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Avant les graff, il y avait les affiches : retour sur quarante ans d’images politiques

2 mai 2016 / Barnabé Binctin (Reporterre)



Longtemps, les affiches politiques ont accompagné les luttes. Une exposition à Paris sur celles des années 1970 à 1990 permet de s’en convaincre. Reporterre vous fait découvrir une partie de cette culture, qui liait art et internationalisme.

Nous sommes tous remplis des images de l’avant et de l’après. Avant, c’est la guerre du Vietnam, Mai 68 et le mouvement beatnik, tout ce que les sixties ont pu porter comme emblèmes de luttes sociales. Après, c’est la chute du mur de Berlin, la mondialisation et le grand virage néolibéral au tournant des années 1990. Mais, entre les deux, que s’est-il au juste joué ?

Une réponse est esquissée en affiches par l’exposition « Internationales graphiques. Collections d’affiches politiques 1970-1990 », qui se tient jusqu’au 29 mai à l’hôtel des Invalides. C’est là, dans le musée d’Histoire contemporaine, que la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC) garde sa section iconographique, riche d’œuvres d’art, de photographies ou de dessins de presse du XXe siècle. Puisant dans son fonds de près de 15.000 affiches, elle a construit cette rétrospective autour de 170 pièces.

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Affiche de l’exposition réalisée par Dugudus, 2015.

« L’affiche est souvent exposée comme une œuvre d’art, moins comme un objet d’histoire, explique Cécile Tardy, commissaire de cette exposition. C’est pourtant un outil politique de contestation très important, bien qu’il soit moins identifié que ne l’est la presse. » D’autant plus dans cet intervalle des années 1970-1990, où l’affiche est restée un moyen d’expression répandu, dans la dynamique de libération et de créativité née des années 1960.

Cette exposition opère une piqûre de rappel historique plutôt ludique. On y redécouvre l’omniprésence de la guerre du Vietnam dans les années 1970, marquées par les luttes anticoloniales et le pacifisme.

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Affiche anonyme, « Dia de la rebeldia antiyanki en Viet-nam », 1974. Collection BDIC

Des années profondément révolutionnaires à l’échelle internationale : le boycott de la coupe du monde de football 1978 — organisée en Argentine sous l’égide de la dictature militaire du général Videla — ou les campagnes anti-apartheid en Afrique du Sud rappellent la violence de la lutte pour les droits politiques. Le mouvement des droits de l’homme est alors en plein essor : en 1977, le prix Nobel de la paix est remis à Amnesty International. La même année, Alain Le Quernec signe pour l’ONG un formidable plaidoyer pour la libération des prisonniers politiques avec son casque de barbelés qui enferment de petits hommes au regard absent.

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Alain Le Quernec, affiche réalisée pour Amnesty International, 1977. Collection BDIC. ©LeQuernec

L’affichiste français a fait ses classes à l’académie des Beaux-Arts de Varsovie. L’école polonaise, autour du peintre Henryk Tomaszewski, a exercé une profonde influence dans ces années-là : « Les productions graphiques circulent beaucoup à l’époque et l’affiche aide notamment au rayonnement de la révolution cubaine, explique Cécile Tardy. La Pologne et Cuba sont les deux grands viviers de production à l’époque, ceux qui ont suscité l’engouement pour l’affiche politique. »

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Henryk Tomaszewski, « BAAL », 1986. Les Silos Maison du Livre et de l’Affiche, Chaumont. ©Tomaszewski/Pagowski

Ces années-là consacrent aussi l’avènement de nouvelles luttes, parmi lesquelles l’antiracisme, le féminisme et l’écologie. Cette dernière fleurit particulièrement en Allemagne, sous le crayon de Klaus Staeck notamment.

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Klaus Staeck, « Und neues Leben blüht aus den Ruinen » [Et une vie nouvelle fleurit sur les ruines], 1980. Bibliothèque nationale de France. © ADAGP, Paris 2015

En janvier 1980, le parti Die Grünen est créé. Trois ans plus tard, les Verts allemands font leur entrée au parlement fédéral avec un peu plus de 5 % des voix. L’exposition donne à voir deux des six affiches que Gunter Rambow a réalisées pour le parti écolo dans le cadre d’une campagne régionale dans le centre-ouest de l’Allemagne. Cette série d’affiches est connue sous le nom des « Bildmetapher » : ces photographies retouchées déclinent de manière métaphorique le programme écologiste.

Réhabiliter le rôle fondamental des graphistes 

L’une, sombre et apocalyptique, représente une boule de ferraille aux aspérités tranchantes, boule qui lévite au-dessus d’une centrale nucléaire, dans le soleil couchant : c’est la menace nucléaire, alors sujet essentiel du programme des Verts allemands.

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Gunter Rambow, « Alle Gründe sprechen für Grün » [Toutes les raisons prêchent pour le vert], 1983, affiche commandée par Die Grünen [Les Verts] dans le cadre de la campagne électorale du Land de Hesse. ©Les Silos Maison du Livre et et l’Affiche, Chaumont.

À cette affiche angoissante, symbole d’un monde maltraité, s’oppose une autre affiche, beaucoup plus colorée, où la même boule se trouve cette fois fleurie, en apesanteur au-dessus d’une colline verdoyante et printanière. La nature est synonyme de vie et d’espoir.

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Gunter Rambow, « Alle Gründe sprechen für Grün » [Toutes les raisons prêchent pour le vert], 1983, affiche commandée par Die Grünen [Les Verts] dans le cadre de la campagne électorale du Land de Hesse. ©Les Silos Maison du Livre et et l’Affiche, Chaumont.

En France aussi, la préoccupation autour du nucléaire commence à se faire entendre. On retrouve Alain Le Quernec, qui moque le projet de centrale nucléaire à Plogoff, dans le Finistère, à l’occasion de la première année du patrimoine, pour le compte… du Parti socialiste. L’histoire a eu raison de ce projet nucléaire, et les socialistes feraient bien de se rafraîchir la mémoire.

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Alain Le Quernec, « Visitez Plogoff », 1980. Collection BDIC. ©LeQuernec

L’exposition permet en somme de réhabiliter le rôle fondamental des graphistes dans l’histoire des luttes de la seconde moitié du XXe siècle. À l’image de Claude Baillargeon, artiste engagé et proche du parti communiste, décédé le mois dernier.

Ses photomontages sur la civilisation de la bagnole et la société de consommation ont marqué des générations de militants, comme son affiche sur les chômeurs.

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Claude Baillargeon, « Le chômage me vide », 1990. Collection BDIC. ©Baillargeon

Même si une affiche de la CGT dénonçant les violences policières a créé récemment la polémique, force est de constater que le temps de l’affiche semble révolu. « L’irruption d’internet puis le développement des réseaux sociaux conduisent à d’autres répertoires d’expression et d’action », analyse Jean-François Balaudé, professeur de philosophie devenu président de l’université Paris Ouest-Nanterre (à laquelle est rattachée la BDIC) dans l’édito du catalogue de l’exposition — un ouvrage très documenté qui complète parfaitement la visite. « Il est indéniable que […] le support traditionnel du militantisme qu’est l’affiche joue un rôle moindre dans l’espace de la cité. » Il suffit d’observer Nuit debout, place de la République, pour s’en convaincre.




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Lire aussi : Les affiches de quarante ans de luttes écologiques

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos :
. chapô : Visitez Plogoff, 1980, affiche d’Alain Le Quernec pour le PS, Collection BDIC. © LeQuernec

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