Faire un don
43748 € récoltés
OBJECTIF : 80 000 €
55 %
Pour une presse libre comme l'air ! Soutenir reporterre

À Saint-Véran, plus haut village d’Europe, un téléphérique géant pourrait balafrer la montagne

Durée de lecture : 8 minutes

31 mai 2019 / Pierre Isnard-Dupuy (Reporterre)

À Saint-Véran, village haut-alpin perché à plus de 2.000 mètres d’altitude, un téléphérique et des infrastructures touristiques autour de l’observatoire astronomique sont dans les cartons. Des habitants craignent que ce projet surdimensionné provoque une surfréquentation de la montagne et un tourisme de masse néfaste à l’environnement.

  • Saint-Véran (Hautes-Alpes), reportage

C’est une histoire qui pourrait être à elle seule une allégorie de la fuite en avant du tourisme de montagne. À l’heure du changement climatique, l’or blanc se fait de plus en plus rare. Pour continuer d’être attractives, de nombreuses stations de sports d’hiver s’arc-boutent sur de lourds projets d’infrastructures, au mépris de l’environnement.

Même si à Saint-Véran, aux confins des Hautes-Alpes, ce n’est pas, à première vue, de ski dont il est question. Danielle Guignard, maire depuis 2008, défend un projet de téléphérique pour desservir l’observatoire astronomique qui se situe sous le pic de Chateaurenard (2.989 mètres), au dessus du village. L’infrastructure serait accompagnée d’espaces de médiation scientifique, d’un restaurant avec terrasse et d’une structure hôtelière d’une douzaine de chambres. Le budget de l’ensemble est évalué à 25 millions d’euros, pris en charge à 30 % par des fonds publics. Pour le reste, il faudra trouver des investisseurs privés, qui exploiteraient l’ensemble via une délégation de service public.

Le but de la remontée mécanique : accéder plus facilement à l’observatoire astronomique de Saint-Véran, au pic de Chateaurenard, à 2.930 mètres d’altitude.

Saint-Véran, 236 habitants, possède de beaux atouts. À plus de 2.000 mètres d’altitude, ce village au label « l’un des plus beaux de France » se revendique comme « commune la plus haute d’Europe ». Isolée à une extrémité du parc naturel régional (PNR) du Queyras, elle a bâti sa réputation de petite station village au patrimoine architectural typique, où un public familial s’adonne à des sports de montagne dans un environnement préservé.

Au programme : un restaurant, des chambres d’hôtel et... un débit de 600 passagers à l’heure

Et si l’endroit attire aussi les astronomes du monde entier, chercheurs ou amateurs, c’est que l’éloignement vis-à-vis des sources de pollution lumineuse offre un ciel étoilé d’une grande qualité. Présentes depuis 1974, les coupoles sont gérées conjointement par l’Observatoire de Paris pour la partie scientifique et par les associations AstroQueyras et Saint-Véran Culture et Développement pour la partie amateur et touristique. Les installations rénovées ont été inaugurées en 2015. L’observatoire de Paris cherche actuellement des financements pour y intégrer un télescope dernier cri, qui, avec son jumeau installé au Chili, participerait à des programmes de recherche internationaux.

Aujourd’hui le site est atteignable en 4x4 par une mauvaise piste l’été et en skis de rando ou en raquettes l’hiver. « On ne laisse pas un matériel à un million d’euros, [le nouveau télescope en projet], sans possibilité d’intervenir rapidement en cas de problème », dit François Taris, responsable du site de Saint-Véran à l’Observatoire de Paris. La liaison téléportée permettrait aussi de transporter plus facilement « du matériel lourd » et de renforcer l’attrait du lieu pour des équipes internationales. Et Madame la maire espère bonifier l’attrait de son village par un « tourisme scientifique sur le modèle du pic du Midi ». Sur ce site des Hautes-Pyrénées, l’Observatoire astronomique, à 2.876 m d’altitude, est accessible aux touristes via un téléphérique depuis la station de La Mongie.

Pour Mathieu Antoine, deuxième adjoint de la commune, la future remontée mécanique « va balafrer la montagne en diagonale, avec six pylônes de 35 mètres de haut ».

A contrario, des habitants du village et du Queyras estiment que le grand projet voulue par Danielle Guignard et François Taris fait peser des risques forts sur l’environnement et l’économie touristique et pastorale. Avec son débit prévu de 600 passagers à l’heure, bien plus que les 480 du téléphérique du pic du Midi, l’infrastructure projetée à Saint-Véran interroge par son gigantisme.

Mathieu Antoine, deuxième adjoint du conseil municipal, a mis en ligne une pétition, qui à la mi-mai a recueilli plus de 10.600 signatures. « Ce que les vacanciers apprécient ici c’est que c’est à taille humaine, c’est peu dénaturé », dit Félicie Guguen, gérante d’un hôtel au hameau de La Chalp, situé sur la commune. « Les gens me disent qu’ici il n’y a pas de station. Alors imaginez s’ils reviennent randonner sous les pylônes ! »

Mathieu Antoine, qui vit lui-même du tourisme comme moniteur de ski de fond et en louant un gîte, ne veut pas d’un téléphérique qui « va balafrer la montagne en diagonale, avec six pylônes de 35 mètres de haut ». Comme on peut le lire dans une étude de faisabilité, rendue publique en mars par la municipalité et financée pour 20.000 euros par la Région, le téléphérique partirait du haut du village, puis survolerait sur 3,3 km une vase zone ouverte au pastoralisme et à la randonnée. La gare aval se situerait juste à côté du départ des téléskis et de l’espace d’exposition de la Maison du Soleil.

« Ce départ au cœur du village sera source de bruit. Et il faudra créer un parking alors que pour l’instant le village est interdit à la circulation », s’inquiète Jean-Pierre Imbert, éleveur et ancien gérant de l’école de ski. Alors que d’autres lieux de départ sont envisagés dans l’étude, Danielle Guignard priorise l’option « village ». « La Maison du Soleil est comme une mini Cité des sciences consacrée à l’astre solaire. En étant directement liée à l’observatoire, elle permettrait de créer un parcours de tourisme scientifique accessible à tous », s’enthousiasme l’enseignante à la retraite, agrégée de chimie.

Les opposants craignent une surfréquentation de la montagne qui gênerait la vie pastorale

La montée se ferait en déboursant 29 euros (22 euros en hiver). Et si l’on souhaite s’offrir une nuitée dans une des nouvelles chambres doubles qui seraient construites, il faudrait débourser de 339 à 449 euros. « Ce sera accessible à ceux qui ont de l’argent. Juste pour la montée, une famille devra débourser 120 à 150 euros », critique Billy Fernandez, accompagnateur en montagne et membre des associations environnementales FNE Paca et Moutain Wilderness. En même temps, il considère que c’est un projet qui appelle un « tourisme de masse. Pour que ce soit rentable, il faudrait qu’il y ait au moins 100.000 visiteurs par an ». Un chiffre annoncé dans l’étude de faisabilité. Le site du pic du Midi a attiré 143.155 personnes en 2018. Les opposants appréhendent une surfréquentation de la montagne, non seulement sur le site de l’observatoire, mais aussi par des skieurs hors-piste ou des vététistes. « La vie pastorale ne sera plus possible », craint Jean-Pierre Imbert, président de l’association foncière pastorale. Sur cet espace déjà soumis aux conflits d’usage, 2.000 bêtes montent à l’estive.

Selon Mathieu Antoine, le téléphérique va permettre d’étendre les possibilités de ski hors-piste. En bleu, le téléphérique, en vert le domaine skiable actuel, en rouge, celui qui deviendrait accessible.

Mathieu Antoine soupçonne que ce qu’il qualifie comme « alibi scientifique », ne serve en réalité « à l’agrandissement du domaine skiable par du hors-piste sur 15 km² ». Danielle Guignard pourfend, « il ne s’agit en aucun cas d’un projet d’extension du domaine skiable ». Ce qui ne semble plus à l’ordre du jour a pourtant été écrit le 8 juin 2017 de la main de Madame le maire, dans une lettre au président de la région Paca. « Ce téléporté permettrait aussi le développement de notre domaine skiable, l’enneigement étant quasiment assuré du fait de l’altitude (2930m) », peut-on lire dans ce courrier que Reporterre a consulté. Et l’étude de faisabilité mentionne un « produit hiver », donnant « l’accès à une zone de découverte, de loisirs, pour skieurs confirmés ».

« Il faut sortir de l’imaginaire du ski qui veut valoriser la montagne en l’artificialisant »

Danielle Guignard rejette également les accusations d’encouragement d’un tourisme de masse : « Saint-Véran est très enclavé. Ce n’est pas comme au pic du Midi [dont le pied] n’est pas loin de Lourdes et à deux heures de Toulouse. La desserte par train des Hautes-Alpes est compliquée, alors soyons réaliste, on n’aura jamais la même fréquentation. » En voiture, hors conditions de neige, il faut plus ou moins trois heures pour venir de Marseille, Grenoble ou Turin.

M. Fernandez, accompagnateur en montagne, craint l’arrivée d’un « tourisme de masse » dans ce petit village de 236 habitants.

Christian Grossan, le président du PNR du Queyras, est « dans l’expectative. La valorisation du tourisme scientifique nous intéresse au premier chef, mais je m’interroge sur la nécessité d’une telle infrastructure. Quel est l’intérêt profond ? », interroge celui qui est aussi le maire de la commune voisine de Ceillac. Sur la question de la biodiversité, « l’étude de faisabilité est trop légère », estime-t-il. Une véritable étude d’impact sera nécessaire.

L’ensemble des interlocuteurs que nous avons rencontrés, qu’ils soient sceptiques ou opposants, regrettent l’absence d’information et de débat. « Ce grand projet mérite une grande concertation », considère par exemple Christian Grossan. « Pour remettre les points sur les i, parce que beaucoup de fausses informations ont été données par les opposants, nous organisons une réunion publique le 28 mai », annonce Danielle Guignard. La majorité de nos interlocuteurs sont favorables à une meilleure desserte de l’observatoire, mais en souhaitant discuter d’autres solutions. Billy Fernandez pose la nécessité de « sortir de l’imaginaire du ski qui veut valoriser la montagne en l’artificialisant. Alors que la première ressource de la montagne ce sont ses paysages et son isolement ». Le débat s’annonce engagé et la contestation vive.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. La crise écologique ne bénéficie pas d’une couverture médiatique à la hauteur de son ampleur, de sa gravité, et de son urgence. Reporterre s’est donné pour mission d’informer et d’alerter sur cet enjeu qui conditionne, selon nous, tous les autres enjeux au XXIe siècle. Pour cela, le journal produit chaque jour, grâce à une équipe de journalistes professionnels, des articles, des reportages et des enquêtes en lien avec la crise environnementale et sociale. Contrairement à de nombreux médias, Reporterre est totalement indépendant : géré par une association à but non lucratif, le journal n’a ni propriétaire ni actionnaire. Personne ne nous dicte ce que nous devons publier, et nous sommes insensibles aux pressions. Reporterre ne diffuse aucune publicité ; ainsi, nous n’avons pas à plaire à des annonceurs et nous n’incitons pas nos lecteurs à la surconsommation. Cela nous permet d’être totalement libres de nos choix éditoriaux. Tous les articles du journal sont en libre accès, car nous considérons que l’information doit être accessible à tous, sans condition de ressources. Tout cela, nous le faisons car nous pensons qu’une information fiable et transparente sur la crise environnementale et sociale est une partie de la solution.

Vous comprenez donc sans doute pourquoi nous sollicitons votre soutien. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, et de plus en plus de lecteurs soutiennent le journal, mais nos revenus ne sont toutefois pas assurés. Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Lire aussi : Dans les Hautes-Alpes, le chantier de la ligne à très haute tension saccage l’environnement

Source : Pierre Isnard-Dupuy (Collectif Presse Papiers) pour Reporterre

Photos : © Pierre Isnard-Dupuy/Collectif Presse-Papiers, sauf observatoire

DOSSIER    Grands Projets inutiles

THEMATIQUE    Nature
28 novembre 2019
Le climatoscepticisme reste présent dans la classe politique
Enquête
11 décembre 2019
L’utilisation massive de gaz lacrymogènes inquiète les scientifiques du monde entier
Enquête
12 décembre 2019
À la COP25, « on se parle beaucoup mais on avance peu »
Reportage


Dans les mêmes dossiers       Grands Projets inutiles



Sur les mêmes thèmes       Nature





Du même auteur       Pierre Isnard-Dupuy (Reporterre)