus précaires, les habitants de Saint-Étienne-du-Rouvray. C’est un choix d’aménagement qui se fait au détriment de la population. C’est scandaleux. » Comme souvent, inégalités sociales riment avec inégalités environnementales.

Guillaume Blavette.

« C’est un projet du passé », lance Laëtitia Sanchez, élue EELV à la région normande et une des têtes de file des détracteurs du contournement est. Elle explique que cette autoroute ne peut pas désengorger le centre de Rouen car « le plus gros du trafic concerne les voitures sur des trajets de moins de 6 kilomètres, il est donc évident qu’aucun habitant n’ira sur cette autoroute pour une si courte distance ». D’autant plus qu’il s’agira d’une autoroute à péage. Et qu’avec le port du Havre, au sud-ouest de Rouen, « le trafic de poids lourds se situe à l’ouest et non pas à l’est de Rouen ; il faudrait donc mieux se concentrer sur le désengorgement côté ouest de la ville ».

Si un avis favorable a été rendu lors de l’enquête publique en 2016, quatre réserves et neuf recommandations ont tout de même été formulées, entre autres sur la perte de terres agricoles. Nous en avions déjà longuement parlé dans Reporterre. 516 hectares, dont la moitié de terres agricoles et 146 d’espaces boisés, vont être goudronnés prolongeant l’artificialisation continue du département.

« Est-il bien raisonnable de dépenser autant d’argent alors que nous sommes à la traîne sur les transports en commun » 

Cette autoroute de 41,5 km va coûter près d’un milliard d’euros, dont 495 millions venant des collectivités : État, région, métropole et Seine-Maritime ; le département de l’Eure ayant refusé de prendre part au financement du projet. « Est-il bien raisonnable de dépenser autant d’argent alors que nous sommes à la traîne sur les transports en commun, que les budgets des collectivités sont serrés ? » s’interroge l’élue EELV Laëtitia Sanchez, avant d’enfoncer le clou : « Est-il bien raisonnable de dépenser des centaines de millions d’euros pour assurer une rente à l’entreprise concessionnaire ? »

En à peine deux mois, le ministre de la Transition écologique et solidaire a ainsi validé deux constructions d’autoroute : début octobre pour le contournement Ouest de Strasbourg et mi-novembre pour le contournement est de Rouen. Nicolas Hulot a pourtant affirmé à plusieurs reprises être opposé à la construction de nouvelles autoroutes. Il s’explique dans un entretien avec Reporterre : « Sur de potentielles nouvelles lignes TGV ou des nouveaux projets autoroutiers, là où nous pouvons intervenir, avec Élisabeth Borne, nous les avons mis en pause. Il faut à présent se laisser le temps d’une réflexion constructive. Les Assises de la mobilité vont y contribuer. » Des Assises qui se sont terminées le 13 décembre. Mais M. Hulot n’a pas mis l’autoroute de Rouen en pause.



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Lire aussi : A Rouen, le contournement autoroutier veut dévorer des terres agricoles

Source : Julie Lallouët-Geffroy pour Reporterre

Photos :
. chapô : Dans les environs de Rouen, à l’automne 2016. © Barnabé Binctin/Reporterre
. Blavette : © Julie Lallouët-Geffroy/Reporterre

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