Au Tchad, les « guerriers de l’eau » luttent pour garder leurs rues au sec
Un jeune pêcheur sur une barque à travers un quartier inondé de N’Djamena, la capitale du Tchad, mi-octobre 2024. - © Bénédicte Kurzen / Reporterre
Un jeune pêcheur sur une barque à travers un quartier inondé de N’Djamena, la capitale du Tchad, mi-octobre 2024. - © Bénédicte Kurzen / Reporterre
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L’eau monte dans la capitale du Tchad, N’Djamena, après des pluies hors du commun. Dans les quartiers délaissés du sud de la ville, les jeunes s’activent pour construire des digues et repousser l’inondation.
N’Djamena (Tchad), reportage
Difficile de passer plus de quelques minutes avec Salzabo Dimougna sans que son portable vibre du fond de sa poche. « Assalam aleykoum, je suis au quartier Sokolo, il faut venir colmater ici, ça risque de déborder », dit un interlocuteur à 9 h 32. « Au carré 38, on manque de terre, chef Salzabo il faut venir vite ! » dit un autre quatre minutes plus tard. Et ainsi de suite toute la matinée.
Dans le sud de N’Djamena, capitale du Tchad qui fait face à sa crue la plus haute depuis plus de soixante ans, les jeunes des quartiers concernés se retroussent les manches et Salzabo Dimougna, l’un de leurs coordinateurs, ne dort quasiment plus. « On est les guerriers de l’eau, on fait ce qu’on peut pour atténuer la catastrophe qui touche N’Djamena », dit d’emblée, après avoir raccroché du dernier appel, l’homme de 36 ans.
Chaque jour, turban sur la tête, il sillonne à moto avec ses équipes les quartiers menacés pour aller combler les trous des digues construites et distribuer de la nourriture, parfois quelques billets pour soulager les bénévoles, à ses jeunes à pied d’œuvre.
La région du Sahel vit depuis deux mois au rythme des pluies diluviennes, et désormais des inondations fluviales qui en découlent une fois que les eaux du ciel se sont déversées dans les différents fleuves.
La période est extraordinaire, disent toutes les personnes interrogées ; elle est une combinaison d’une accélération des cycles hydrologiques, de l’augmentation mondiale des températures et du phénomène El Niña. Les capitales de toute la région ont les pieds dans l’eau. Au Tchad, les inondations ont déjà fait 576 morts.
N’Djamena, où la croissance démographique est massive et l’urbanisation anarchique, est à la confluence de deux fleuves majeurs du bassin du lac Tchad, le Logone et le Chari. Ils se marient au niveau de la capitale avant d’aller se jeter dans le lac à une centaine de kilomètres.
Tout le sud de N’Djamena, où vivent 230 000 personnes selon une estimation nationale de 2022, est une zone inondable prise en étau entre ces fleuves dont la hauteur augmente inexorablement de plusieurs centimètres par jour depuis la mi-septembre.
« La ville, qui est comme un terminus pour les fleuves, a grandi dans des zones plates et inondables, ce qui crée structurellement beaucoup de zones de faiblesse », euphémise l’hydrologue Mahamat Nour Abdallah, professeur à l’université de N’Djamena.
Alors les populations ne peuvent que regarder l’eau s’infiltrer rue après rue dans un quartier, puis dans un autre. Elle mange une par une les maisons. Celles qui sont en briques deviennent des fantômes, celles en terre s’effondrent. Les pirogues se relaient pour quelques centaines de francs CFA (moins d’un euro) pour sortir les habitants des quartiers inondés.
« On est totalement abandonnés par l’État, est-ce qu’on est des citoyens de second degré ? » lance, énervé, un chef de quartier. À quelques mètres de lui, deux garçons d’une dizaine d’années poussent en courant et tout sourire des brouettes chargées de terre vers la « diguette » du coin, une parmi mille construites à la hâte par les brigades de volontaires.
La télé dans l’arbre
Un peu plus loin, le vieux Dionkouné Silas est assis sur un petit banc de bois et encourage les jeunes dégoulinant de sueur qui creusent à côté. Quand il voit arriver des étrangers au quartier, il les apostrophe : « Eh ! Vous là ! Vous n’avez pas un petit billet pour nos jeunes qui construisent nos défenses contre l’eau ? »
Cet ancien gestionnaire de projet, dont le poids des années lui donne plus que ses soixante-cinq ans, fait le tour du propriétaire. Il montre la maison d’en face, l’eau est déjà chez eux mais les voisins ont décidé de rester ; ils dorment sur le toit. Puis le vieil homme tourne les talons et pointe sa canne vers sa maison à côté de laquelle trône un vieux pick-up désossé. Il a installé son matelas sur le toit de celui-ci et tiré le câble électrique pour poser dans l’arbre attenant un vieil écran poussiéreux de télévision.
Juste à côté, presque en équilibre, un petit carton protège six chiots nés la semaine dernière. « À mon âge et au leur, on va faire quoi ? Je ne veux pas aller mourir dans un camp de sinistrés ! Alors on restera », dit Dionkouné Silas avec le sourire malicieux de ceux qui ne craignent plus de dire les choses.
« On a survécu à 2022, on va bien survivre maintenant… »
Il ajoute : « Et puis, on a survécu à 2022, on va bien survivre maintenant… » À l’époque, N’Djamena avait connu ses pires inondations depuis 1961. 250 000 personnes avaient fui leur domicile et s’étaient entassées dans des camps montés à la hâte le temps que l’eau redescende. On disait que c’était une crue décennale, voire vingtennale. Finalement, deux ans ont suffi pour dépasser le pic d’alors à 8,14 mètres.
Chaque matin, avant de quitter la maison à 7 h 30, Salzabo Dimougna passe une dizaine de minutes avec sa première fille, Nancy, trois ans. Il prépare avec elle son sac pour la maternelle. « C’est le seul moment que je trouve dans ma journée pour passer du temps avec elle. Autant vous dire que ma deuxième fille et ma femme, je ne les vois pas beaucoup plus », dit-il. La petite dernière, Triomphe, a un mois seulement. Mais son papa est au four et au moulin jusqu’à vingt-deux heures tous les jours.
Le gros de l’activité consiste à vérifier que « La Digue » principale, comme on l’appelle à N’Djamena, tient, et surtout d’appuyer les jeunes qui construisent à coups de sacs de sable des petites « diguettes » partout où l’eau s’invite.
C’est après la crue de 2022 que les autorités ont lancé la construction de « La Digue », ce monumental rempart de 32 kilomètres de long pour protéger des futures inondations les quartiers menacés. Mais seuls 48 % des 22 milliards de francs CFA (33 millions et demi d’euros) ont été versés à l’entreprise chinoise contractée, reconnaît le ministre de l’Aménagement du territoire, Mahamat Assileck Halata. Alors l’entreprise n’a pas fini les travaux — 20 % environ manquent. « Mais vaille que vaille, avec l’appui de Dieu, elle va tenir le choc ! » martèle le ministre, rencontré début octobre. Vingt jours plus tard, « La Digue » tenait encore.
En plus d’être rempart, elle est devenue au fil des mois une arme politique. Pour des cadres d’opposition, cette digue serait une preuve d’un énième détournement de fonds publics ; pour d’autres côté pouvoir, elle est victime de sabotage d’acteurs politiques pour attirer des fonds d’aide. Chemin faisant, le niveau de l’eau et la tension politique ont lentement grimpé, main dans la main.
En attendant, loin des projecteurs, les habitants des quartiers agissent jour et nuit. « Les brigades de jeunes s’inscrivent en dehors des canaux traditionnels d’aide et ont permis de pallier les défaillances des plans de secours et d’aménagement : elles font un travail de David contre Goliath », dit Cécile Petitdemange, anthropologue qui a travaillé sur la question.
Hippopotames en vadrouille
Parfois, les hippopotames qui sortent du lit du fleuve, mécontents de ne plus pouvoir s’y prélasser au fond devenu trop profond, rendent encore un peu plus compliquée la tâche. « Ils viennent danser dans nos quartiers », sourit Salzabo Dimougna.
À d’autres moments, plus prosaïquement, Goliath devient trop fort pour les seuls bras des jeunes, alors le coordo’ Salzabo peut compter sur la reconnaissance du travail abattu par les autres acteurs du secteur. Souvent, il appelle Saleh Kochi, directeur technique de l’entreprise chinoise Anda qui a construit « La Digue ». « Je fais venir une tractopelle, parfois avec nos propres sous car c’est hors projet, et on s’attelle au travail », dit ce dernier, debout sur une toute nouvelle « diguette » en cours de construction au quartier Sokolo.
À quelques mètres, des cris. Une pirogue trop chargée est en train de prendre l’eau. Le jeune Alfe Gerendouba se démène pour débarquer sa mère, des proches, deux valises et un matelas qu’il vient d’aller chercher à Malo, quartier rural inondé depuis quelques jours. Fin du voyage. Cela tombe bien : un camp de fortune est en train de se monter juste à côté. « Il va falloir construire une digue autour, sinon il va être sous l’eau aussi », dit Salzabo Dimougna qui ajoute : « Tout ça, c’est du colmatage mais on ne peut pas faire autrement, vous le comprenez, hein ? »