Alice Coffin : « Les féministes sont mises sur la touche aux municipales »
Alice Coffin le 17 février 2026 à Paris. - © Cha Gonzalez / Reporterre
Alice Coffin le 17 février 2026 à Paris. - © Cha Gonzalez / Reporterre
Durée de lecture : 10 minutes
Municipales — Alice Coffin, conseillère écologiste de Paris, ne sera pas reconduite sur la liste. « Les partis n’aiment pas les féministes », dit la militante lesbienne. Les Écologistes se défendent, arguant qu’il y aura « d’autres profils engagés ».
Paris, reportage
« Dernière porte à droite, avec le paillasson Wonderwoman », indique Alice Coffin pour nous guider jusque chez elle, au dernier étage d’un immeuble parisien. En guise de superhéroïne, c’est une grande blonde, aux cheveux courts qui nous ouvre. Son superpouvoir ? « Aimer les femmes », répondrait sûrement l’activiste lesbienne… Et surtout « survivre au cyberharcèlement », tant ses prises de position en ont fait la cible des pires menaces depuis qu’elle s’est engagée en politique.
Militante féministe [1], journaliste de formation, et autrice du livre Le Génie lesbien (éd. Grasset, 2020), Alice Coffin est également élue écologiste sortante au conseil de Paris. Malgré son CV à rallonge et son goût pour la politique, elle ne sera pas reconduite sur la liste des candidats écologistes à la mairie de Paris aux prochaines élections municipales. « Ce n’est pas mon choix. [...] Mon nom a été rayé de la liste par les écologistes et les socialistes », explique-t-elle dans un post Instagram.
L’élue écologiste tente de se composer une mine joyeuse, mais quelque chose dans son regard lointain et dans l’empressement de ses gestes montre que la pilule n’est pas complètement passée. Au milieu de son appartement décoré de plantes vertes et d’affiches féministes, elle ne cache pas son amertume : « Je ressens cela comme une trahison. Ça a été une succession de dissimulations et de mensonges… C’est inimaginable pour moi, et pour mon entourage, qui a suivi toute l’affaire. »
Un mandat très actif
Que lui reproche-t-on au juste ? « Mon mandat s’est très bien passé avec l’équipe écologiste. J’avais pourtant la sensation d’avoir donné satisfaction à tout le monde… », avance l’élue sortante, qui a arraché plusieurs victoires féministes et écologistes durant ces six ans de mandat. On lui doit notamment le dépistage gratuit de la présence de chlordecone dans le sang pour les Antillais vivant à Paris. Elle a aussi joué un rôle majeur dans le retrait de Christophe Girard, ancien adjoint à la Culture à la mairie de Paris, et proche de l’écrivain pédocriminel Gabriel Matzneff.
Au sein de la commission Culture, Alice Coffin a aussi œuvré pour une programmation artistique plus paritaire et diversifiée, et s’est également impliquée contre le harcèlement policier des lieux queers, lesbiens et féministes. « Je suis intervenue des centaines de fois en conseil, j’ai ciselé chacune de mes interventions, pris le temps de les écrire, comme je l’aurais fait pour un article, quand j’étais journaliste », rapporte l’élue, fière des combats qu’elle a portés.
Une version que ne contredit pas la direction de campagne écologiste, mais seulement : « Alice était candidate d’ouverture — non encartée au parti — et elle a manifesté tardivement son envie de reprendre du service. À ce moment-là, les listes étaient déjà faites, et on était déjà en discussion depuis septembre avec plusieurs autres candidats issus, comme elle, de la société civile », explique Antoine Alibert, cosecrétaire général des Écologistes Paris.
« Tout le monde savait que je voulais repartir »
Un argument que conteste Alice Coffin : « Tout le monde savait que je voulais repartir. J’avais déjà fait état de ma candidature dès 2024, lors des réunions de préparation de la campagne, et je dois même dire que j’étais parmi les plus actives. À l’époque, j’avais déjà signalé que la liste devrait être faite de personnes cibles de l’extrême droite », nous explique-t-elle, en nous montrant des échanges de messages, et le flyer d’un évènement prouvant qu’elle avait signifié son envie de briguer un second mandat, son nom apparaissant sur la liste provisoire.
C’était sans compter sa lente descente aux enfers. Le regard dans le vague, tirant nerveusement sur sa cigarette électronique, l’élue sortante revient sur la dépression qui l’a conduite à se mettre à l’écart de ses responsabilités, entre fin 2024 et septembre 2025. Un moment pourtant stratégique pour la composition des listes…
« Ça a été un mandat d’une violence extrême. Je recevais sans cesse des menaces de mort, de viol, et des lettres d’insultes, y compris à mon domicile, et à l’hôtel de ville, sans compter les réseaux sociaux… Au bout d’un moment, j’ai vrillé. Mon médecin a dû me mettre en arrêt maladie, et j’ai été hospitalisée deux mois en clinique psychiatrique. Les médecins m’ont recommandé de lâcher temporairement la politique. Mais quand je suis revenue en septembre 2025, j’allais mieux et j’étais prête à repartir. Sinon, j’aurais signalé que je ne voulais pas repartir en campagne ! »
Un impératif de renouvellement des candidats
« Alice est toujours la cible des réseaux, et je confesse que les écologistes et la mairie de Paris doivent s’améliorer pour protéger leurs élus et ceux qui militent pour eux », admet Antoine Alibert, qui se montre très affecté par le fait qu’Alice Coffin ait dû vivre tout cela. N’empêche, cette absence prolongée n’a pas joué en sa faveur. Lorsqu’elle relance le parti en novembre 2025, on lui répond évasivement. Elle commence à comprendre qu’elle n’aura pas sa place en 2026.
« Il n’y a eu aucun mensonge. Je n’ai jamais promis à Alice qu’elle pourrait repartir, précise David Belliard, chef de file des Écologistes de Paris, et proche de l’élue sortante. J’ai enregistré sa candidature officielle en novembre 2025, et je n’étais pas au courant qu’elle voulait candidater dès 2024. » Puis d’ajouter : « C’est faux de dire que son nom a été “rayé” de la liste, car il n’y a pas d’automaticité dans la reconduction des mandats. À chaque élection, on doit remettre en jeu sa légitimité à figurer sur la liste. »
« Les écologistes doivent s’améliorer pour protéger leurs élus »
Les écologistes justifient aussi leur choix par un impératif de renouvellement des candidats : « On s’était fixé comme objectif 50 % de renouvellement, 50 % de diversité plurielle, et 15 % de profils jeunes », rappelle Antoine Alibert. David Belliard confirme avoir recruté deux nouvelles candidates issues de la société civile, « dont une femme militante des droits de l’enfant, elle-même issue de l’aide sociale à l’enfance ».
Il y aura d’autres profils d’activistes, plaide-t-on chez Les Écologistes
« Des profils comme Alice nous apportent énormément en termes de visibilité médiatique, mais ils invisibilisent parfois le travail d’autres militants moins identifiés et tout aussi solides sur leurs fondamentaux idéologiques et sur leur capacité à lutter contre la droite et l’extrême droite. C’est vrai qu’il n’y aura pas forcément le profil d’Alice… Mais il y aura d’autres profils d’activistes engagées pour les droits des femmes et des minorités. Nous n’avons jamais eu une liste aussi diverse et représentative », renchérit Antoine Alibert, cosecrétaire général des Écologistes Paris.
Pour Alice Coffin, la diversité et la représentativité ne sont réellement efficaces que si elles sont politisées : « On ne veut plus seulement des femmes — ça, c’est la parité. On veut des femmes féministes et antiracistes. Et pas seulement une ou deux… On veut un réseau sur lequel on peut s’appuyer », argue-t-elle. Selon elle, la présence d’activistes proches des mouvements sociaux sur les listes garantit que le combat sera mené à la fois « de l’intérieur et à l’extérieur » des institutions, et aura plus de chance d’aboutir à la victoire.
Sans compter les bénéfices tirés du fait que l’un ou l’une des leurs soit identifié comme élu : « En manifestation, porter une écharpe [l’écharpe bleu-blanc-rouge des élus], ça permet de se protéger soi-même, mais surtout l’ensemble des militants qui sont dans la rue, car la police ne se comporte pas pareil quand il y a des gens en écharpe. Ça a un effet bouclier », explique Alice Coffin, qui confie avoir elle-même usé de cette « stratégie de l’écharpe ».
Les partis politiques se détournent des féministes
Outre son cas personnel, Alice Coffin craint que les activistes féministes soient de moins en moins présentes sur les listes municipales. « Les partis politiques n’aiment pas les féministes, écrit-elle sur son post Instagram. Il y a un retour de bâton. En 2020, tout le monde voulait des féministes sur sa liste. Et d’ailleurs, ce sont les écologistes eux-mêmes qui étaient venus me chercher ! Mais aujourd’hui, ce n’est plus à la mode, c’est même le contraire : les féministes sont mises sur la touche. »
Une vision que partage en partie Sandrine Rousseau, députée écologiste idéologiquement proche d’Alice Coffin. Selon elle, le choix des candidats « d’ouverture », issus de la société civile, reflète la couleur politique qu’on veut donner à une liste. « Le fait de ne pas renouveler des profils comme ceux d’Alice, ça fait symboliquement passer le message que la lutte pour le droit des femmes et les questions féministes sont un peu moins prioritaires cette fois-ci », dit-elle à Reporterre.
« En même temps, c’est logique quand on voit le nombre d’hommes mis en cause pour agressions sexuelles qui sont candidats sur les listes », lâche Alice Coffin, écœurée. Elle cite notamment Jean-Michel Baylet, candidat à sa réélection en tant que maire de Valence d’Agen (dans le Sud-Ouest), et accusé de viol sur mineure, ce qu’il conteste — une affaire non jugée sur le fond pour cause de prescription. « C’est incroyable qu’on retrouve encore ce genre de profils aujourd’hui sur des listes de gauche ! », commente l’activiste.
Des partis qui ne voudraient pas « brusquer »
Christelle Ngoyos, responsable de la commission féministe chez Les Écologistes, confie son ressenti à Reporterre : « Les positions fondamentalement de gauche disparaissent de plus en plus, les campagnes se centrisent… Ça explique que les activistes féministes, qui ont des positions très fortes, parfois très radicales, soient mises à l’écart par rapport aux élections de 2020. On ne veut pas être clivant, on ne veut pas brusquer, pas choquer…À l’inverse, on veut être pragmatique, consensuel, rassurer les gens… Sauf que dans une société où on est de plus en plus biberonnés aux idées d’extrême droite, il faudrait plutôt être sans concession. »
« Je vais continuer à faire ce que j’ai toujours fait »
Malgré la perte de son mandat, et donc de ses indemnités, Alice Coffin restera sans concession. Son plan pour la suite ? « Sur le fond, je n’ai jamais eu l’impression de faire des choses différentes en politique, en journalisme ou dans le militantisme… Donc je vais continuer à faire ce que j’ai toujours fait. C’est-à-dire lutter contre les violences sexuelles et sexistes, contre l’extrême droite et pour une écologie populaire, décoloniale et antiraciste. »
Elle est actuellement en train d’écrire un livre sur ces sujets avec l’essayiste et militante écologiste Fatima Ouassak, qui devrait sortir à la rentrée prochaine. L’activiste lesbienne projette aussi d’écrire sur son expérience d’élue lesbienne à la mairie de Paris. « Ce sera un peu le tome 2 du Génie lesbien finalement », sourit-elle malicieusement, comme si elle avait retrouvé le feu sacré.
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