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Allez, la gauche, sors de la croissance !

24 avril 2015 / Giorgos Kallis



Nous nous sommes endettés pour croître, nous voici désormais contraints de croître pour rembourser nos dettes : c’est l’absurde impasse où nous enferme l’idéologie de la croissance. Il faut en sortir et affirmer qu’il est possible d’atteindre la prospérité sans croissance économique. C’est l’alternative concrète à saisir pour la nouvelle gauche européenne.


Dans notre livre récent Décroissance : Un vocabulaire pour une ère nouvelle (maintenant disponible en anglais, mais qui sera bientôt publié en français par Le Passager Clandestin), nous soutenons que la croissance économique s’avère non seulement de plus en plus difficile dans les pays avancés mais qu’elle est, de surcroît, non viable du point de vue social et écologique. Le climat global, l’État providence ou les liens sociaux qui ont existé des siècles durant sont sacrifiés un à un sur l’autel du dieu croissance.

Telles des files de patients en phase terminale, des populations entières sont appelées à souffrir indéfiniment pour que leurs économies puissent grappiller quelques misérables décimales sur l’échelle du PIB, et ce au bénéfice de 1% de la population mondiale.

En théorie, la croissance est requise pour rembourser les dettes, créer de l’emploi ou augmenter les revenus des pauvres. Dans la pratique, toutefois, malgré des décennies de croissance, nous sommes toujours endettés, nos jeunes sont au chômage et la pauvreté est toujours aussi élevée. Nous nous sommes endettés pour croître, or nous voici désormais contraints de croître pour rembourser nos dettes.

Ne pas confondre décroissance et récession

La décroissance est un appel à la décolonisation de l’imaginaire social par l’idéologie d’un avenir à sens unique n’admettant que la croissance. Il ne faut pas confondre décroissance et récession. La décroissance part de l’hypothèse qu’il est possible d’atteindre la prospérité en l’absence de croissance économique.

Autrement dit : qu’il est possible d’avoir un travail enrichissant sans avoir besoin d’une croissance éternelle ; de soutenir un État providence efficace sans que l’économie ne croisse incessamment, année après année ; et qu’il est possible aussi d’accroître l’égalité et d’éliminer la pauvreté sans avoir à accumuler de plus en plus d’argent chaque année.

La décroissance remet en cause non seulement les résultats mais l’esprit-même du capitalisme. Le capitalisme ne connait pas de limites, il sait uniquement comment croître, créer en détruisant. Le capitalisme est incapable de se poser et ignore comment le faire. Le capitalisme sait tout vendre ; mais il ne sait pas vendre « moins ».

Une alternative à saisir pour le nouvelle gauche européenne

La décroissance propose une logique novatrice à une gauche radicale qui veut aller au-delà du capitalisme sans, toutefois, reproduire les expériences autoritaires et productivistes des modèles socialistes réels (parfois nommés « capitalisme d’État »).

On assiste à l’avènement en Europe, de l’Espagne à la Catalogne, de la Grèce à la Slovénie et à la Croatie, d’une Gauche nouvelle dont la nouveauté tient non seulement aux idées mais aussi au jeune âge de ses membres. Cette Gauche sera-t-elle aussi une gauche verte et proposera-t-elle un modèle coopératif alternatif pour l’économie inspirée des idées de la décroissance ?

Ou à l’instar de la nouvelle gauche d’Amérique latine conditionnée par les exigences du capitalisme global, cette nouvelle Gauche reproduira-t-elle la logique expansionniste du capitalisme en se bornant à substituer les sociétés multinationales par des sociétés nationales, répartissant un peu mieux les miettes entre la populace ?

Beaucoup de gens qui sympathisent avec les idées et la critique exposées dans notre livre « Décroissance : Un vocabulaire pour une ère nouvelle » nous disent que quand bien même les arguments avancés par les défenseurs de la décroissance paraissent raisonnables, leurs propositions sont vagues et ne pourraient, de toute façon, jamais être mises en pratique. Il semble qu’il soit plus facile d’imaginer la fin du monde, voire la fin du capitalisme, que d’imaginer la fin de la croissance.

Concrétisation politique

Même les partis politiques les plus radicaux n’osent pas prononcer le mot qui commence par D, ou pour le moins remettre en cause l’opportunité-même de la croissance. Pour briser ce sortilège de la croissance, nous avons décidé, au sein de l’équipe Research & Degrowth à Barcelone, de codifier une partie des propositions politiques qui découlent de la théorie de la décroissance, politiques qui sont abordées plus en détail dans notre récent livre.

Récemment Libération les a publiées. Au lieu de cela, nous proposons ici de réfléchir sur les programmes de parties proéminentes de la nouvelle gauche : Podemos et Syriza, même si nous reconnaissons que d’autres, comme le parti vert au Royaume-Uni mérite aussi attention.

Ces propositions sont complémentaires et doivent être mises en œuvre de façon concertée. À titre d’exemple, la fixation de plafonds environnementaux pourrait réduire la croissance et générer de l’emploi, cependant que le partage du travail avec un revenu de base garanti aura pour effet de découpler la création d’emplois et la sécurité sociale de la croissance économique.

La réaffectation des investissements des activités conventionnelles vers des activités vertes et la réforme du système de taxation permettront de garantir l’émergence d’une économie plus respectueuse de l’environnement. Par ailleurs, le fait de cesser d’évaluer l’économie en termes de PIB et de recourir aux indices de prospérité assurera que cette transition soit comptée comme un succès plutôt qu’un échec.

Enfin, la réforme de la taxation et la réglementation publicitaire contribueront à un relâchement de la concurrence positionnelle et réduiront le sentiment de frustration que peut engendrer l’absence de croissance. L’investissement dans les biens publics et les infrastructures partagées contribuera à accroître la prospérité sans croissance.

Nous espérons voir les partis de la Gauche authentique éviter de faire de la relance de la croissance économique leur objectif. Et nous espérons les voir préparés, avec des idées en place sur ce qu’ils feront, dans le cas où l’économie refuse de croître. Est-ce une attente raisonnable au vu de la conjoncture politique actuelle du Sud de l’Europe, par exemple ? Oui et non.

Le projet de Podemos

Le projet de politique économique de Podemos, publié en novembre 2014, contient de nombreux éléments qui s’accordent avec l’agenda décrit ci-dessus. Le document n’établit pas la croissance comme son objectif stratégique. Il omet toute référence au PIB. Il propose de réduire la durée de travail à 35 heures, prévoit un revenu minimum garanti pour les sans-emploi, appelle à des remises de dettes pour une partie des dettes ménagères et publiques et préconise une réallocation des investissements vers les soins, l’éducation et l’économie verte, posant la satisfaction des besoins essentiels à travers une « consommation écologiquement viable » comme son principal objectif.

La politique pourrait aller plus loin en transférant les taxes du salariat vers les ressources, en établissant des limites environnementales, en régulant la publicité, en généralisant le revenu de base et en procédant à une réforme de l’État providence en ouvrant une réflexion sur les possibilités d’universalisation de l’économie solidaire, qui connait actuellement un important essor en Espagne, de même qu’en prévoyant des solutions viables et à bas prix en matière de santé, de soins et d’éducation.

Les choix de Syriza

En Grèce, en revanche, ignorer la croissance relève d’un exercice beaucoup plus difficile en raison de la dette colossale qui pèse sur le pays et le besoin d’échapper à la politique d’austérité socialement désastreuse imposée par la Troïka.

C’est avec raison que Syriza s’attaque à l’austérité avec une proposition visant à l’annulation d’une partie de la dette publique grecque. Malheureusement, toutefois, l’objectif de l’annulation de la dette serait dans ce cas vraisemblablement de relancer la croissance, avec l’adoption par Syriza de la « clause de croissance » proposée par Joseph Stiglitz, en vertu de laquelle le solde de la dette serait financé par la croissance.

Alexis Tsipras, leader de Syriza, en Grèce, et Pablo Iglesias, leader de Podemos, en Espagne

Syriza propose un New Deal (Nouvelle donne) européen et soutient des investissements publics qui doperont la croissance en Grèce. Toutefois, à la différence de Podemos, il n’est pas question d’une Nouvelle donne « verte » ni d’une transition des industries conventionnelles vers des industries propres, ni même d’une transition des secteurs à ressources intensives vers les soins et l’éducation.

Dans la conjoncture actuelle des pouvoirs en Europe, de la dictature des marchés et de la fixation que fait l’Allemagne sur l’austérité, même la proposition stiglitzienne de Syriza passerait pour « radicale » et a peu de chances d’être réalisée, à moins de bouleversements sociopolitiques majeurs en Grèce et d’agitations politiques dans le reste de l’UE.

Et à supposer que Syriza mette un jour en œuvre sa stratégie, la question serait de savoir ce qu’il ferait si, malgré la restructuration de la dette, la croissance annoncée manquait de se concrétiser.

Se rabattrait-il sur une austérité gauchiste, comme ce que firent les « socialistes » de Hollande en France lorsqu’ils furent confrontés au même problème ?

Poursuivrait-il encore plus intensément l’actuel modèle extractiviste de développement, exploitant les environnements de la Grèce pour leurs ressources, les exportations et le tourisme, quand bien-même cela irait à l’encontre des souhaits de sa base politique qui se trouve aux devants des luttes actuelles contre les projets extractivistes ?

Ou choisirait-il de s’arrêter et d’écouter les jeunes de ses rangs qui sont activement engagés dans l’économie solidaire grecque florissante, pour tenter de déchiffrer et réfléchir à comment universaliser ces expériences locales avant-gardistes sous forme d’un projet novateur pour l’économie au sens large ? Pas facile, certes, mais depuis quand une gauche qui se veut radicale opte-t-elle pour les solutions de facilité ?




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Lire aussi : Mais non, la croissance ne revient pas !

Source : Courriel à Reporterre

Traduction : Salman Yunus

Giorgos Kallis est professeur d’économie écologique à l’Université Autonome de Barcelone, et membre du collectif Research and degrowth. Il est co-auteur du livre Décroissance : Un vocabulaire pour une ère nouvelle, à paraître au Passager clandestin.

Photos :
. Chapeau : Research and degrowth
. Prosperity : Wikipedia (CC)
. Tsipras et Iglesias : Flickr (Fanis Xouryas/CC)
. Degrowth : Pixabay (domaine public/kamiel79)

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