Aux Réveillons solidaires, convivialité et écologie fêtent Noël ensemble

24 décembre 2016 / Laure Hänggi et Manon Aubel (Reporterre)



Pour que les personnes isolées partagent la fête et avec l’écologie en tête, les Réveillons solidaires se multiplient. Reporterre vous raconte les trois réveillons auxquels il s’est rendu.

  • Paris et Montreuil (Seine-Saint-Denis), reportage

Noël, ses courses de dernière minute à l’arrachée, ses magasins aux allées embouteillées, ses repas copieux et fastueux. Les derniers jours du calendrier sont, il faut bien l’avouer, placés sous le signe de l’opulence et d’une consommation effrénée. Une ambiance dont une dizaine d’associations franciliennes a décidé de prendre le contre-pied en mettant en place des Réveillons solidaires — treize entre le 17 et le 21 décembre — à Paris et dans sa banlieue proche.

Car tout le monde n’est pas emporté par le tourbillon des fêtes de fin d’année. Dans son rapport sur les solitudes, publié le 5 décembre dernier, la Fondation de France estime à cinq millions le nombre de personnes isolées [1] en France en 2016. Soit un million de plus qu’en 2010. « Pour les personnes isolées, le moment des fêtes est un des pires, un des plus douloureux », souligne Martine Gruère, responsable de la question des solidarités à la Fondation de France, qui subventionne, depuis plus de quinze ans, les Réveillons solidaires qui se déroulent un peu partout dans l’Hexagone — 140 pour cette fin d’année 2016.

« Ce que nous demandons, précise-t-elle, c’est que les personnes isolées et invitées à ces événements contribuent à la fête. On veut qu’ils aient réfléchi à ce qu’ils aimeraient comme animations ou comme repas. Ensuite, on souhaite qu’il y ait une ouverture, que ces événements ne regroupent pas que des personnes en situation précaire, mais que des voisins, des bénévoles, des commerçants soient également présents. C’est essentiel pour faire évoluer les représentations. Enfin, on demande aux associations que d’autres événements aient lieu dans l’année, pour que ça ne soit pas juste une initiative ponctuelle. »

Le projet est mis en place avec le Refer (Réseau francilien des acteurs du réemploi), réseau d’associations créé il y a plus de deux ans et qui réunit les 22 ressourceries et recycleries d’Île-de-France. Pour l’un de ses coordinateurs, Martin Bobel, lier solidarité et réemploi des déchets est une évidence : « Coupler les questions sociale et environnementale est un moyen d’apporter des éléments de réponse à un problème général de la société. » Leur objectif : éviter le recyclage industriel, « très coûteux et qui dégrade la valeur des objets », ajoute le coordinateur. « Bosser sur le réemploi des déchets, c’est un super outil pour faire de la solidarité dans notre société d’opulence, car on se tourne vers des gens qui n’ont pas grand-chose. »

C’est là que réside la spécificité des « 13 Réveillons solidaires », qui proposent d’allier solidarité et réappropriation du traitement des déchets. Curieux, Reporterre est parti réveillonner solidaire et vous fait découvrir trois des initiatives qui se sont déroulées cette semaine. Trois lieux, trois univers, trois ambiances, mais une seule et même volonté : fêter Noël de manière solidaire, conviviale et écologique.

1. À la Collecterie, « œuvrer pour le développement durable est aussi un acte social »

« Joyeux Noël solidaire ! Et bonnes fêtes ! » L’appel résonne dans toutes les allées de la grande salle, délimitées par des piles d’objets en tout genre. Quelques jours avant Noël, la Collecterie a des allures de brocante. Installée sur les hauts de Montreuil (93), l’association accueille pour la deuxième année consécutive son Noël solidaire. En cet après-midi grisâtre de la fin du mois de décembre, une lumière chaude et des éclats de voix s’échappent par la porte d’entrée entrebâillée.

À l’intérieur, des bibliothèques en bois remplies de livres et de vinyles font face à des chaises accrochées aux murs, qui dominent elles-mêmes de gros ordinateurs et un mur couvert de fils électriques de toutes tailles. Au fond, une penderie supporte de lourds manteaux, derrière lesquels un couple fouine dans les tiroirs où s’entassent des rideaux qui ont vécu. Les prix sont libres pour les livres par exemple, mais d’autres objets revalorisés ont un prix affiché. Au détour d’une vieille armoire, au-dessus d’un étal rempli de tableaux, une affiche proclame : « Moins d’objets dans la poubelle = moins d’objets incinérés ou enfouis dans la décharge. »

Créée en 2012, La Collecterie « œuvre dans le sens de la réduction et du réemploi des déchets, qui sont récupérés chez les habitants ou directement déposés par ces derniers », explique Florence, chargée des ressources humaines dans l’association. En 2015, près de 96 tonnes de déchets ont ainsi été récoltées. Ceux-ci sont ensuite soit remis en vente dans le magasin de l’association à moindre prix, soit retravaillés en atelier. « Il y a des publics différents selon les budgets. C’est ça qui est génial. Il y en a qui viennent pour chiner des objets vintage, et d’autres qui veulent juste se trouver des petits objets du quotidien. Pourtant ici, ils se rencontrent. Lors des ateliers, tout le monde est au même niveau, ça fait tomber les barrières », s’enthousiasme Florence.

L’ambiance est plutôt sage dans la grande salle. Des enfants courent dans les allées, ou participent aux ateliers proposés tout l’après-midi : fabrication d’attrape-rêves, de bijoux, d’origami ou de « pnoufs » (des pneus-pouf — pneus assortis d’un gros coussin en son centre —, l’objet star de l’association). La majorité des chineurs connaissent un salarié ou un bénévole de l’association. C’est le cas d’Oriane, 39 ans, qui s’est enfoncée entre les bibliothèques : « Je suis agréablement surprise du choix des objets. J’ai l’habitude de fréquenter des brocantes, c’est pareil ici ! Je trouve le concept de la Collecterie et du “Noël solidaire” très chaleureux, c’est vraiment une bonne idée. » Quant à Ahmed, c’est sa fille qui travaille à La Collecterie. Il a amené ses petits-enfants aux ateliers. « Je viens souvent ici, surtout pour les livres. Il y a plus de convivialité qu’en librairie ! Et c’est moins cher », confie-t-il presque timidement.

Les 25 salariés, dont 15 sont en chantier d’insertion, ont tous animé la journée solidaire, comme le veut le principe de l’événement. « On œuvre pour le développement durable, mais on ne se contente pas de trier des déchets, c’est aussi un acte social », résume Myriam, chargée de projet au sein de l’association. Alors que les ateliers se terminent, et que l’apéritif se prépare, Amandine, ancienne bénévole recrutée il y a un an, s’enthousiasme de cette journée : « Les gens du quartier se sont vraiment mobilisés. J’ai l’impression que quelque chose est passé. En diffusant les valeurs de réutilisation et de récupération, on peut aider les gens à reprendre confiance en eux, car ils se rendent compte qu’eux aussi peuvent et savent faire des choses. »

2. « La gratuité est écologique, car aucune énergie n’est utilisée pour produire du neuf »

Si à La Collecterie, les verres pour l’apéritif commencent juste à être sortis, la fête bat son plein depuis un moment au centre d’hébergement d’urgence du Xe arrondissement, à deux pas de la gare de l’Est. Il faut bien ouvrir l’œil pour trouver l’entrée du centre et apercevoir enfin un panneau « Noël solidaire » et des flèches sur un poteau. Des pères Noël accrochés aux murs derrière une porte ouverte et un brouhaha lointain finissent de guider les réveillonneurs.

La grande salle, haute de plafond, est pleine. Sur les murs, de grandes pancartes donnent le ton : « Ici tout est gratuit » ou « repas solidaire sur donation, l’intégralité des recettes ira au centre ». Un magasin gratuit et un autre solidaire ont été mis en place. Des objets collectés dans le quartier, ainsi que des créations traditionnelles y sont disponibles. « La gratuité, c’est écologique, s’exclame Alice, de La Petite Bricolette, chargée de l’organisation du Noël solidaire. Aucune énergie n’est consommée pour produire du neuf. Il faut agir directement sur le déchet, qui est un bien commun et qui doit être réapproprié par les citoyens. »

Une opinion partagée par Gaël, cofondateur de Scolopendre, une association qu’il définit comme une « boîte à outils citoyenne pour se réapproprier les déchets ». Pour lui, lier solidarité et gestion des déchets est une évidence. « Les déchets sont le symptôme de ce qui ne va pas dans le système productiviste actuel. Ils sont donc un bon indicateur de la répartition des richesses. Il faut que la société civile gère les déchets par et pour elle-même, en association avec les riverains et les plus défavorisés. La question des déchets est une question sociale, il suffit de comparer une cartographie des fractures sociales avec une carte des déchets. Les ressourceries sont un symbole de l’intensité de cette fracture, car des gens se débarrassent de choses qui sont des trésors pour d’autres. » Les deux associations, hébergées depuis quelques mois au sein du Centre, veulent ouvrir une ressourcerie. Leur projet a été choisi pour le budget participatif du Xe arrondissement de Paris.

De grandes tables ont été installées au centre de la pièce, en face des stands où sont vendus des plats traditionnels, par des femmes en robes et turbans plus colorés les uns que les autres. On rit beaucoup, on se prend en photo. Le repas solidaire a été préparé par les hébergés du centre, qui ont choisi leur plat préféré. Adossé à un mur, à côté du stand repas, Tallayero regarde les femmes s’animer. Sa femme, Kadiatou, et lui, originaires de Guinée-Conakry, sont arrivés en France il y a un an. Pour Tallayero, le Noël solidaire est une bouffée d’oxygène : « Ça fait du bien pour tous ceux qui sont là, on peut se mélanger, discuter. Pour nous, c’est vraiment la question de l’intégration qui est la plus importante. »

Une évidence pour Sihem Habchi, la directrice du centre d’hébergement, qui accueille actuellement près de 180 personnes, originaires pour la plupart d’Afrique et d’Europe de l’Est. « Nous accueillons des gens en situation de grande précarité, mais nous sommes au cœur d’une ville qui vit. C’est important d’ouvrir le centre aux habitants, les recevoir, pour les ouvrir à une solidarité dont bénéficient d’ordinaire les hébergés. On fait vivre le vivre-ensemble en quelque sorte. » L’événement a été particulièrement relayé par les réseaux de parents d’élèves des établissements du quartier — malgré les vacances scolaires. Marc-Antoine, parent d’élève, semble enthousiaste : « Je soutiens le concept de réemploi d’objets et de déchets, mais je ne connaissais pas ce lieu ! » dit-il. Mission accomplie, on dirait, pour le réveillon solidaire.

3. « Noël, c’est se retrouver, agir de manière moins ostentatoire et plus solidaire »

« Vous allez rencontrer plein de gens, vous allez bien vous amuser », assure une bénévole à une femme au regard un peu perdu à l’entrée, en lui tendant un coupon pour les consommations. La soirée se termine avec le Noël solidaire de l’association du Carillon, près de Bastille, dont l’action est orientée vers les sans-abris. Sur la scène ouverte, un homme chante, accompagné de sa guitare, devant plusieurs dizaines de personnes. Parmi eux, assis sur un petit siège, un autre se fait tirer le portrait par un dessinateur. Un stand vend des biscuits à la cannelle bio et solidaire, cuisinés par des sans-abris en réinsertion.

Le but du Carillon : se rendre auprès d’un des 200 commerçants partenaires qui, à la présentation de la carte d’adhésion à l’association, remettent un bon que l’on peut distribuer à des sans-abris. « Les commerçants sont pivots dans ce projet », insiste Louis-Xavier, le fondateur du Carillon. Plus loin, un buffet a été constitué à partir d’invendus et de dons de commerçants.

L’association, qui a remporté le prix de l’économie sociale et solidaire de la ville de Paris, regroupe aujourd’hui 63 bénévoles, dont des sans-abris. C’est le cas de Giovanni, 22 ans, dont la figure imposante coiffée d’un bonnet de Noël et d’un sourire à toute épreuve domine la salle. « Moi, je suis ambassadeur, donc j’aide à l’organisation des événements comme celui-ci. Ça nous permet de nous réunir. J’espère que la ville, le monde, sera comme le Carillon plus tard, que tous les commerçants feront la même chose ! » s’exclame-t-il.

Un véritable réseau où commerçants, habitants et sans-abris agissent, chacun à leur niveau, pour le bien de tous. « C’est vraiment une idée géniale. Le seul problème, c’est l’information, pour mettre les gens au courant de cette initiative, détaille Christian, bandeau rouge autour du front. Moi, je me débrouille, mais c’est vraiment utile pour les autres de savoir chez quels commerçants ils peuvent aller. » Et le premier à avoir relayé l’initiative du Carillon, c’est Jean-Yves, sans-abri depuis un an, une casquette à la Che vissée sur la tête. « Je leur disais ce qu’il était utile de faire, ou le plus urgent », explique-t-il. La pluie commence à tomber à l’extérieur du Senspace, où a lieu l’événement. Jean-Yves remarque, malicieux : « Rien ne se crée tout se transforme hein ? Le concept est bien réfléchi. Si les commerçants donnent, pourquoi ne pas en profiter ? » Mais « la solidarité ce n’est pas partout, nuance-t-il. Combien de commerçants faut-il aller voir avant que l’un d’eux accepte d’être partenaire ? » lance-t-il pour insister sur le travail quotidien de l’association.

Une initiative qui permet aussi, ou en a au moins la volonté, de casser des barrières. « Tu vois, si nous on se croise dans le métro, on va pas se parler, lance Giovanni. Mais là, si on se recroise, comme on a passé un moment ensemble, on se parlera peut-être. » Ce n’est pas Lucie, 24 ans, qui le contredira. Très touchée par la question — elle a déjà participé aux Restos du cœur et à une soupe « impopulaire » (préparée par des sans-abris) du Carillon — elle admet espérer, en venant, pouvoir « faire le lien avec des personnes avec qui naturellement [elle] n’arrive pas à parler. En plus, [elle] trouve ça sympa d’inverser la norme, que ça soit eux qui nous accueillent à leur événement. » Une « super initiative » également pour Gabrielle, qui « permet de prendre conscience du sentiment de malaise vis-à-vis des SDF. Et de le dépasser ». Le mot de la fin revient à son amie Luce, qui rappelle l’essence de ces réveillons : « Au-delà de tout ça, Noël, c’est se retrouver, agir de manière moins ostentatoire et plus solidaire. »




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[1Est considérée comme isolée toute personne n’ayant aucune relation sociale au sein d’un des cinq réseaux de sociabilité étudiés (familial, professionnel, amical, affinitaire ou de voisinage).


Lire aussi : Dans les Vosges, l’économie circulaire fait revivre un village

Source : Laure Hänggi pour Reporterre

Photos : © Manon Aubel/Reporterre
. chapô : Au centre d’hébergement d’urgence du Xe arrondissement.

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