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ReportageÉnergie

À l’AG de TotalEnergies : « Les écologistes ? Des abrutis ! »

À La Défense, le 24 mai 2024.

TotalEnergies a fêté ses 100 ans lors d’une assemblée générale remplie d’actionnaires toujours fidèles à la multinationale et à sa rente fossile. Les écologistes, tenus à distance par la police, ont manifesté leur opposition.

Quartier d’affaires de La Défense (Île-de-France), reportage

« Hahahaha ! » Ce rire, gras, est celui de Jean-Benoît, 76 ans. Il vient d’éconduire des militantes et militants distribuant des tracts à une centaine de mètres de l’assemblée générale des 100 ans du groupe pétrogazier TotalEnergies, au quartier d’affaires de La Défense. « Cette bande d’obscurantistes me fait marrer », justifie l’homme, chemise blanche rentrée dans un pantalon en toile noir.

« C’est bien simple, on a encore besoin des fossiles pour au moins un siècle », affirme-t-il. Ceux qui prétendent le contraire ? « Ce sont des abrutis ». Il parle tout en dévalant les marches. Cet ancien salarié d’une filiale de TotalEnergies n’a aucune envie d’être relégué à l’arrière de la salle où il compte écouter le PDG Patrick Pouyanné présenter sa stratégie pour les prochaines années, derrière un pupitre. Avec sa main, il nous fait signe que ça suffit, il faut le laisser. « Allez, allez », ajoute-t-il pour s’assurer qu’on a bien compris.

À l’entrée de l’assemblée générale, des fouilles cordiales pour les actionnaires. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Le soleil darde ses rayons sur les fenêtres de la tour-coupole, le gratte-ciel des bureaux de TotalEnergies. Jean-Benoît y rejoint des dizaines d’actionnaires qui longent un épais dispositif policier, et se pressent devant les portiques en farfouillant dans leurs sacs pour montrer leurs convocations. Une hôtesse s’excuse : elle doit contrôler les sacs. « Même moi ? Voyez, je ne ferais pas de mal à une mouche », s’amuse une frêle octogénaire, foulard en soie bleue noué autour du cou. « Je m’en doute, mais on est obligés : il y a déjà eu des soucis les autres années », explique la jeune femme, en référence aux actions menées par des activistes écologistes. « Mais ne vous en faites pas, la police a bouclé le quartier, nous sommes en totale sécurité ! »

« Wanted : patron de TotalEnergies »

De fait, ce vendredi 24 mai, activistes et actionnaires se sont peu croisés. Le face-à-face devenu quasi annuel depuis 2018 s’est principalement déroulé à distance. Lors de l’Assemblée générale, comme l’a rapporté notre confrère de Médiapart Mickaël Correïa, un actionnaire a remercié le groupe d’avoir organisé les 100 ans au siège. « On est débarrassé de tout un tas de polluants, excusez-moi du terme, qui venaient perturber notre assemblée », a-t-il déclaré sous les applaudissements.

Dès 9 h, les cordistes de Greenpeace, sortes de Spidermen verts, ont quand même sifflé le début d’une journée intranquille pour Total et ses actionnaires. Engoncés dans leurs baudriers, ils ont escaladé la façade du tout premier bâtiment construit à La Défense, le CNIT, bien visible en sortant de la bouche de métro. Ils ont déroulé et ventousé une affiche « Wanted » avec un portrait de Patrick Pouyanné, les yeux plissés, digne d’un bandit du Far West. Le prix de la récompense : 20 milliards d’euros, référence aux profits de la société l’an dernier.

Les cordistes de Greenpeace ont déroulé une affiche géante où figure le portrait du PDF de TotalEnergies, «  recherché  » pour 20 milliards d’euros, le montant des profits de la multinationale. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Une heure plus tard, une coalition d’activistes climat menée par Extinction Rebellion a fait irruption au siège d’Amundi, boulevard Pasteur, dans le XVe arrondissement de Paris. Plusieurs affrontements ont éclaté dans le hall d’entrée de cette filiale du Crédit Agricole, qui est un des plus gros actionnaires de TotalEnergies. La sécurité du bâtiment a repoussé les militants avec une lance à eau, alors qu’ils essayaient de forcer les portiques. « Total assassin, Amundi complice », a tagué un activiste avec de la peinture rouge.

Des militants de Bloom et des victimes du changement climatique étaient aussi présents après le dépôt d’une plainte historique au pénal contre les dirigeants de Total et ses actionnaires, pour « mise en danger de la vie d’autrui ». Parmi eux, Benjamin, 17 ans, rescapé de graves inondations en Belgique. Il a été arrêté par la police. Une centaine d’autres personnes ont été interpellées, dont Marion Beauvalet, candidate de la liste de l’Union populaire aux élections européennes menée par Manon Aubry.

Un « village militant » s’est monté sur place, construction rythmée par les vibrations d’une batucada. Là, les activistes ont dénoncé la face sombre de l’histoire de TotalEnergies et de ses actionnaires, dont ils exigent « l’arrêt des exactions ». Reporterre a interviewé deux activistes en blouse blanche, qui nous ont donné le nom de « Camille » — utilisé pour éviter d’être reconnu, à travers ces lignes, par la police.

De nombreux activistes se sont rendus au siège d’Amundi à l’appel d’Extinction Rebellion. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Camille 1, le corps constellé de la peinture noire aspergé sur les murs, s’est insurgé de « la volonté du groupe de continuer d’augmenter d’un tiers sa production de gaz d’ici à 2030, sans réduire significativement sa production de pétrole ». Les CRS et la Brav-M, la police à moto, ont interrompu notre entrevue. « Va retrouver tes copains là-bas, toi ! » a lancé un agent à Camille 1, contraint de rentrer dans la nasse qui s’est formée.

À l’intérieur du dispositif, assise sur l’asphalte, Camille 2, jeune étudiante en sociologie, est venue « crier tout [son] mépris » pour Eacop. De l’aveu même de Patrick Pouyanné, ce mégaprojet en Ouganda est devenu « le symbole du combat anti-pétrole ». La multinationale prévoit d’y forer 400 puits pétroliers d’ici à 2025, en bordure des plus grands lacs d’Afrique, et de conduire le pétrole extrait jusqu’au littoral tanzanien, via un oléoduc de 1 445 kilomètres.

«  Total assassin, Amundi complice  » : les locaux de l’investisseur ont été tagués par les activistes. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Dans le même temps, à la Défense, des personnalités religieuses et des croyants, réunis par l’ONG interreligieuse GreenFaith, ont tenu un jeûne public pour interpeller les actionnaires et demander l’abandon immédiat de ces projets « mortifères ». L’Imam Kadjoura Baradji, de la mosquée Omar ibn al Khattab, dans le XIe arrondissement de Paris, a souhaité inviter « les actionnaires, dont les poches sont déjà pleines, à tendre la main » et à contraindre TotalEnergies d’abandonner ses projets destructeurs. « Ce serait un geste noble », a-t-il exprimé, chéchia blanche sur le crâne.

« Sans le pétrole de TotalEnergies je vous promets le chaos »

Arrêter tout nouveau projet fossile, comme le préconise depuis 2021 l’Agence internationale de l’énergie ? « Une folie » pour le président de l’Association volontaire des actionnaires salariés de TotalEnergies, Bernard Butori, costume crème en lin sur les épaules et lunettes fumées sur le nez. Cet ancien salarié d’Elf Aquitaine, absorbé par le groupe Total en l’an 2000, s’est lui-même proposé pour répondre à nos questions. « Ce n’est pas en tapant sur le meilleur élève qu’on va régler la question du changement climatique, a-t-il déclaré. Sans le pétrole de TotalEnergies dans les stations service, je vous promets le chaos. » Aux activistes, dont il est heureux de ne pas voir apparaître les frimousses trop près de l’AG, il reproche leurs contradictions. Comme « les heures qu’ils passent sur leur téléphone » : « Le numérique, ça réchauffe aussi la planète ! »

Dominique Chasseguet et Bernard Butori, actionnaires sans scrupules de la multinationale. © Nnoman Cadoret / Reporterre

Dans la queue, Henri, 75 ans, n’était pas aussi bavard. Il a d’abord refusé de parler. On s’est éloignés. Il nous a rattrapés : « Vous savez, je ne suis qu’un pauvre vieux retraité qui essaie de faire rentabiliser son épargne. » Il s’est retourné. À ses côtés, Colette, qui a indiqué avoir « plus de 80 ans », veste matelassée et écharpe bleu-blanc-rouge, est heureuse de participer « à la vie démocratique du fleuron qui fait briller la France ». Marie-Pierre, ancienne salariée d’Elf Aquitaine de 78 ans, se moque bien de « cette grande comédie de l’écologie » et s’est définie comme « une grande supportrice des énergies fossiles ». D’autres, eux, ont préféré esquiver : « Pas le temps », « Faut que je m’asseye », « J’ai plus toute ma tête », ont-ils lancé.

« Détruire la planète continue de rapporter gros à TotalEnergies, ce qui lui permet de rétribuer grassement ses actionnaires et de les fidéliser malgré la pression croissante de la société civile », observe Edina Ifticene, chargée de campagne énergies fossiles chez Greenpeace, qui détient une action depuis 2017 afin de participer aux AG. En 2023, le groupe a enregistré des profits de près de 20 milliards d’euros grâce à la vente de pétrole et de gaz. Trois fois plus d’argent est allé dans la poche de ses actionnaires que dans les investissements pour produire de l’énergie considérée comme TotalEnergies comme « bas carbone » — les énergies renouvelables et l’électricité produite dans ses centrales à gaz fossile.

La stratégie pseudo-climatique de l’entreprise, qui prévoit d’augmenter la production d’énergies fossiles, a été approuvée avec 79,72 % de votes favorables des actionnaires, © Nnoman Cadoret / Reporterre

Après trois heures d’une assemblée générale retranchée dans les hauteurs de la tour-coupole, Patrick Pouyanné a été réélu avec le soutien de 75,73 % des actionnaires. Le rapport présentant la mise en œuvre de la stratégie pseudoclimatique de l’entreprise — qui prévoit d’augmenter la production d’énergies fossiles — a été approuvé avec 79,72 % de votes favorables des actionnaires, contre 88,76 % l’année dernière.

Point positif, donc : la contestation s’étend à une part croissante d’actionnaires. En 2023, une résolution proposant de renforcer la politique climatique de TotalEnergies avait aussi recueilli 30 % des voix lors de l’AG, malgré les injonctions contraires des administrateurs. En raison de ces pressions, Patrick Pouyanné envisage désormais ouvertement de délocaliser la cotation principale du groupe à New York, où les actionnaires seraient moins sensibles aux questions écologiques.

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