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Armé d’une tronçonneuse, le milicien FNSEA hurle : « Ta gueule, salope »

6 mars 2015 / Marine Vlhahovic et Isabelle Rimbert (Reporterre)



Des pro-barrages venus de loin et ignorant le dossier. Des injures et des tronçonneuses. Des menaces envers les agriculteurs opposés au barrage. Des gendarmes bien polis avec les miliciens de la FNSEA. Récit de la journée du 5 mars. Bienvenue à Sivens.

- Lisle-sur-Tarn (Tarn), reportage

« Votre carte de presse ! » En ce jeudi après-midi, ce n’est pas auprès de gendarmes mobiles mais d’agriculteurs qu’il faut montrer patte blanche pour accéder à la ZAD du Testet. Postés à l’entrée de Barrat, décorée pour l’occasion de drapeau FNSEA, un petit groupe de pro-barrages filtre le passage. Le ton est péremptoire. Moi et mon confrère nous exécutons. « Il faudra penser à changer la couleur du véhicule parce qu’ici ça ne passe pas, ça fait ’baba-cool’ », nous avise-t-on avant de nous laisser filer. Pourquoi ce conseil ? La camionnette de mon collègue photographe a le malheur d’être verte. La route d’accès principale est encombrée de voitures de pro-barrages. Une soixantaine d’entre eux sont rassemblés à quelques mètres seulement des premières barricades de la ZAD, retenus par un cordon de gendarmes mobiles.

L’agriculteur est contre le barrage ? Il est menacé

Ce « spectacle », Pierre Lacoste l’observe tous les jours depuis chez lui où il est confiné. Au même titre que les zadistes, l’agriculteur-riverain qui s’est toujours prononcé contre la construction du barrage de Sivens est dans le collimateur des pro-barrages. Son fils de 14 ans a manqué plusieurs jours d’école cette semaine.

Impossible pour ses parents de passer au travers des barrages de la FNSEA : « Les gendarmes ont essayer de négocier avec eux mais ont fini par nous avouer qu’ils ne peuvent pas assurer notre sécurité ». Pierre Lacoste limite ses déplacements au maximum parce qu’il n’a pas l’esprit tranquille : « Ils tournent autour de la maison avec des pioches et en disant des grossièretés. Je ne veux pas prendre le risque qu’on crame mon exploitation agricole. Tout ce qui se passe depuis le début de la semaine c’est de la folie. Ils n’ont pas le droit d’être là et les zadistes n’ont jamais bloqué les accès comme eux le font ».


- Depuis la maison de M. et Mme Lacoste -

"On ne connait pas le dossier"

Dans le champ où sont rassemblés les pro-barrages, les regards sont suspicieux, voire haineux. Les Jeunes Agriculteurs de Haute-Garonne sont en première ligne. Ils balaient mes questions d’un revers de la main : « On ne connait pas assez bien le dossier, interrogez plutôt quelqu’un du coin, d’ailleurs on va bientôt s’en aller ».

Comme chaque jour, les FDSEA de toute la région Midi-Pyrénées viennent se relayer aux entrées de la ZAD. De l’autre côté, sur la départementale 999, ce sont les agriculteurs du Gers qui tiennent le siège. Un gendarme mobile regarde la scène d’un air amusé : « On fait le tampon ! » s’esclaffe-t-il devant la situation. Des estafettes montent la garde à deux pas des barricades érigées par les occupants il y a quelques mois pour empêcher les forces de l’ordre de passer.

Sur la ZAD, l’atmosphère est électrique. Deux tirs de pétards viennent de résonner de part et d’autre de la clairière. Accroché au talkie-walkie, Hector donne l’alerte : « Les pro-barrages savent qu’on écoute leurs fréquences, ils utilisent les pétards pour communiquer entre eux. Ces deux tirs, ça veut dire qu’ils sont planqués dans les bois et prêts à attaquer ».

Il quitte la barricade à pas pressés. Direction la Métairie, le seul bâtiment en dur occupé par les zadistes. « Ils vont entrer au milieu », lance-t-il à la volée. Baignée sous un soleil pâle de fin d’après-midi, la ZAD est déserte. Des voitures aux vitres brisées et un chapiteau démonté témoignent du saccage opéré la veille par les pro-barrages lors d’une incursion.

Seul au milieu de l’ex-zone de chantier, Guillaume fait le guet. Son talkie-walkie grésille. « A tous les indicatifs, à tous les indicatifs, les pro-barrages qui sont entrés dans les bois ont été repoussés des deux côtés par les gendarmes mobiles ». Incrédule, Guillaume regarde au loin dans les arbres : « Il y a toujours des petits groupes disséminés. Je ne sais pas ce qu’ils cherchent, s’ils voulaient nous faire du mal ils l’auraient fait depuis longtemps, ils sont trois fois plus nombreux que nous. Tout ça me semble téléguidé. Ça arrangerait bien les autorités de ne pas avoir à s’occuper de notre expulsion. Ils ne veulent pas d’un deuxième Rémi Fraisse. Ils ne veulent pas d’un deuxième martyr », dit-il couvert du bruit de l’hélicoptère qui survole la zone depuis le matin.

"Ta gueule, salope"

Une nouvelle alerte est donnée du côté de la départementale 999. Des zadistes traversent la ZAD au pas de course. Munis de bâtons et de barres de fer, deux-cents agriculteurs ont forcé le cordon des forces de l’ordre à l’entrée du chantier pour se rapprocher au plus près des zadistes. Pro-barrages et occupants se font face à cinquante mètre d’écart, séparés par quelques gendarmes mobiles et de maigres barricades. Ils se regardent en chiens de faïence sous les flashs des photographes.

Quelques noms d’oiseaux et des invectives fusent. « Ce n’est pas de notre faute, si vous avez des cancers à quarante ans à cause des OGM », lance une jeune zadiste. « Ta gueule salope », répond-on de l’autre côté. Une tronçonneuse rugit. Les agriculteurs ont pris l’initiative de dégager une barricade faite de troncs d’arbres pour laisser passer les camions des forces de l’ordre.

Après quarante-cinq minutes de face-à-face, les pro-barrages se font cordialement repousser mètre par mètre par les gendarmes. « Reculez messieurs s’il vous plaît ». On se pousse un peu, pour le jeu. « Reculez encore un chouïa, messieurs s’il vous plaît. » Collés les uns aux autres, agriculteurs et gendarmes rient aux éclats.

Des pro-barrages foncent vers les chapiteaux où les attendent des verres de Pastis. Les leaders de la FDSEA parlementent à voix basse avec les gendarmes. Un groupe d’irréductibles continue de narguer les zadistes de loin. « On reviendra, on reviendra ! » s’égosillent-ils en arborant des sweats siglés « Soutien aux gendarmes de Sivens ».

Michel, agriculteur arrivé en bus du Gers le matin même s’est approché de la ZAD « par défi et par curiosité aussi. Mais je suis déçu, on ne voit rien », soupire-t-il. Le cultivateur de céréales et de maïs syndiqué à la FNSEA s’est déplacé par solidarité dit-il avec ses confrères du Tarn. « Je ne comprends pas pourquoi les politiques n’expulsent pas les zadistes, ils sont illégaux ici. C’est aux agriculteurs de faire respecter la loi puisque l’Etat ne le fait pas. »

Un homme en costume fend la foule. Jacques Valax, député socialiste du Tarn et conseiller général est venu rassurer ses ouailles. En aparté avec un vieil homme, il parle de soutenir le projet de barrage à son « emplacement initial » lors de la réunion décisive au Conseil Général qui aura lieu ce vendredi matin. « Et vous demanderez aussi l’expulsion immédiate de la ZAD ! » vocifère l’agriculteur au visage rougi par la colère. « Parce que sinon nous, à 14h on dégage tout ! » Le vieil agriculteur n’est pas le seul à promettre une expulsion rapide. En marge d’une visite en Haute-Vienne ce jeudi, Manuel Valls le premier ministre a déclaré « qu’il faudra très vite évacuer les lieux ».

Zad is the end ? Les trois-cents gendarmes mobiles déployés autour du site et les forces de sécurité en jeep militaires arrivées à Gaillac dans la journée laissent en effet croire que la fin de la ZAD est proche.


ACCUEIL A LA TRONCONNEUSE

Des miliciens probarrage en mars 2015.

- Lisle-sur-Tarn, reportage

Une autre journaliste de Reporterre arrive dans l’après-midi aux abords de la zone

Près de la maison de la forêt, le premier contact donne le ton : à peine la voiture arrêtée pour vérification de carte de presse, un homme muni d’une tronçonneuse s’approche et fait vrombir l’engin en signe de bienvenue. Ses collègues encerclent la voiture, ouvrent le coffre, s’emparent d’un casque et de lunettes de protection. Un autre crie à un policier : "Ici c’est une zone de non droit, on fait ce qu’on veut". Pas de réponse du représentant de "l’état de droit"...

On finit par passer. A quelques kilomètres, c’est le poste "Sierra 1". Environ 150 voitures sont stationnées des deux cotés de la D999 qui croise l’entrée sud de la zad. Le petit chemin bucolique desservant la forêt ressemble à un parking de gendarmerie. Entre un champ détrempé et les arbres, 100 à 150 pro-barrages armés de bâtons et de barres de fer scrutent la barricade tenue par une quinzaine d’opposants. Une forte détermination émane des deux camps, séparés par un groupe de gendarmes.

"De ce côté, c’est plutôt tranquille, ironise Mimi, une zadiste de 20 ans, qui se chauffe au soleil près d’une tente de fortune. On est là depuis une semaine, on se relaie tous les jours". En face la milice pro-barrage trépigne et s’impatiente  : "Vermines, pelluts !" hurlent-ils. "Fachos, alcooliques", répondent les zadistes.

Impossible, sur le chemin, d’éviter les agriculteurs : l’un d’eux tente de me bloquer. "Prends son appareil photo", éructe son collègue. S’ensuit une bousculade où la casse est évitée de justesse, sous le regard éteint des gendarmes qui ne bougent pas d’un pouce. Bienvenue à Sivens.




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Lire aussi : A Sivens, les milices de la FDSEA multiplient les agressions dans l’impunité

Source et photos : Marine Vlahovic pour Reporterre. Encadré : Isabelle Rimbert pour Reporterre

Photos :
. Marine Vlahovic
. zadistes ; homme à la tronçonneuse : Gaspard Glanz

DOSSIER    Grands projets inutiles Sivens

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