En Espagne, l’entraide à vélo après les inondations
Des bénévoles en vélo traversent des rues de Paiporta, en Espagne, encore bloquées à la circulation. - © Jose Torres Ramirez / Reporterre
Des bénévoles en vélo traversent des rues de Paiporta, en Espagne, encore bloquées à la circulation. - © Jose Torres Ramirez / Reporterre
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Nourriture, croquettes ou médicaments... Des Espagnols montent sur leur vélo pour apporter des colis aux villes touchées par les inondations, peu accessibles en voiture. L’État, lui, est absent, dénoncent-ils.
Valence (Espagne), reportage
Le jour se lève à peine à Valence, dans le sud-est de l’Espagne, que déjà des dizaines de personnes convergent vers la Rambleta. Ce centre culturel de la ville s’est transformé en quartier général pour les bénévoles. Chaque jour, ils y viennent par centaines afin d’organiser la distribution d’aides aux sinistrés des inondations, dont une partie se fera à vélo.
« Je suis un cycliste de route, mais là, je suis allé chercher mon vieux VTT pour le recycler », dit Carlos Torrealba. Avec un ami, ce quadragénaire se mobilise depuis plusieurs jours, en faisant des aller-retour quotidiens à vélo pour porter de l’aide aux sinistrés. « On va dans des endroits difficilement accessibles en voiture ou à pied en raison de la distance. Avec le vélo, on peut aller très vite et très loin, en plus de pouvoir répondre à des besoins très spécifiques », explique Carlos.
« Samedi, on a fait environ 100 kilomètres », dit fièrement son ami, Fernando Rodriguez. « On a apporté des médicaments, des gants, des masques. On a été plus rapides que les autorités. » Depuis plus d’une semaine, les autorités espagnoles sont sous le feu des critiques pour leur réponse apportée aux inondations meurtrières qui ont fait au moins 219 morts et 89 disparus, la grande majorité au sud de Valence. De nombreux sinistrés déplorent n’avoir reçu que très peu d’aide, voire aucune, de la part des autorités.
À la Rambleta, chacun vient avec son vélo, tant amateur que professionnel. La cargaison se fait comme on peut : sacs à dos, paniers à l’avant ou à l’arrière, sacoches, remorques de vélo pour enfants. L’une des personnes derrière cette initiative du transport à vélo est Juan Dual, que tout le monde connaît ici.
Lorsqu’il a vu les premières images des inondations, ce coureur et cycliste professionnel a décidé dès le lendemain de porter des sandwichs aux sinistrés avec son vélo. « Je suis habitué aux terrains difficiles. Je pensais le faire seulement une journée, mais quand j’ai vu que les autorités ne prenaient pas le dessus, j’ai cherché un moyen de les aider. En regardant sur Google Maps, j’ai réalisé que les zones touchées n’étaient pas très loin à vélo. Les routes étaient bloquées, mais pas sur les côtés, ce qui est parfait pour les cyclistes. »
Les publications de ses premiers trajets sur les réseaux sociaux ont entraîné des centaines de citoyens à passer à l’action. « On est très efficaces, on peut faire 7 à 10 km en une demi-heure, déposer de l’aide, puis revenir et repartir. Pendant ce temps, les voitures sont bloquées pendant trois ou quatre heures. » Se déplacer en voiture dans les zones sinistrées est en effet toujours très compliqué. Beaucoup de routes restent encore endommagées ou jonchées de débris, alors que les autres sont prises d’assaut, provoquant des kilomètres d’embouteillages.
« Toute cette solidarité, c’est beau, mais c’est intense. Il faut coordonner tout ça, rester concentré, pédaler et ne pas se faire heurter par une voiture, car les gens sont furieux. Ils vont devenir désespérés à force, car après une semaine, rien n’a changé », constate Juan.
Un immense élan de solidarité
Sur la grande place devant le centre culturel, des centaines de cartons et de sacs remplis de dons s’amassent, au fur et à mesure que des bénévoles les apportent. « J’habite à seulement 5 kilomètres des zones touchées, ç’aurait pu être moi. On est tous très choqués. À Valence, notre vie à nous est toujours la même, mais là-bas, beaucoup de gens souffrent », explique Angela Barón.
Sa mission ce matin est de trier les dons pour les répartir dans différentes catégories, afin qu’ils soient acheminés de la meilleure façon possible, à vélo ou à pied. « Je veux juste me rendre utile. Je ne suis pas assez forte pour aller sur place ou aider à vélo, alors je me suis dit que venir ici aider ferait une différence », explique la jeune femme de 19 ans.
Au mégaphone, une bénévole met en garde le premier groupe de cyclistes de la journée qui s’apprête à partir. « Soyez très prudent, il peut y avoir des contaminations sur place. Portez bien des masques et des protections sur vos chaussures. » La stagnation de l’eau et des débris dans les zones touchées fait craindre un risque sanitaire.
Victor Bethencourt est sur le départ. Originaire des Canaries, la solidarité revêt un sens important pour lui. « À La Palma, on a eu une importante éruption volcanique en 2021 avec beaucoup de dégâts, et on a pu compter sur cette forte solidarité qui est unique à l’Espagne. C’est à mon tour de redonner », dit-il avant de s’élancer sur son vélo avec un ami. Aujourd’hui, il va porter des produits de nettoyage et des médicaments pour des personnes isolées.
« Je suis un peu le roi du vélo »
À côté de lui, un atelier de réparation de vélos a été improvisé sur le bord d’une fontaine. Alessandro Mercadanti ne chôme pas depuis quelques jours. « Hier, j’ai remplacé plus d’une centaine de pneus », dit ce réparateur de vélo, en montrant un carton entier rempli de roues crevées. « Je suis un peu le roi du vélo », a-t-il à peine le temps de dire dans un français impeccable, avant qu’un homme l’interpelle. « Il faut changer ma roue au plus vite, je dois partir. » Alessandro s’exécute.
Après avoir pédalé plusieurs kilomètres, Gustavo vient lui d’arriver à Paiporta, une des villes les plus touchées. Avec sa copine, ils attachent leur vélo à une barrière et déchargent leurs provisions. Du papier toilette, quelques denrées et des croquettes pour chats. « Maintenant, je vais regarder sur Ayudaterreta [une carte en ligne qui met en relation les bénévoles et ceux qui ont besoin d’aide] pour voir où sont les besoins les plus urgents à proximité et on va s’y rendre à pied, le plus rapidement possible. »
D’origine mexicaine, Gustavo s’explique mal, lui aussi, le peu d’aide des autorités sur place. « Je suis très choqué. Même au Mexique, où il y a beaucoup de corruption, de l’aide est envoyée très rapidement en cas de séisme ou de tempête. Je n’en reviens pas de ce que je vois ici en Europe. »
Une colère qui ne faiblit pas
Dans les zones sinistrées, la colère est toujours perceptible, rue après rue. « Nous n’avons reçu aucune aide des autorités, aucune. Une chance qu’il y ait ces bénévoles, j’en ai les larmes aux yeux », dit Pili, depuis son garage dévasté à Paiporta. Tout a pris l’eau, entraînant l’effondrement d’une partie du mur avec son voisin. « Mon fils est allé lui-même sauver des gens quand tout ça est arrivé, il n’y avait aucun secours. Il s’est rendu dans trois maisons, mais dans la dernière, lorsqu’il a ouvert la porte, il n’y avait plus que deux corps », raconte-t-elle les larmes aux yeux.
Plus loin, Tina Zahonero del Rio, 61 ans, peine encore à réaliser ce qui lui est arrivé avec sa fille. « Quand l’alerte est arrivée, la puissance de l’eau avait déjà défoncé notre porte d’entrée et je flottais dans mon salon, accrochée à ma lampe de plafond. On est restées comme ça pendant des heures, et on entendait des gens hurler dans la rue, emportés par les eaux », raconte-t-elle, encore traumatisée. « J’étais en hypothermie, je sentais que je m’endormais petit à petit. Ma fille hurlait pour que je ne sombre pas. Je pensais que j’allais mourir et que ma fille allait voir ça. »
« Je flottais dans mon salon »
Aujourd’hui, il ne reste plus rien dans sa maison, elle a tout perdu, y compris des photos de famille, qui lui étaient si chères. Des proches sont venus lui prêter main forte dans les derniers jours pour déblayer. « On a dû s’organiser seul, personne des autorités n’est venu nous aider. C’est indigne, c’est une honte. Tous les politiques en Espagne sont les mêmes, je ne voterai plus jamais », laisse éclater Tina.
Alors qu’elle nous montre pièce après pièce l’ampleur des dégâts dans sa maison, sa fille allume la lampe torche de son téléphone pour éclairer la salle de bain. « Mon Dieu, mon Dieu, ce n’est pas possible, je n’y crois pas », s’extasie Tina. Elle vient de découvrir qu’une suspension avec trois photos de famille a miraculeusement survécu aux événements. Elle l’attrape, se retourne vers sa fille, avant de l’enlacer longuement en pleurant, débordée par l’émotion. « C’est l’un de nos seuls souvenirs de notre vie d’avant ».