123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageNucléaire

« Aucun autre pays ne souhaite accueillir ce machin » : l’opposition aux petits réacteurs nucléaires monte

Le projet de miniréacteur nucléaire LFR-AS-30 de la start-up Newcleo en Indre-et-Loire.

Des projets jugés irréalistes, près des habitations, avec des échéances peu crédibles... Des habitants d’Indre-et-Loire s’opposent fermement aux rêves nucléaristes de la start-up Newcleo, qui veut notamment y construire un miniréacteur.

Beaumont-en-Véron (Indre-et-Loire), reportage

Beaumont-en-Véron, 3 000 habitants et une salle polyvalente rutilante, plantée à côté d’un skatepark de compétition. Les rayons de fin de journée illuminent les effets concrets de la manne nucléaire dans cette commune située à une enjambée de la centrale de Chinon.

C’est ici, dans une salle comble d’Indre-et-Loire, que s’est tenue l’ouverture du débat public consacré aux projets de la start-up Newcleo, le 7 avril. Plus de 200 personnes, habitantes et ingénieurs, opposantes et curieux, voisins et militantes venus de loin, ont pris place sur des chaises en rangs d’oignon.

Au cœur du dossier, deux projets portés par Newcleo : un miniréacteur à neutrons rapides de 30 mégawatts (MW) à construire ici, en Indre-et-Loire, et son usine de combustible qui, elle, sera implantée dans l’Aube, et pour laquelle une séance de débat public se tiendra dans la soirée du 9 avril à Nogent-sur-Seine.

La plateforme officielle du débat public détaille un calendrier de réunions thématiques (technologie, finances, etc.) jusqu’au 30 juillet, avec une promesse : permettre à chacun de « s’informer et s’exprimer ». En théorie, tout est prêt. En pratique, les 200 habitants venus le 7 avril — et les 105 internautes connectés durant trois heures — courent déjà après des réponses.

« Une vision lacunaire et irréaliste »

Au cœur de la discussion, un double objet encore flou : le LFR-AS-30, un petit réacteur nucléaire de 30 MW, refroidi au plomb, que Newcleo veut implanter sur 14 hectares de prairie au cœur de la zone artisanale du Véron, aux côtés d’une jardinerie, d’un crématorium et des quatre réacteurs de la centrale de Chinon. « Pourquoi aussi près des habitations ? » demande un habitant, inquiet d’une éventuelle dispersion du plomb radioactif.

Ce démonstrateur, promet l’entreprise, serait la première pierre d’une filière industrielle censée « fermer le cycle du combustible nucléaire », comme l’a martelé la directrice du débat chez Newcleo, Ghislaine Verrhiest-Leblanc. En gros, un réacteur qui boulotterait des matières fissibles valorisables, comme le plutonium ou l’uranium appauvri. Ce réacteur se double d’une usine de fabrication de combustible MOX (un mélange d’oxydes d’uranium appauvri et de plutonium) dans l’Aube, près de la centrale de Nogent-sur-Seine. Soit à plus de 350 km de là.

Newcleo veut implanter son miniréacteur sur 14 hectares de prairie au cœur de la zone artisanale du Véron, aux côtés d’une jardinerie, d’un crématorium et des quatre réacteurs de la centrale de Chinon © Laure Noualhat / Reporterre

Sur le papier, l’argumentaire est bien rodé. Une technologie dite « de quatrième génération » pour un réacteur à neutrons rapides comme il n’en existe aucun dans le monde. 1 000 emplois pendant le chantier, 300 à terme. Et, en filigrane, toujours le même mantra : produire une énergie décarbonée tout en réduisant les déchets nucléaires.

Sauf qu’entre le papier et la vraie vie, il existe un monde fait d’impossibilités techniques et financières, d’équations économiques irrésolues, d’ambitions industrielles un peu hors sol. Pour Newcleo, ce démonstrateur français n’est qu’un maillon d’une ambition plus large : le déploiement de 60 réacteurs commerciaux au Royaume-Uni ou en Europe de l’Est. Autrement dit : un pari industriel global, dont le territoire du Chinonais ne serait que la rampe de lancement. « Parce qu’aucun autre pays ne souhaite accueillir ce machin », croyait important de préciser un habitant, ahuri par le projet.

Dans la salle, cela se traduit par une question simple, répétée sous différentes formes : qui porte le risque ? Les habitants ? L’État ? Les investisseurs ? Derrière le vocabulaire technique, c’est la vieille question du « vivre nucléaire » qui revient, mais déplacée : que devient-elle quand l’opérateur n’est plus un groupe public, mais une start-up ? C’est l’angoisse principale de Jean-Yves, retraité d’EDF, qui s’inquiète des préoccupations environnementales « d’une entreprise privée dont l’objectif est de faire des profits ».

Le petit réacteur nucléaire LFR-AS-30, de 30 MW, présenté lors du débat public. © Laure Noualhat / Reporterre

Newcleo, jeune entreprise créée en 2021, avance entre levées de fonds privés, alliances industrielles européennes et subventions publiques. Elle dispose de plus de 645 millions d’euros, dont 19 millions obtenus dans le cadre de France 2030. Loin des 3 milliards nécessaires au projet. « Pour chaque million d’euros de subventions, nous mettons 12 millions de fonds propres », précise Ghislaine Verrhiest-Leblanc. La conseillère départementale Sabrina Hamadi (groupe écologistes et citoyens) pointe, elle, un modèle économique inabouti. « Quel est le coût d’exploitation de vos structures ? Votre budget prévisionnel ? On ne les connaît pas. »

Tout le modèle économique de Newcleo — plutôt tendu — sera, lui, passé au crible lors de la séance de débat en ligne, prévue le 10 juin. « Newcleo n’a absolument aucune expérience industrielle et n’explique pas comment il va pouvoir tenir de longues années sans rien produire et réaliser des investissements dix fois supérieurs à la mise de fonds initiale », dit dans un communiqué l’association Global Chance, composée d’ingénieurs nucléaires, qui a refusé de participer à ce débat qu’elle juge « prématuré ». « L’information diffusée par le porteur de projet offre au public une vision lacunaire, irréaliste et mensongère de la maturité de sa technologie », écrit-elle.

Le mirage de la ruée vers les SMR

Les échanges glissent alors vers la technique. Refroidissement au plomb, corrosion sur les aciers, combustible MOX, neutrons rapides. « Où allez-vous acheter votre plutonium ? » « Comment le plomb liquide sera-t-il vidangé ? » Aucune réponse détaillée.

Certains s’inquiètent de la sûreté d’une technologie expérimentale. L’écart entre annonces industrielles et état réel des technologies est béant, comme l’explique le vulgarisateur indépendant Monsieur Bidouille sur le site de la Commission nationale du débat public. Là encore, le débat public devient une caisse de résonance : entre récit industriel et contre-expertises citoyennes.

Dans la salle polyvalente de Beaumont-en-Véron, ce décalage se voit presque physiquement. D’un côté, des slides bien calibrés, des ingénieurs pédagogues avec des solutions à tout, une directrice de débat impassible face aux critiques parfois vives du public. De l’autre, des habitants qui évoquent des risques, des pressions sur l’eau, les sols et les zones naturelles répertoriées.

Partout dans le monde, les petits réacteurs modulaires — les SMR — sont devenus une sorte de promesse énergétique compacte, vendue comme déjà faisable, plus flexible, plus rapide à construire, plus adaptée aux besoins contemporains. L’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) recense plus de 80 projets, dont 4 seulement sont en construction avancée en Chine, en Russie et en Argentine. Aucun n’est opérationnel. Alors dans l’Indre-et-Loire, le « démonstrateur » laisse songeur. « C’est pour démontrer quoi ? Que ça marche industriellement ou que c’est rentable ? En tout cas, à ce stade, c’est ni l’un ni l’autre ! » s’amuse Gérard, venu en voisin inquiet. Les mots circulent, mais la confiance ne suit pas toujours.

Lire aussi : Le petit réacteur atomique SMR fait rêver les nucléaristes

En France, cette « ruée vers les SMR » s’inscrit dans un moment de relance à tous crins du nucléaire, de tensions sur le réseau, d’une montée des renouvelables, d’une décarbonation impérieuse. Les petits réacteurs apparaissent comme des pièces d’ajustement parfaites, notamment pour l’arrivée de plus de 150 data centers sur le territoire d’ici à 2030. Onze projets ont bénéficié de l’expertise de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) et des millions de France 2030. Newcleo voit ses deux installations entrer en fonctionnement en 2032 et 2033. Des échéances peu crédibles pour la plupart des observateurs.

Le débat public, dans sa mécanique bien huilée, promet une synthèse à l’automne. Mais à Beaumont-en-Véron, il ressemblait à une mise à nu. Celle d’un système énergétique en recomposition, où les frontières bougent et où le nucléaire change d’ADN — entre public et privé, démonstration et industrialisation, promesse climatique et réalité industrielle.

legende