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ReportageLibertés

« Ils m’ont poursuivie, frappée » : le calvaire des journalistes écolos

La 31ᵉ conférence de l’Unesco pour la liberté de la presse s'est tenue du 2 au 4 mai 2024 à Santiago, capitale du Chili.

70 % des journalistes environnementaux ont subi des agressions ou des menaces, dénonce l’Organisation des Nations Unies. Des reporters, cités dans le rapport présenté au Chili par l’ONU, se confient sur leurs vies chamboulées.

Santiago (Chili), reportage

Au pied de la Cordillère des Andes enneigée, en ce début d’automne austral, la 31ᵉ conférence de l’Unesco pour la liberté de la presse a rassemblé gouvernements, autorités, ONG, scientifiques et journalistes, venus des quatre coins de la planète. Cette année, l’Organisation des Nations Unies attire l’attention sur les journalistes qui couvrent des sujets environnementaux et qui sont de plus en plus menacés. Dans son rapport Presse et planète en danger, elle révèle que 70 % des 905 journalistes interrogés dans 129 pays ont été la cible « d’attaques, de menaces ou de pressions ».

Parmi eux, 41 % déclarent avoir été victimes d’agressions physiques. C’est le cas de Manuel Calloquispe, journaliste péruvien qui vit dans la région de Madre de Díos, au sud-est du Pérou, en Amazonie. Indépendant, comme beaucoup de journalistes qui couvrent les sujets environnementaux, Manuel écrit pour trois médias nationaux péruviens (El Comercio, LatinaTV, InfoRegión…) sur la déforestation et la pollution générées par l’exploitation minière illégale d’or.

« Quand je me déplace, je ne prends jamais le même chemin »

Agressé physiquement à plusieurs reprises par les groupes criminels armés qui défendent les intérêts du minage illégal, Manuel doit se déplacer avec un gilet pare-balles et un casque de protection militaire. « Ma maison est sous vidéosurveillance, et quand je me déplace, avec ma moto, je ne prends jamais le même chemin, entre autres mesures de sécurité. »

Après une tentative de meurtre en 2023, Manuel a envoyé sa famille vivre à Lima. Lui, reste sur ses terres natales : « Je suis un enfant de l’Amazonie et j’ai décidé de me confronter à l’exploitation minière illégale. Quelqu’un doit réaliser ce difficile travail d’information. »

Manuel Calloquispe ne se déplace plus sans gilet pare-balles. © Marion Esnault / Reporterre

À l’autre extrémité de l’Amazonie, dans le nord-ouest du Brésil, Veronica Goyzueta, journaliste et fondatrice du média en ligne Sumauma, raconte que dans certains territoires de l’Amazonie, elle ne retournerait pas faire les reportages qu’elle a pu réaliser il y a une dizaine d’années. « Certaines régions sont devenues trop dangereuses », dit-elle. « Depuis les assassinats de notre collègue britannique Dom Phillips et de l’anthropologue brésilien Bruno Pereira, en juin 2022, nous sommes encore plus prudents et avons mis en place des protocoles de sécurité. »

Selon l’Unesco, au moins quarante-quatre journalistes couvrant des sujets environnementaux ont été assassinés ces quinze dernières années : trente en Asie-Pacifique et onze en Amérique latine et aux Caraïbes. Environ quatre-vingts journalistes ont survécu à des tentatives de meurtre et seulement cinq assassinats ont donné lieu à des condamnations. Un taux d’impunité, proche de 90 %, qui inquiète les Nations Unies.

Pour Veronica Goyzueta, certains reportages réalisés il y a une dizaine d’années seraient trop dangereux aujourd’hui. © Marion Esnault / Reporterre

Antonio Guterres, Secrétaire général de l’ONU, a déclaré que « les journalistes environnementaux exercent un métier de plus en plus dangereux ». Il a aussi ajouté qu’il n’était pas si « surprenant que des personnes, des entreprises ou des institutions, qui ont du pouvoir, ne reculent devant rien pour empêcher les journalistes de faire leur travail ».

Collusion avec les gouvernements

Frederick Mugica, journaliste ougandais, a reçu des appels anonymes intimidants, à plusieurs reprises ces dernières années. Fondateur de Water Journalists Africa, un réseau de journalistes africains qui réalisent des reportages sur l’eau, le changement climatique et la faune sauvage, Frederick dénonce les collusions entre les grands groupes économiques et les gouvernements africains qui « font tout pour nous empêcher d’écrire sur des sujets qui touchent leurs intérêts ». Face à ces menaces récurrentes, « beaucoup de journalistes font marche arrière », dit Frederick.

De nombreux journalistes reculent face aux menaces, constate Frederick Mugica. © Marion Esnault / Reporterre

Selon le rapport Presse et planète en danger, 45 % des journalistes environnementaux « se sont déjà autocensurés par crainte d’attaques potentielles, ou de voir leurs sources exposées ». Pour Guilherme Canela, chef de la section pour la liberté d’expression et la sécurité des journalistes à l’Unesco, « cet aspect est inquiétant, car nous avons besoin d’une presse forte pour apporter des informations de qualité sur les enjeux environnementaux. Sans eux, nous ne pouvons espérer atténuer les effets de la crise climatique ».

D’autres journalistes, qui craignent pour leur vie, sont obligés de quitter leur terre natale. Selon l’ONG Voces del Sur (Voix du Sud) — un réseau d’organisations latino-américaines pour la liberté d’expression — au moins 205 journalistes d’Amérique latine et des Caraïbes ont été forcés à l’exil entre 2022 et 2023. Parmi eux, Andrea Ixchíu, journaliste guatémaltèque, membre du peuple Maya k’iche, exilée au Mexique depuis deux ans.

Menacée physiquement et judiciairement, Andrea Ixchíu s’est exilée. © Marion Esnault / Reporterre

Dans son village, Totonicapán, « la forêt est dévastée par l’industrie du bois, qui l’exploite illégalement sans l’autorisation des communautés » explique-t-elle. En 2020, Andrea raconte qu’elle a été agressée par les élagueurs des entreprises du bois. « Ils m’ont poursuivie, frappée. Ils voulaient me prendre mon matériel. Puis, ils ont fait surveiller ma maison, en ils m’ont envoyé des menaces de morts », dénonce-t-elle.

Cette même année 2020, « le gouvernement du Guatemala a persécuté et criminalisé beaucoup d’activistes poursuit-elle. Ma sœur, des voisins et moi sommes poursuivis pénalement. L’exil s’est présenté comme l’unique solution pour garantir notre liberté ».

« Un gangster est passé au bureau, et il me cherchait »

D’autres, comme Carolina Maya au Salvador, restent pour continuer à informer malgré les pressions subies. Fondatrice du journal environnemental Mala Yerba (Mauvaise herbe), Carolina raconte qu’elle a fait l’objet de plusieurs intimidations.

« Vendredi, journée mondiale de la Liberté de la presse, alors que j’étais au Chili, j’ai reçu un appel alarmé d’un collègue du Salvador parce qu’un pandillero [gangster] est passé au bureau, et il me cherchait », ironise-t-elle. Depuis plusieurs mois, elle reçoit régulièrement la visite de ces groupes criminels et doit travailler principalement à distance, par mesure de sécurité.

Carolina Maya, journaliste au Salvador, raconte que des groupes criminels cherchent régulièrement à lui rendre visite. © Marion Esnault / Reporterre

Au total, l’Unesco a révélé qu’au moins 749 journalistes et organes de presse traitant de questions environnementales ont été « la cible de meurtres, de violences physiques, de détentions et d’arrestations, de harcèlement en ligne ou d’attaques juridiques » entre 2009 et 2023, dans 89 pays. Une situation qui a empiré ces dernières années. L’Unesco analyse qu’entre 2019 et 2023, il y a eu une augmentation de 42 % d’agressions par rapport à la période précédente (2014-2018).

Antonio Guterres, a appelé les gouvernements et les organisations de la société civile à se mobiliser contre ces attaques à l’encontre des journalistes, et pas seulement ceux qui couvrent les enjeux environnementaux. Il a rappelé que dans la bande de Gaza, plus de 100 journalistes ont été tués par l’armée israélienne depuis octobre 2023 et que « sans liberté de la presse, il n’y a pas de liberté du tout ». Les journalistes palestiniens couvrant Gaza ont été désignés lauréats du Prix mondial de la liberté de la presse Unesco / Guillermo Cano 2024.

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