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ReportagePêche

Au Sénégal, des femmes tombent dans la pauvreté à cause de la farine de poisson

Maty Ndao, transformatrice de poissons depuis son adolescence, lutte contre la présence au Sénégal d’usines de fabrication de farine et d’huile de poisson.

Au Sénégal, un métier exclusivement féminin lié à la pêche est en danger. Des usines de fabrication de farine et d’huile de poisson raflent désormais leur matière première.

Cayar (Sénégal), reportage

Sur la plage de Cayar, là où les pêcheurs débarquent avec leurs pirogues, tout le monde connaît Maty Ndao et son lieu de travail : le « site de transformation » de cette ville côtière, située à 60 km de Dakar. Dans cet espace en plein air, des stocks de poissons séchés sont étalés sur des claies de bois, abrités ou non par des bâches, tandis que quelques chats se faufilent silencieusement entre les installations fixées sur le sable. L’océan est à quelques dizaines de mètres seulement. C’est là qu’elle et les autres transformatrices de poissons trouvent leur « or », du moins ce qu’il en reste. Le poisson est désormais raflé par d’autres usines.

Âgée de 66 ans, chaleureuse et dynamique, Maty Ndao est depuis son adolescence transformatrice de poissons, un métier artisanal, exclusivement féminin, qui consiste à se procurer du poisson frais, à le faire fermenter puis sécher en utilisant du sel. Pour que le ceebu jën (prononcer « thiéboudienne »), le plat le plus connu du Sénégal, soit réussi, il faut y mettre un morceau de poisson ainsi préparé, précise-t-elle.

Maty Ndao aime ce qu’elle fait. Mais depuis quelques années, elle doit régulièrement quitter le site de transformation pour aller manifester, participer à des marches ou des sit-in : elle fait partie de celles et ceux qui luttent contre la présence au Sénégal d’usines de fabrication de farine et d’huile de poisson.

Ce secteur s’est considérablement développé ces dix dernières années en Afrique de l’Ouest, porté par la demande mondiale et encouragé par les politiques publiques locales. Plusieurs dizaines d’usines, dont les propriétaires sont souvent étrangers, se sont installées dans la région, parmi lesquelles une quarantaine en Mauritanie et six au Sénégal. Leur production est exportée vers l’Europe (la France est une grande consommatrice d’huile de poisson en particulier) et l’Asie, où elle sert à nourrir des poissons d’élevage, mais aussi des animaux domestiques. Elle est également utilisée dans la cosmétique et la fabrication de compléments alimentaires.

L’industrie de farine et d’huile de poisson au Sénégal. © Louise Allain / Reporterre

Au Sénégal, ces entreprises posent tellement de problèmes que des acteurs du monde maritime, dont Maty Ndao, et des citoyens se sont alliés en 2021 pour créer la Coalition contre les usines de farine et huile de poisson.

Maty Ndao s’est engagée en connaissance de cause : une des usines, Touba Protéine Marine, est installée à Cayar. Appartenant d’abord à des Espagnols et maintenant à un Sénégalais, elle a démarré ses activités en 2019, abritée derrière des murs blancs et un portail bleu. Depuis quelques mois, elle est à l’arrêt, mais dans la ville, chacun s’attend à ce qu’elle redémarre à tout moment.

Sur la plage de Cayar, des poissons séchés sont étalés sur des claies de bois. © Fanny Pigeaud / Reporterre

« Nous sommes devenues pauvres »

L’usine est aussi une concurrente impitoyable pour les femmes transformatrices : elle alimente ses machines avec le même type de poisson qu’elles manipulent, à savoir des petits pélagiques, dont les sardinelles (yaboye, en wolof), espèce la plus consommée dans le pays. Et elle en utilise beaucoup : l’usine a besoin de 5 kilos de poissons frais pour produire 1 kilo de farine, « du gaspillage », selon Maty Ndao.

Or, l’entreprise a des moyens financiers bien supérieurs à ceux des transformatrices et les pêcheurs, vendant au plus offrant, lui cèdent donc prioritairement leurs prises, explique Mamadou Sarr, coordonnateur de la Coalition contre les usines de farine et huile de poisson, et lui-même pêcheur à Ouakam, un ancien village de pêcheurs devenu un quartier de Dakar.

N’ayant plus de matière première, « beaucoup de femmes ont abandonné la profession », déplore Mor Mbengue, pêcheur à Cayar, porte-parole de la Coalition et coordonnateur de Taxawu Cayar, (« Se tenir debout pour Cayar », en wolof), un collectif local dont les représentants avaient saisi la justice en 2022 contre l’usine Touba Protéine Marine sans obtenir gain de cause. « Il y a quelques années encore, elles étaient 325 transformatrices à Cayar. Elles sont moins d’une centaine aujourd’hui. » Pendant ce temps, Touba Protéine Marine, qui avait promis d’embaucher 300 personnes, a moins de 20 employés permanents, indique-t-il.

Maty Ndao est transformatrice de poissons depuis son adolescence. © Fanny Pigeaud / Reporterre

Alors qu’avant Maty Ndao pouvait gagner 350 000 francs CFA par mois (534 euros), c’est désormais « la crise : nous sommes devenues pauvres, car nous ne travaillons plus », témoigne-t-elle. De fait, autour d’elle, le site de transformation est quasi désert et nombre de claies sont inutilisées. Autrefois, à la même époque et la même heure, des centaines de femmes s’activaient, se souvient Mor Mbengue. Conséquence de cet appauvrissement : « Nos enfants partent vers l’Europe en empruntant des pirogues clandestines », enrage Maty Ndao.

« Ramasser dans l’océan tout ce qui bouge »

Si elle et ses consœurs sont autant pénalisées, c’est aussi parce qu’il y a de moins en moins de poissons à pêcher. Les causes de cette raréfaction sont connues : réchauffement climatique, érosion côtière, surexploitation des fonds marins… Mor Mbengue évoque la période d’abondance du début des années 2000 quand des dizaines de tonnes de sardinelles étaient débarquées à Cayar. « Maintenant, on n’en voit pratiquement plus », constate-t-il. Au cours de la décennie 2010, entre 100 000 et 250 000 tonnes de sardinelles arrivaient chaque année sur le marché ; elles ne sont plus qu’environ 10 000 tonnes depuis 2020. Au niveau sous-régional, la diminution est du même ordre.

Les usines contribuent à la surexploitation, analyse Mamadou Sarr. Le fait qu’elles soient consommatrices de poissons frais encourage en effet les pêcheurs artisanaux, plus nombreux qu’il y a trente ans et usant de moyens techniques de plus en plus modernes, « à ramasser dans l’océan tout ce qui bouge, puisqu’ils savent que tout sera acheté par les usines ». Tout ce qui bouge, y compris les poissons juvéniles, ce que le Code de la pêche interdit. « Depuis l’implantation de l’usine à Cayar, on commence à voir des pêcheurs en prendre », confirme Mor Mbengue. Maty Ndao est scandalisée par ces pratiques : « Si on attrape les petits poissons, il n’y aura bientôt plus rien dans la mer. Il faut préserver notre ressource, penser à l’avenir de nos enfants. »

Port de pêche à Fass Boye, au nord de Dakar. © Fanny Pigeaud / Reporterre

Une situation aberrante, selon Mamadou Sarr : les usines transforment les sardinelles en farine, produit que le Sénégal ne consomme pas lui-même, alors que le pays n’a justement pas assez de poissons pour nourrir sa population, dont c’est la principale source de protéines animales. « Les habitants de Tambacounda [dans l’est du pays] par exemple, ne voient plus de poissons arriver chez eux. Et ils sont devenus hors de prix », s’agace-t-il.

La consommation annuelle de petits pélagiques par habitant est ainsi passée de 18 kg en 2009 à 9 kg en 2018 en raison de la baisse des ressources halieutiques et de l’augmentation du nombre d’habitants, selon une étude universitaire. Quant à la production annuelle de farine de poisson, elle est estimée à 12 000 tonnes, ce qui correspond à environ 60 000 tonnes de poissons frais qui auraient pu être consommés par les populations locales, d’après Greenpeace Afrique.

Les habitants sont de plus en plus privés de poissons. © Fanny Pigeaud / Reporterre

Un répit ?

Pour tenter de modifier la donne, la Coalition a multiplié les actions de mobilisation. Elle a obtenu en 2019 du gouvernement de Macky Sall (2012-2024) la promesse qu’il ne laisserait plus de nouvelles usines s’installer et qu’il obligerait celles déjà existantes à appliquer les normes environnementales, deux mesures qui n’ont pas été totalement respectées.

Aujourd’hui, elle compte beaucoup sur les nouvelles autorités, issues de l’élection présidentielle de mars dernier. En septembre, elle leur a remis un mémorandum demandant notamment que les usines s’approvisionnent uniquement avec des déchets et des rebuts de poissons, que les décisions prises en 2019 soient appliquées, et que les métiers artisanaux de transformation des produits halieutiques soient protégés.

« Nous n’avons pas eu encore de réponse écrite à nos requêtes, mais nous avons bon espoir. Le ministère de la Pêche a dit dans une réunion qu’il allait organiser un atelier de réflexion sur la gestion durable des ressources », souligne Mor Mbengue. « On a de l’espoir, mais on n’applaudit pas encore », précise Mamadou Sarr, selon qui la publication de l’arrêté ministériel formalisant l’interdiction de toute nouvelle implantation d’usine serait imminente.

Maty Ndao veut croire que «  les nouveaux  » au pouvoir pourront les aider. © Fanny Pigeaud / Reporterre

Il y a toutefois au moins une ombre au tableau : les membres de la Coalition qui habitent à Sandiara, située à une centaine de kilomètres au sud de Dakar, n’oublient pas que l’actuel ministre de l’Industrie et du Commerce est celui qui, en tant que maire, a fait venir en 2021 chez eux, dans un quartier tout proche d’habitations et en violation de la loi, une usine de farine appartenant à des Chinois qui leur empoisonne depuis la vie.

Maty Ndao, elle, est convaincue que « les nouveaux » au pouvoir — le président Bassirou Diomaye Faye, et le Premier ministre Ousmane Sonko — sauront répondre aux préoccupations de la Coalition. « Ça va aller », dit-elle, avant d’enfiler son tablier et de se remettre à la tâche.


Un « colonialisme alimentaire »

La Coalition contre les usines de farine et huile de poisson n’est pas seule dans son combat. Plusieurs organisations européennes et africaines, dont Taxawu Cayar, ont demandé en juillet dernier à la Norvège, plus grand producteur mondial de saumons, d’interdire à son aquaculture de s’approvisionner en huile de poisson provenant de régions « souffrant d’insécurité alimentaire ».

Basée au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, l’organisation Feedback, l’un des principaux acteurs de cette mobilisation, a calculé que la production d’huile de poisson d’Afrique de l’Ouest pour l’industrie norvégienne prive de poisson jusqu’à 4 millions de personnes dans la région. « Le déplacement de poissons sauvages du Sud pour nourrir les saumons du Nord, qui sont ensuite vendus à prix d’or, crée un nouveau type de colonialisme alimentaire, qui ne fait qu’aggraver les inégalités dans le monde », note-t-elle aussi. La France est le premier importateur d’huile de poisson d’Afrique de l’Ouest.

D’autres organisations ont écrit à l’Union européenne début 2024 plaidant elles aussi pour qu’elle limite les importations de farine et d’huile « en provenance de régions où les populations pâtissent de l’insécurité alimentaire et où il est prouvé que les stocks de poissons sont surexploités  » et qu’elle restreigne aussi les importations de produits d’aquaculture nourris avec des aliments fabriqués à base de poisson venant de ces régions.

Les signataires de cette lettre, dont la Coalition pour des accords de pêche équitables (Cape), qui milite pour l’adoption d’une législation sur le devoir de vigilance dans le secteur de la pêche, estiment que l’Union européenne ne peut pas continuer à importer des produits de la pêche et de l’aquaculture allant à l’encontre des principes de durabilité qu’elle défend.

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