Au Brésil, ces journalistes se plongent dans les dérives de l’agro-industrie
Une parcelle de la forêt amazonienne déboisée par des incendies illégaux dans la municipalité de Lábrea, dans l'État d'Amazonas, le 20 août 2024. - © AFP / Evaristo Sa
Une parcelle de la forêt amazonienne déboisée par des incendies illégaux dans la municipalité de Lábrea, dans l'État d'Amazonas, le 20 août 2024. - © AFP / Evaristo Sa
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Le média d’investigation De Olho Nos Ruralistas se veut comme la vigie de l’agrobusiness brésilien, de ses atteintes à l’environnement et de ses liens avec les sphères politiques.
Rio de Janeiro (Brésil), correspondance
« Nous sommes ici pour montrer que l’agrobusiness ment. » Le titre de la vidéo de présentation de la chaîne YouTube donne le ton. Cette chaîne, c’est celle de De Olho Nos Ruralistas — « Un œil sur l’agrobusiness » en français. Depuis 2016, ce média d’investigation enquête sur l’expansion de l’agronégoce au Brésil, ses forts liens avec la sphère politique, et les menaces toujours plus pesantes qu’il fait peser sur l’environnement.
Au hasard de son site et de sa chaîne YouTube, on apprend par exemple que le chanteur Michel Teló, bien connu en France pour son tube planétaire « Ai, Se Eu Te Pego » (1,1 milliard de vues sur YouTube) a défriché un hectare d’une zone protégée incluse dans une de ses propriétés de l’État du Mato Grosso du Sud. Ou que la fortune d’Arthur Lira, président de la Chambre des députés et solide soutien de la réduction des territoires indigènes, provient de sa famille de riches propriétaires de terres qui n’hésitent pas à expulser de petits paysans et à faire paître leurs bêtes sur les terres de tribus natives.
Contrepoids aux médias dominants
Le tout, pour 1 million de vues cumulées sur YouTube et 30 000 lecteurs mensuels. Une audience encore restreinte, mais suffisante pour taper dans l’œil des grands médias traditionnels, qui n’hésitent pas à reprendre les informations de De Olho Nos Ruralistas. Le site UOL, plus grand portail d’informations du pays, a par exemple repris début août leurs révélations sur l’implication de la sœur du maire de la ville dans le détournement d’argent des crèches municipales. « Sans préciser que l’information venait de nous, comme souvent ! » explique à Reporterre Alceu Luis Castilho, fondateur du site.
Voir ses informations reprises par les plus grands canaux d’information paraît presque ironique pour De Olho Nos Ruralistas, dont un des leitmotiv est de proposer un contrepoids aux médias dominants, jugés peu incisifs. « Sur l’environnement, les grands médias brésiliens adoptent une perspective libérale. Ils n’essayent donc pas vraiment de comprendre les structures qui sont à l’origine de la déforestation et la violence contre les populations rurales », dit Alceu Luis Castilho.
Et de prendre l’exemple de la Globo, plus grand conglomérat médiatique du Brésil, qui, selon lui, obéit à une logique de « quotas environnementaux » : envoyer un ou deux reporters par-ci par-là, pour parler environnement de temps à autre, tout en diffusant des campagnes pour promouvoir l’agrobusiness.
Alceu sait de quoi il parle : avant de fonder le média, il a travaillé six ans pour l’Estado de São Paulo, un des plus grands journaux du pays, aux positions très libérales. Depuis février dernier, le quotidien a d’ailleurs lancé un site entièrement dédié à l’actualité de l’agrobusiness.
Un avis partiellement partagé par Mariana Grilli, journaliste indépendante. « Il y a un segment de la presse qui défend le secteur agro-industriel, et c’est en partie lié à des questions de revenus publicitaires, on ne peut pas le nier. Mais la situation d’ensemble est plus complexe : les journalistes de la presse mainstream n’ont pas les mêmes connaissances de fond que leurs collègues de la presse spécialisée. Et quand on n’en a pas, on n’a pas de capacité de remise en question », explique celle qui collabore depuis plus de dix ans avec plusieurs grands médias (UOL, Globo Rural, Valor Econômico…).
20 journalistes contre un secteur surpuissant
Pour De Olho, comme l’appellent ses membres, c’est bien la question des intérêts économiques qui prime. Bruno Stankevicius Bassi, coordinateur des recherches du site, prend ainsi l’exemple de la famille Marinho, propriétaire du groupe Globo, possédant plusieurs exploitations de riz, de blé et de bananes à travers le pays. Ou encore le cas de Silvio Santos, véritable idole du petit écran brésilien mort le 17 août dernier, détenteur du groupe SBT et bénéficiaire de 70 000 hectares de terres dans le Mato Grosso octroyés par la dictature militaire dans les années 1970… Une affaire révélée par De Olho.
Or, qui dit connexions médiatiques, dit aussi connexions politiques. Pesant pour près d’un quart du PIB de la première économie sud-américaine, l’agronégoce (entendre l’agriculture ainsi que les industries et les services y étant liés) est pouponné par les élus brésiliens, tous bords confondus. Si l’ex-président d’extrême droite Jair Bolsonaro s’était illustré par sa grande tolérance envers les feux de forêt déclenchés pour étendre les terres agricoles, le gouvernement de son successeur, Lula, a dévoilé en juillet dernier un plan d’aides au secteur de 400 milliards de reais (65,3 milliards d’euros environ) — une somme encore jamais vue.
C’est d’ailleurs l’ex-syndicaliste, qui, lors de son premier mandat, a permis au secteur d’exploser. « Roberto Rodrigues, ministre de l’Agriculture pendant le premier gouvernement Lula, entre 2003 et 2006, a contribué à consolider un système d’exonérations fiscales, comme le fait que l’agrobusiness ne paie pas de taxe à l’importation, explique Bruno Stankevicius Bassi. Par ailleurs, il paie très peu de taxes foncières. Par exemple, la ville de São Paulo récolte davantage de taxe foncière que l’ensemble des territoires ruraux de tout le Brésil. »
Gâté par tous, le secteur vole de ses propres ailes. Avec 300 députés et 58 sénateurs, la bancada ruralista, groupe de parlementaires défendant les intérêts de l’agronégoce (au Brésil, les élus s’affilient à des groupes transpartisans autour de causes : écologie, religion, sécurité publique, etc.) est de loin la plus puissante du Congrès. À elle seule, elle dispose de la majorité aux deux chambres.
Soutenir les mouvements indigènes et écologistes
C’est donc contre ce mastodonte que les vingt membres de De Olho ont décidé de se dresser il y a bientôt huit ans. Au point de ne pas se définir entièrement comme journalistes, comme l’explique Bruno Stankevicius Bassi : « Nous voulons aussi influencer ceux qui ont un pouvoir de décision. Nous fournissons donc des données pour nourrir l’argumentaire des différentes organisations », comme l’Articulation des peuples indigènes du Brésil (APIB) et le Mouvement des sans-terre (MST), deux organisations nationales luttant respectivement pour la cause des peuples Natifs et pour une répartition plus juste des terres agricoles.
Une tâche remplie par exemple en produisant Os Invasores (« Les envahisseurs »), deux dossiers d’une centaine de pages servant désormais de références pour les défenseurs de l’environnement au Brésil. On y apprend entre autres que quarante-deux clans politiques brésiliens se partagent l’exploitation de 96 000 hectares sur des territoires indigènes — soit la surface combinée des villes de Rio de Janeiro et Belo Horizonte.
Des procès « tous gagnés »
Ce travail de fourmi ne paie pas toujours, mais il a souvent un coût : plusieurs des journalistes du site ont déjà subi des intimidations lors de reportages. « Une fois, sur la route transamazonienne, un camion transportant du bois a voulu nous pousser hors de la chaussée », raconte Bruno Stankevicius Bassi. Le plus souvent, les menaces se font au tribunal. Au total, le site a déjà essuyé une dizaine de procès, souvent en diffamation, pour la plupart intentés par des politiques liés à l’agro. « Nous les avons tous gagnés », affirme Bruno Stankevicius Bassi, sourire au coin des lèvres.
Leurs adversaires sont plus discrets lorsqu’il s’agit de répondre aux questions posées par l’équipe de journalistes. « Évidemment que nous faisons notre devoir de nous adresser à l’autre côté, de faire valoir le contradictoire. Mais la plupart du temps, ils nous ignorent », dit Alceu Luis Castilho.
Pour garantir leur liberté, les journalistes ont choisi de reposer sur un modèle économique différent, dont le budget reste cependant confidentiel. Sur leur site en accès libre, pas de pub ni de partenariat. L’essentiel de leurs revenus provient donc, disent-ils, de bourses octroyées par des fondations et, plus marginalement, de rapports produits à la demande d’ONG, ainsi que quelques dons émis par des lecteurs fidèles. Le journal est d’ailleurs en pleine campagne de financement pour continuer de garantir son indépendance.