Avec la guerre au Moyen-Orient, l’Italie paie sa dépendance au gaz
La Première ministre italienne, Giorgia Meloni, avec le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, à Alger, le 25 mars 2026. - © AFP Photo / HO / Algerian presidency Facebook page
La Première ministre italienne, Giorgia Meloni, avec le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, à Alger, le 25 mars 2026. - © AFP Photo / HO / Algerian presidency Facebook page
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En Europe, l’Italie est le pays le plus exposé à l’envolée des prix de l’énergie. La faute à sa forte dépendance au gaz. Depuis 2022, le gouvernement Meloni insiste sur les énergies fossiles et le nucléaire, au détriment des renouvelables.
Milan (Italie), correspondance
Alors que la guerre s’enlise au Moyen-Orient, l’Italie est le pays européen le plus exposé à la flambée du prix du gaz. En cause : l’électricité y est encore largement produite par ce combustible fossile (44 %, contre 16,7 % en moyenne en Europe), dont 95 % est importé, ce qui pèse lourd sur les factures d’énergie des Italiens. Selon des estimations, les ménages et les entreprises pourraient payer environ 15,2 milliards d’euros de plus pour le gaz et l’électricité, par rapport à 2025.
En 2022, après l’invasion russe en Ukraine, les Italiens avaient déjà payé cher cette dépendance au gaz : les tarifs avaient augmenté de 85 %, soit deux fois plus que la moyenne européenne. Malgré cela, quatre ans plus tard, le gouvernement continue de miser sur les énergies fossiles.
Lire aussi : En Italie, le gouvernement d’extrême droite mise sur le gaz et le nucléaire
La visite de Giorgia Meloni à Alger, le 25 mars, en est le dernier exemple. La Première ministre d’extrême droite y est allée chercher des solutions de substitution aux livraisons qataries, après les bombardements iraniens ayant stoppé les livraisons.
Pour Francesca Andreolli, chercheuse chez Ecco Climate, cette visite illustre une stratégie bien rodée : comme en 2022, face à la crise, le gouvernement « change de fournisseur plutôt que de résoudre la racine du problème, la dépendance au gaz ». Le groupe de réflexion estime par ailleurs que l’Italie pourrait se passer du gaz naturel liquéfié (GNL) qatari en un an, grâce aux renouvelables et à l’efficacité énergétique.
Cette stratégie va de pair avec l’ambition du gouvernement de faire de l’Italie un « hub » du gaz, soit une plateforme de transit et de production du combustible. En 2025, la production nationale est repartie à la hausse (de 2,9 milliards de m3 en 2024, à 3,3 milliards), après avoir diminué pendant des décennies. D’autres permis d’exploration sont en train d’être délivrés, a confirmé Gilberto Pichetto Fratin, ministre de l’Environnement et de la Sécurité énergétique. En parallèle, l’Italie a continué de multiplier les accords pour importer du gaz, notamment du Qatar, de Libye, d’Algérie et plus récemment des États-Unis.
Une stratégie qui vise aussi à satisfaire les intérêts des sociétés d’hydrocarbures italiennes, selon Katiuscia Eroe, responsable énergie au sein de l’association environnementale Legambiente : « Sinon, pour quelle raison ENI [la principale société italienne d’hydrocarbures] assisterait aux réunions bilatérales avec les pays africains ? »
L’écologiste insiste : si elle comprend les solutions d’urgence pour se libérer du gaz russe en 2022, « maintenant, nous sommes en 2026 ! Depuis, il aurait fallu accélérer sur l’alternative dont nous disposons aux énergies fossiles : les renouvelables ».
Des freins politiques
Membre de la majorité de Meloni et responsable sur les questions énergétiques pour Forza Italia, le parti créé par Silvio Berlusconi, le député Luca Squeri affirme que le gouvernement est pleinement engagé dans la transition mais « l’Italie fait face à un retard structurel qu’on ne peut pas rattraper en trois ans », explique-t-il.
Giorgia Meloni plaide par ailleurs pour une transition « pragmatique » et défend la « neutralité technologique ». Ce concept — perçu par des observateurs comme un écran de fumée — vise à réaliser la transition énergétique en utilisant toutes les technologies disponibles, l’hydrogène, les renouvelables, les biocarburants, et même le gaz.
D’un côté, la dirigeante affirme soutenir le développement des énergies renouvelables ; de l’autre, elle en relativise la portée, soulignant qu’elles pourraient engendrer une nouvelle dépendance géopolitique envers la Chine. Certes, le pays domine aujourd’hui la chaîne d’approvisionnement, reconnaît Francesca Andreolli, mais « cette dépendance est bien différente : si les robinets de gaz sont coupés, tout s’arrête, tandis que les panneaux photovoltaïques, eux, continueront de fonctionner ».
« Les énergies renouvelables sont la seule source qui puisse vraiment nous rendre indépendants »
Si l’exécutif a fixé des objectifs en ligne avec l’Union européenne (UE) sur les énergies renouvelables — 39 % sur la consommation finale brute d’énergie, en 2030 —, sa politique ne semble pas être à la hauteur de ses ambitions.
En 2025, 7,2 gigawatts de nouvelles capacités de production d’énergies renouvelables ont été installés. C’est deux fois plus qu’en 2022, mais légèrement moins qu’en 2024. « Ces deux dernières années, nous sommes sur un plateau, alors qu’il aurait fallu encore augmenter. Pour arriver à notre objectif de 150 gigawatts d’ici 2030, l’Italie devrait en installer 9 par an. Il y a encore un fossé à combler », dit Francesca Andreolli.
L’un des problèmes pointés du doigt par le secteur est la lenteur administrative. En janvier, Legambiente a relevé plus de 1 700 projets d’infrastructures d’énergies renouvelables toujours en attente d’une autorisation. « En moyenne, celle-ci arrive entre quatre et cinq ans pour un parc éolien. À l’inverse, les unités de stockage et de regazéification de GNL de Ravenne et de Piombino [dans le nord de l’Italie] ont été autorisées en six mois », déplore Katiuscia Eroe.
L’autre limite est l’absence d’une réglementation claire, favorisant la stabilité du marché et la création d’une filière industrielle, souligne Andrea Cristini, président d’Anie Rinnovabili, une association de producteurs d’énergie renouvelables. « On voit qu’il y a une volonté de la part de l’exécutif, mais on aimerait aussi une position plus ferme sur le fait que les renouvelables aideraient à satisfaire la demande et à réduire les prix de l’énergie », poursuit-il.
Comme la guerre en Ukraine, le conflit au Moyen-Orient montre la vulnérabilité des pays dépendants au gaz. « Les énergies renouvelables sont la seule source qui puisse vraiment nous rendre indépendants », insiste Andrea Cristini.
Retard et hostilité
Pour se libérer des hydrocarbures, l’Italie doit aussi miser sur la réduction de la consommation et l’électrification, insiste Gianluca Ruggieri, professeur à l’université d’Insubrie, où il travaille sur la durabilité énergétique. Sur ces points, le chercheur juge l’action du gouvernement « inefficace ». « La seule chose qu’il a faite, c’est demander à l’UE de repousser et de réduire ses objectifs », déplore-t-il.
Giorgia Meloni ne cache pas son hostilité envers les politiques européennes à ces sujets. Elle critique leur approche « idéologique » et les accuse de « mettre à genoux des secteurs entiers de production ». La Première ministre a notamment fait pression à Bruxelles contre l’interdiction des voitures à moteur thermique en 2035, jusqu’à ce que l’Union européenne y renonce en décembre dernier. Résultat : « L’Italie est l’un des pays les plus en retard sur l’introduction de la voiture électrique dans le marché », souligne Gianluca Ruggieri. Début 2026, seulement 7 % des voitures immatriculées étaient 100 % électriques (contre 19 % en moyenne en Europe, et 27,5 % en France).
Sur l’efficacité énergétique aussi Rome traîne des pieds. Si bien que mi-mars, la Commission européenne a ouvert une procédure d’infraction à son encontre. En cause : l’exécutif n’a toujours pas présenté de plan de rénovation afin d’avoir un parc de bâtiments à émissions nulles d’ici à 2050. « C’est le gouvernement italien, et lui seul, qui décidera quand et comment rendre le patrimoine immobilier de notre pays durable », avait affirmé en 2023 Gilberto Pichetto Fratin. Pour le vice-Premier ministre Matteo Salvini, cette mesure est « l’énième folie européenne ».
Enfin, le gouvernement estime que la sécurité énergétique ne sera pas assurée sans la relance du nucléaire, abandonné depuis les années 1990. Une loi est en cours de discussion au Parlement. « Ce n’est pas une alternative aux renouvelables, mais c’est inévitable », insiste le député Luca Squeri.
« Aujourd’hui, l’Italie a déjà des technologies offrant des coûts inférieurs aux énergies fossiles. Insister sur le nucléaire semble être une manière de détourner l’attention », s’inquiète Francesca Andreolli. Une crainte partagée par Katiuscia Eroe : « Il faudra au moins dix ans avant de réaliser une centrale. Et pendant ce temps, on force les familles et tout le pays à rester dépendants du gaz. »