123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ÉditoLibertés

Le Sénat malmène la presse indépendante et oublie Vincent Bolloré

Le Sénat a auditionné Reporterre sur « les zones grises de l’information en ligne ». Dans cet éditorial, Amélie Mougey s’interroge : pourquoi se focaliser sur les médias indépendants alors qu’une poignée d’industriels possède la majorité de la presse ?

Le 20 mai, Reporterre a été auditionné par le Sénat. La convocation à cette mission d’information, reçue deux mois plus tôt, a tout de suite suscité notre méfiance. Par son intitulé d’abord : « Les zones grises de l’information : comment réguler les médias d’information en ligne. » Par sa composition ensuite : parmi les rapporteurs, on trouve Agnès Evren, bras droit de Rachida Dati et une des signataires de la proposition de loi Duplomb. Par le contexte enfin : au même moment, à l’Assemblée nationale, l’audiovisuel public était passé sur le grill d’une commission d’enquête très à charge menée par le député d’extrême droite Charles Alloncle.

« Nous sommes au Sénat ici, pas à l’Assemblée », ont tempéré les rapporteurs de cette très policée mission d’information, en réponse à notre perplexité. Du 11 mars au 28 mai, dans l’enceinte feutrée du palais du Luxembourg, ils auditionnent pêle-mêle TikTok, Hugo Décrypte, l’Arcom (le régulateur de l’audiovisuel) et les médias indépendants en ligne tels que Disclose, Streetpress, Mediapart, Blast, Basta ! et Reporterre.

Que la représentation nationale cherche à mieux encadrer les réseaux sociaux, percer à jour les mystères de leurs algorithmes, anticiper les ravages de l’intelligence artificielle générative, soit. Tous ces acteurs agissent dans un inquiétant mélange d’opacité et d’irresponsabilité. Mais, pourquoi demander des comptes aux « médias d’information en ligne » et chercher à les « réguler » alors qu’ils répondent aux mêmes obligations — la loi sur la liberté de la presse de 1881 — que la presse imprimée ?

Pourquoi se focaliser sur les médias indépendants alors que quelques grands groupes industriels, dont l’activité principale n’est pas la presse, multiplient les rachats ? Dans un contexte de concentration des médias — faut-il rappeler qu’une petite dizaine de milliardaires possède plus de 80 % des titres de presse et cumule plus de la moitié de l’audience télévisuelle — est-ce vraiment la priorité ? Où se trouvent les zones grises quand sur CNews, en 2025, on dénombre un cas de désinformation toutes les trente-cinq minutes d’antenne consacrées au climat ? [1]

Lire aussi : Désinformation massive : comment les médias privés aggravent la crise climatique

Avec cette mission d’information (dont les pouvoirs sont ceux d’une commission d’enquête), les sénateurs ont réussi la prouesse de se pencher sur les « risques et menaces qui pèsent sur l’espace informationnel français » sans un mot sur Bernard Arnault (Les Échos, Le Parisien, Paris Match...), Vincent Bolloré (CNews, Canal+...), Rodolphe Saadé (BFM-TV, La Provence...), sans s’attaquer à la concentration des médias et à la perte d’indépendance des rédactions.

Ils ont préféré s’intéresser à nous, médias indépendants qui nous démenons au quotidien pour exister et faire exister une information libre et de qualité dans un contexte hostile. Nous qui sommes déjà la cible d’attaques informatiques, d’intimidations de nos journalistes, de répression de celles et ceux qui couvrent des mobilisations écologistes, de multiplication des procédures-bâillon...

Lire aussi : Reporterre mobilise contre la « criminalisation du journalisme »

Au cours de notre audition, les sénateurs ont joué le rôle de garants du consensus scientifique, comme si dans leur débat ils le respectaient pleinement. Comme si le Sénat n’était pas le lieu où est née la loi Duplomb, texte fruit d’un intense lobbying et basé sur un florilège de désinformation.

Où sont « les zones grises de l’information » quand la chambre haute devient depuis plusieurs années un haut lieu de la désinformation climatique et du déni scientifique, comme le rappellent des associations engagées sur le sujet et des climatologues. Quand un sénateur lui-même s’inquiète que l’hémicycle devienne « une chambre d’expérimentation du climatoscepticisme » ? [2] Nous n’avons pas de leçon de déontologie à recevoir de leur part.

D’autant qu’à Reporterre, il n’y a pas de zones grises.

  • Reporterre est un service de presse en ligne d’information politique et générale animé par une équipe de 26 journalistes professionnels détenteurs de la carte de presse. Tous et toutes répondent, dans leur pratique professionnelle, aux exigences des chartes d’éthique et de déontologie des journalistes (charte de Munich ou du SNJ).
  • Nos journalistes ainsi que le directeur de publication sont responsables des contenus qu’ils publient. Ils sont soumis à la loi de 1881 sur la liberté de la presse et, en cas de poursuites, ils doivent répondre de leurs écrits devant les tribunaux. Nous avons eu de nombreux procès pour essayer de nous faire taire. Ils nous ont coûté cher mais, à ce jour, nous n’avons jamais été condamnés.
  • Notre ligne éditoriale est claire, écrite noir sur blanc sur notre site. Reporterre a été lancé comme un média professionnel en 2013 à une époque où l’écologie avait très peu de place dans l’espace médiatique. Mettre cet enjeu vital au cœur du débat public apparaissait alors comme une nécessité. Treize ans plus tard, alors que les sources de pollution sont partout et que l’on s’oriente dangereusement vers un monde à +4 °C, notre raison d’être est plus que jamais d’actualité.
  • Nos rapports d’activité sont publiés en ligne chaque année depuis dix ans.
    Ces rapports sont l’occasion pour nous :
    -  de partager nos chiffres de fréquentation : entre 2 et 2,5 millions de visiteurs uniques chaque mois sur notre site, un lectorat en croissance constante ;
    -  de publier nos comptes en toute transparence ;
    -  d’y exposer notre modèle économique, celui d’un média en accès libre, dont le financement est basé à 95 % sur les dons.
  • Reporterre n’a pas de grand donateur, le don le plus important reçu en 2025 est de 5 000 euros. Sur la même année, nous comptions seulement dix donateurs de plus de 1 000 euros, qui, ensemble, représentent à peine 0,6 % des revenus de 2025.
  • À Reporterre, ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Ce sont des petits dons, ceux de plus de 54 000 personnes, qui nous permettent de réunir les fonds nécessaires pour financer les salaires de nos journalistes, permanents et pigistes, et des autres membres de l’équipe, les frais de nos reportages, nos locaux et toutes les dépenses nécessaires à l’activité de notre média et d’en assurer la pérennité.
  • Reporterre fonctionne sans publicité, sans brand content, sans partenariats rémunérés.
  • Le média est géré, de manière désintéressée, par une association loi 1901, à but non lucratif et n’a donc pas d’actionnaire, ne valorise pas son capital, ne verse pas de dividendes.

Les seules personnes à qui le média et ses journalistes ont à cœur de rendre des comptes, ce sont ses lectrices et lecteurs. N’en déplaise aux sénatrices et sénateurs.

legende