Apple attaqué en Irlande pour un data center polluant

12 octobre 2017 / Manon Deniau (Reporterre)



Ce jeudi, la Haute Cour irlandaise doit se prononcer pour ou contre un projet de centre de stockage de données (« data centre ») porté par Apple. Sur place, un homme mène la fronde avec des arguments écologiques quand une partie de la population est favorable à cet investissement pour des raisons économiques.

  • Athenry (Irlande), reportage

Poster une vidéo sur le réseau social Facebook, envoyer un message par l’application Messenger ou encore regarder un épisode sur le site de vidéo à la demande Netflix… Toutes ces données numériques sont sauvegardées par les entreprises sur des serveurs abrités loin du public, les « data centres ».

Majoritairement implantés aux États-Unis, ces centres de données se développent sur le continent européen. Et c’est l’Irlande qui connaîtra la plus forte croissance dans ce domaine d’ici les prochaines années. La raison ? Toutes les multinationales états-uniennes des nouvelles technologies comme Facebook, Google ou Microsoft sont installées depuis des décennies dans ce pays anglophone et à la faible fiscalité.

Le village d’Athenry.

Or tout le monde ne voit pas cet attrait pour l’Eire d’un bon œil. Avec d’autres habitants, Allan Daly a fait appel contre deux projets de data centres, l’un porté par la multinationale Apple — l’un des deux seuls de l’entreprise en Europe — et l’autre par Amazon. L’ingénieur environnemental bloque de fait leur construction depuis deux ans et demi pour le premier et six mois pour le second.

États-Unien de naissance, âgé de 43 ans, Allan Daly s’inquiète de l’impact écologique à long terme de ces serveurs branchés et refroidis en continu. Au niveau mondial, l’industrie des nouvelles technologies, dont font partie les data centres, émet de plus en plus de gaz carbonique (autour de 4 % du total mondial aujourd’hui).

Une autre solution 

Selon les calculs de l’ingénieur environnemental, le projet d’Apple en Irlande va augmenter à lui seul de 6,75 % la consommation nationale d’électricité si l’entreprise construit les huit bâtiments tels que le prévoit le planning. La proposition s’échelonnant sur dix ans se révèle colossale. Le futur data centre recouvrirait l’équivalent de 23 terrains de football au cœur d’une ancienne forêt à proximité d’Athenry, un village de 4.000 habitants dans l’ouest de l’Irlande, où Allan Daly habite. Estimé à 850 millions d’euros, c’est le plus gros investissement récent dans cette région du pays.

Le géant à la pomme assure pourtant une énergie « 100 % renouvelable ». Même promesse de la part d’Amazon. En Irlande, l’énergie verte la plus accessible provient du vent. Mais il est impossible dans les faits pour un data centre de n’être alimenté que de cette façon, confirme David McAuley, conseiller en développement durable pour cette industrie en Irlande. « Si tu regardes un épisode en streaming, tu ne veux pas qu’il s’arrête car il n’y a pas de vent dehors », explique-t-il. Apple va donc devoir s’approvisionner en énergies fossiles telles que le charbon. Sans parler de la chaleur inutilisée qui s’échappe des bâtiments et qui représente une perte énergétique importante.

Paul Keane, l’un des leaders de la mobilisation locale « Athenry for Apple », explique où est prévu le data centre d’Apple, en lisière du chemin piétonnier.

Pour réduire l’impact écologique, Allan Daly, salarié de Sierra Research, une entreprise états-unienne d’expert-conseil en environnement, propose une autre solution. Par la fenêtre de l’hôtel Raheen Woods, où Reporterre l’a rencontré à Athenry, l’ingénieur montre le champ de l’autre côté de la route : « L’agence d’investissement irlandaise, IDA Ireland, est propriétaire de ces terres, inutilisées depuis une dizaine d’années. Les représentants d’Apple ont refusé de s’y installer, c’était, disaient-ils, trop petit. Pour moi, ils voulaient juste être loin de tout alors que la chaleur aurait pu servir à chauffer la future école juste à côté ou encore cet hôtel… Les employés seraient allés à pied ou à vélo déjeuner dans les restaurants et, le soir, aux pubs. C’est cela qui dynamise la vie locale. Dans ce projet, rien n’est pensé pour. » C’est pourtant ce qui a été conçu pour le second data centre européen d’Apple, bâti au Danemark. « C’est une bonne idée, mais nous n’avons pas l’infrastructure nécessaire en Irlande », objecte David McAuley.

Au sein du village, une partie de la population ne comprend pas les arguments d’Allan Daly. Sur l’une des vitres à l’entrée de l’hôtel, un panneau indique que l’établissement « soutient la venue d’Apple ». Depuis 2015, une communauté s’est créée autour du groupe Facebook, « Athenry for Apple » (Athenry pour Apple) qui regroupe plus de 4.000 membres.

« On me voit comme le méchant dans l’histoire »

Ce dimanche 8 octobre, quatre jours avant la décision finale de la Haute Cour (ce jeudi 12 octobre), une manifestation favorable à Apple a été organisée réunissant plusieurs centaines de locaux. La deuxième en un an. Avant le début de la marche, Sara Walls s’exaspère de la faible mobilisation. « Personne ne comprend ce qui se joue jeudi, peste l’autochtone de 53 ans. Ce n’est pas seulement l’avenir d’Athenry en jeu mais celui de l’Irlande. Tout le monde nous regarde ! » Comme beaucoup d’autres dans la foule, Sara a peur de l’impact à l’échelle internationale. Si la décision est négative, Apple, qui emploie environ 5.000 salariés en Irlande, délocalisera son data centre ailleurs. C’est sûr.

Les supermarchés ferment les uns après les autres. Celui-ci en août dernier.

À Athenry, où les supermarchés ferment les uns après les autres, l’entreprise de la Silicon Valley cristallise l’espoir de centaines d’emplois et surtout d’un renouveau économique. En mai dernier, Sara a fermé sa boutique de vêtements, faute de demande. « Je n’allais pas attendre la venue d’Apple indéfiniment… Même si je comprends les inquiétudes d’Allan Daly, je manifeste aujourd’hui pour mes enfants », explique celle qui a rencontré en mai dernier l’ingénieur avec Paul Keane, l’un des cofondateurs du groupe Facebook et organisateur de cette marche.

« On ne peut pas accepter un projet qui se fonde sur des effets d’annonce ! » réplique Allan Daly lorsqu’on lui donne les arguments adverses. Il tient à préciser tout de même ne pas être « anti-data centre ». D’après lui, l’impact environnemental reste trop important par rapport au réel apport local, minime : « De toute façon, on me voit comme le méchant dans l’histoire, celui qui veut arrêter Apple. »

Ce jeudi, Allan Daly espère que la décision de la Haute Cour irlandaise prendra en compte ses préoccupations. Et se prépare à faire appel si « la décision n’est pas censée et raisonnable ». Il aimerait que ces batailles judiciaires servent d’exemple à toutes les entreprises voulant construire leurs futurs centres de données en Irlande. Son envie : les forcer à se plier dès le départ à des directives écologiques spécifiques aux data centres, comme des compensations financières obligatoires. « Cela existe aux États-Unis pour les entreprises privées, je le sais puisque c’est mon travail, mais pas en Irlande, explique-t-il. Le pays a énormément de retard au niveau environnemental. »

Dimanche 8 octobre, plusieurs centaines de personnes ont montré leur soutien à Apple en marchant pour la seconde fois à Athenry.

Vu la dépendance économique aux multinationales états-uniennes, l’Irlande n’est pas près de leur imposer quoi que ce soit. Allan Daly a choisi la voie judiciaire pour faire bouger les lignes.




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Lire aussi : Le premier procès contre un data center s’ouvre aujourd’hui

Source : Manon Deniau pour Reporterre

Photos : © Manon Deniau/Reporterre
. chapô : Dimanche 8 octobre, plusieurs centaines de personnes ont montré leur soutien à Apple en marchant pour la seconde fois à Athenry.

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