Agriculture et climat se réconcilient : en 2050, l’utopie !

Durée de lecture : 12 minutes

10 avril 2015 / Marie Astier (Reporterre)

A quoi ressemblerait une agriculture respectueuse des hommes et de l’environnement ? Qui ne contribuerait plus au réchauffement climatique, et qui s’y serait adapté ? Fermez les yeux, rêvez, et embarquez-vous pour la journée d’une paysanne de 2050...

5h30. Le réveil sonne. Laurence ouvre un œil, lit la date sur le cadran : lundi 4 avril 2050. Elle sourit, éteint le réveil et se rendort. Elle vient de réaliser que cette semaine, c’est l’un de ses associés qui assure la traite des vaches. Elle a encore plus d’une heure de sommeil devant elle avant d’attaquer sa journée.

7h. Cette fois-ci bien réveillée, l’agricultrice boit son café. Elle s’aperçoit que les labels bio et équitable ont été supprimés du paquet. Plus la peine de l’indiquer, c’est devenu le seul café disponible désormais. Elle envie ces pays équatoriaux où tout pousse si facilement. Elle a étudié leur système agroforestier : les hauts arbres de la forêt équatoriale sont conservés.

En-dessous, s’épanouissent cacaoyers, caféiers ou bananiers. Ces arbres de sous-bois sont ainsi beaucoup plus productifs et n’ont plus besoin de traitements phytosanitaire. Au sol, les cultures vivrières approvisionnent les paysans et le marché local. Et oui, l’agriculture familiale nourrit 80 % de la planète, se rappelle-t-elle toujours.

Laurence vérifie la météo. Elle annonce des températures en hausse et du ciel bleu toute la journée. Parfait, pense-t-elle, la vague de froid se termine mais a duré suffisamment longtemps pour tuer les parasites. Car depuis que les hivers se réchauffent, ils sont chaque année plus nombreux au printemps, à attaquer les animaux et les cultures.

La faillite de Lactalis

8h. Les enfants partent à l’école à pied. Avec son mari, Laurence a fait le choix d’habiter dans le centre du village. Elle enfourche son vélo, direction la ferme à trois kilomètres. A son arrivée, ses deux associés l’attendent pour leur point matinal.

Quinze ans qu’ils se retrouvent comme cela presque tous les lundis. Les trois agriculteurs se sont associés pour racheter les 200 hectares de la grande ferme céréalière de l’orléanais. Leur première décision a été de consacrer quelques hectares à la production maraîchère. Les paniers de légumes sont vendus en direct dans les villages alentours.

Une bonne partie de la surface de l’exploitation reste consacrée aux grandes cultures. Blé, seigle, épeautre, colza, féverole, lentilles, luzerne, etc. La production est diversifiée au maximum. Pommes de terres et betterave rouge ont même été introduites dans la rotation. Le reste des surfaces a été converti en prairies, pour les cinquante vaches de l’exploitation.

Laurence a commencé sa carrière chez Lactalis, premier groupe laitier mondial il y encore vingt ans. Le lait synthétisé en laboratoire faisait sa fortune. Mais une bactérie a contaminé tous les stocks, provoquant la faillite de la compagnie. La jeune femme a donc décidé de quitter la ville pour devenir paysanne. Son mari instituteur l’a suivie : pas difficile de trouver un poste dans les écoles de campagne, en cette période d’exode urbain.

Laurence et ses associés se répartissent les activités : Jean part en formation agroforesterie, Patrick s’occupe des vaches toute la semaine, Laurence gère les cultures.

La moitié des agriculteurs français en bio

9h. Elle chausse ses bottes et prend son carnet de notes. C’est parti pour un tour d’observation. Autour de la ferme, les prairies sont vertes mais l’herbe est encore basse. Les vaches profitent déjà du soleil. Les haies, taillées, sortent leurs premières feuilles. Elle retourne une motte de terre humide et brun foncé. Pas d’inquiétude, le sol riche en humus a gardé l’eau malgré le peu de pluie des dernières semaines. S’il garde cette consistance, il assurera sa fonction de stockage pendant la période critique de l’été.

Laurence se dirige vers les champs. Les jeunes noyers, érables et frênes, des essences locales, pointent au-dessus des pousses de blé. C’est la dernière parcelle convertie en agroforesterie. Plus loin, les rangées de pommiers et poiriers sont déjà plus fournies. Ils ont été plantés y a quinze ans, lors de leur installation.

Chaque été, les parcelles sont un peu plus vertes, grâce aux arbres qui retiennent l’eau. La luzerne qui y pousse sera bientôt récoltée. Une partie alimentera le petit méthaniseur qui fournit l’électricité de l’exploitation, et du biogaz pour les véhicules. Le reste servira d’abord à faire les provisions de fourrage pour l’été. Les étés sont de plus en plus chauds et les prairies asséchées ne suffisent plus aux vaches. Malgré cela, l’exploitation est autosuffisante en nourriture pour les bêtes.

Au-delà de la haie, un camaïeu de verts se dessine dans la campagne. Pas question de laisser le moindre sol nu. Féveroles et repousses de colza fixent l’azote dans la terre pour les cultures suivantes. Un vol de perdrix grises vient se poser au pied d’une haie, à la recherche d’insectes. C’est un signe de bonne santé du champ, si elles y trouvent à manger, pense Laurence. Depuis leur installation, ils ont toujours été en bio, comme une bonne moitié des agriculteurs français.

La terre craquelée a l’air d’avoir soif, la paysanne ne s’inquiète pas. Elle sait qu’à la moindre pluie, elle se gorgera à nouveau d’eau. Les précipitations sont de plus en plus erratiques. Quand il ne pleut pas assez au printemps, cela annonce un été très sec et de maigres récoltes de céréales. Heureusement ces années-là, les légumes ou la production laitière viennent soutenir les résultats de l’exploitation.

La diversification était le seul moyen de faire face aux aléas climatiques de plus en plus fréquents. Canicule, grêle, tempêtes, il devient rare qu’ils n’essuient pas au moins une catastrophe dans l’année. Mais l’exploitation a prouvé sa résilience.

11h00. Retour à la ferme, Jean bricole le pressoir à fruits dans le vieux hangar. A une époque, le bâtiment abritait un élevage de porcs hors sol. Le propriétaire a fait faillite quelque temps avant qu’ils ne reprennent la ferme : tout l’élevage est mort lors d’une vague de chaleur...

Ils ont été remplacés par quelques porcs d’une race rustique. Comme les poules, d’une race locale, ils ont su s’adapter. Le petit élevage consomme les déchets du maraîchage et des cultures. La viande et les œufs sont vendus en direct avec les paniers de légumes. La paysanne fait le tour de la basse-cour, nourrit tout le monde, ramasse les œufs.

Une ferme sans patron

12h30. Autour de la table du déjeuner, les trois associés et leurs deux employés. Au menu, carottes et lentilles au cumin accompagnés d’omelette, puis compote de pommes aux amandes en dessert. Ils se sont mis d’accord pour ne mettre de la viande au menu qu’une fois par semaine.

Christophe tient les comptes et s’occupe de l’administration. Là depuis deux ans, il va bientôt devenir associé lui aussi. Il lance la discussion sur la possibilité d’investir dans un nouveau système d’irrigation pour le maraîchage. La ferme a les fonds.

« - N’y a-t-il pas des méthodes agronomiques à améliorer avant d’irriguer ? », demande Laurence.
« - J’ai entendu parler d’un groupe de maraîchers qui travaillent sur des variétés moins gourmandes en eau. Je peux les rencontrer », propose Josie, qui travaille principalement sur la partie légumes de l’exploitation. Elle aussi devrait devenir à terme associée. Le but est d’avoir une ferme sans patron !

C’est décidé, plutôt que d’investir dans du matériel, ils utiliseront ces fonds pour embaucher une personne de plus : ils pourraient gérer plus tranquillement la diversité des activités de l’exploitation et s’attribuer une semaine de vacances de plus.

Le supermarché délogé par les circuits de distribution locaux

14h. Laurence et Josie chargent le camion en choux, épinards et poireaux. Ce qui ne part pas dans les paniers est livré au magasin de producteurs du bourg voisin. Pareil pour les œufs et la volaille.

A la sortie de la ville, elles s’arrêtent au « Hangar » pour déposer quelques cageots de légumes. Le centre artistique autogéré organise une journée portes ouvertes à la fin de la semaine. Il s’est installé dans les locaux de l’ancien supermarché, fermé avant même l’arrivée de Laurence dans la région. Il n’a pas résisté au développement des circuits de distribution locaux.

Puis le camion prend la direction de la coopérative. Elle est gérée à la fois par des paysans, un artisan boucher et un artisan boulanger, et des consommateurs. Elle a commencé par réunir les productions céréalières de quelques fermes, pour créer un moulin à farine : pain et pâtes sèches sont fabriqués sur place pour être distribués dans les villages et agglomérations alentours, mais aussi en Île-de-France.

Très vite, les éleveurs ont aussi obtenu la création d’un petit abattoir accompagné d’un atelier de transformation de la viande. Il ne fonctionne pas tous les jours, mais cela permet d’échapper aux dérives des grands abattoirs. La paysanne admire le dernier investissement de la coopérative : des équipements de collecte du lait et un petit atelier fromager pour diversifier les activités.

16h30. La salle de réunion se remplit de ses collègues paysans, on commence à discuter autour d’un thé ou d’un café avant d’entamer la réunion semences. Le groupe travaille sur la sélection de plusieurs variétés de céréales. Carole, la chercheuse qui coordonne, recueille leurs dernières observations en champs. Le petit épeautre, pourtant issu d’un climat montagneux, a merveilleusement résisté à l’été sec, mais est difficile à transformer en pain. « Mais en mélange avec notre blé local, il fonctionne très bien », tempère le boulanger. Il en a apporté une miche : le pain a un petit goût sucré et se garde bien.

18h30. Sur la route du retour, Laurence repasse au « Hangar » récupérer ses filles après l’atelier théâtre. Elles veulent faire un détour pour montrer le chantier du futur collège à leur mère. La fierté des deux gamines, c’est que sa ferme a fourni de la paille pour l’isolation du bâtiment. « La prochaine fois, on fournira même le bois ! », sourit leur mère.


Les sources de l’avenir heureux

Trois sources principales ont permis d’imaginer cette utopie :

- Jacques Caplat, auteur de L’agriculture biologique pour nourrir l’humanité, aux éditions Actes Sud.

- Pablo Servigne, auteur de Nourrir l’Europe en temps de crise, éditions Nature & Progrès.

- Le scénario Afterres 2050, du cabinet d’études en agriculture et en énergie Solagro.

Le scénario Afterres 2050 propose un modèle de transition vers une agriculture plus durable, voici comment il imagine notre modèle agricole et alimentaire en 2050 :

- Il prévoit que la moitié de l’agriculture française sera en bio, l’autre moitié en « production intégrée », avec très peu d’utilisation de pesticides et d’engrais chimiques.

- Notre consommation de produits laitiers sera divisée par trois, celle de viande par deux. Notre consommation de légumineuses aura augmentée.

- On aura à disposition 3600 m² (la moitié d’un terrain de foot) pour nourrir chaque français, contre 4600 m² aujourd’hui. Une petite partie des surfaces pourra être consacrée à la production d’énergie.

- Le principal problème sera l’accès à l’eau. Les sécheresses seront plus nombreuses, alors qu’aujourd’hui 95 % de l’agriculture française dépend de la pluie pour son arrosage. Il faudra donc des variétés de plantes et des races d’animaux adaptés à la chaleur.

- On n’importera plus que des produits qui ne peuvent pas être produits en France, on exportera encore des céréales dans le sud du bassin méditerranéen.

- Le bois sera notre principale source de chauffage, mais nous consommerons beaucoup moins d’énergie grâce, principalement, à l’isolation des bâtiments.


ET SI, PLUTOT, C’ETAIT LA CATASTROPHE ?

Laurence s’appellerait Laurent, parce que l’agriculture n’est pas un métier de femmes, voyons. Laurent, donc, ne serait pas paysan, mais employé d’une multinationale de l’agroalimentaire qui se partagerait les terres agricoles françaises avec deux ou trois autres. Il ne mettrait plus un pied dans les champs, de toutes façons le code du travail l’interdirait car les pesticides sont devenus trop dangereux.

Depuis sa tour de contrôle, il pourrait gérer 500 hectares à la fois. Ses bras seraient remplacés par des drones. A partir de logiciels de pointe, il devrait gérer en permanence une quantité de données : taux d’hydrométrie de l’air et des sols, apport d’engrais et de pesticides calculées au millilitre près, temps d’arrosage programmé à la seconde près.

Peut-être, aussi, que l’on désalinisera l’eau de mer, après avoir épuisé nos ressources en eau douce. La France ne produira plus que des céréales et des oléagineux, pour des raisons de spécialisation. Mais pour le colza, il y aurait besoin de mini-drones pour remplacer les abeilles, puisque tous les insectes pollinisateurs auront disparu il y a bien longtemps.

Bien entendu, toutes ces semences seraient OGM, fournies par deux grands groupes dominant le marché mondial. La biodiversité cultivée se serait réduite à moins d’une dizaine de variétés.

Quant à l’élevage, il aurait disparu, remplacé par les biotechnologies. La viande in vitro aurait « résolu » le problème du bien-être animal et de la pollution en élevage : la plupart des animaux domestiques auraient disparu.

On ne se nourrirait plus que de plats préparés, agrémentés d’arômes de synthèse : vous préférez « goût bœuf bourguignon de mamie » ou « saveurs de légumes provençaux » ?


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Source : Marie Astier pour Reporterre

Dessins : © Le Cil Vert/Reporterre

Ce reportage est mené en partenariat avec la campagne Envie de paysans (Infos).

Avec qui nous nous retrouvons ce soir vendredi 10 avril :

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