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ReportageSanté

Botulisme dans les marais : la mort des oiseaux ranime de vieilles querelles

Dans le parc naturel régional de Brière, les chasseurs organisent le ramassage des animaux morts par le botulisme aviaire, le 2 août 2025.

Chasseurs et bénévoles arpentent les marais de Brière pour ramasser les cadavres d’oiseaux morts du botulisme. Une hécatombe révélatrice de la difficile cohabitation entre animaux, chasseurs et habitants.

Marais de Grande Brière (Loire-Atlantique), reportage

Une zone humide chamboulée par le changement climatique, une avifaune victime d’une hécatombe et des humains qui se déchirent au nom de leurs « us et coutumes ». Voici les ingrédients du drame écosystémique de l’été : l’épizootie qui frappe deux zones humides de Loire-Atlantique, la réserve naturelle du lac de Grand-Lieu et le parc naturel régional de Brière, qui abrite le marais de Grande Brière.

Au total, en cinq semaines, près de 7 000 oiseaux — toutes espèces confondues — ont succombé à une épidémie de botulisme. De la bécassine des marais au colvert en passant par l’ibis sacré et l’aigrette garzette, la sarcelle d’hiver et d’été, le cormoran et le goéland, leur mort subite a transformé ce lieu d’ordinaire grouillant de vie en tourbillon silencieux. Et ce silence sert de prétexte à une énième empoignade autour de la gestion des eaux de ces marais, traversés de canaux, de roselières, d’à-plats tourbeux et de champs de nénuphars.

Si les oiseaux se cachent pour mourir, alors les chasseurs se sont donné pour mission de les débusquer. Le 2 août, au carrefour des quatre canaux dans le marais de Grande Brière, ils sont encore une quarantaine, en tenue de camouflage, à se répartir fourches et poubelles en plastique noir pour une triste récolte.

« Ça fait cinq semaines qu’on se mobilise pour récupérer les corps et en sauver quelques-uns, nous sommes fatigués et touchés au cœur par cette hécatombe », répète en boucle Frédéric Richeux, président de l’Union des chasseurs de gibier d’eau de Grande Brière Mottière. Protégé par ses cuissardes, l’hydrologue de métier fouille chaque recoin des roselières et des plans d’eau à la recherche de cadavres en décomposition ou d’oiseaux tellement paralysés qu’il doit abréger leur agonie.

Frédéric Richeux sort un animal mort du marais. © Jérômine Derigny / Collectif Argos / Reporterre

Des bombes à toxines

Incapacité à relever la tête, ailes écartées et pendantes, détresse respiratoire… Le botulisme aviaire se manifeste par une paralysie qui progresse des pattes vers les paupières. Les oiseaux meurent par noyade ou étouffement et la maladie se répand à grande vitesse : les rapaces se contaminent en boulottant les cadavres et les passereaux, en picorant les asticots, véritables « bombes à toxines », selon le vétérinaire de Guérande Jean-Michel Clobert, présent pour la collecte.

Voilà pourquoi il n’y a rien de plus efficace que de retirer les oiseaux touchés du milieu pour stopper une épizootie de botulisme. Depuis cinq semaines, les chasseurs, mais aussi d’autres bénévoles, salariés des réserves, des communes avoisinantes ramassent tout ce qu’ils trouvent, le cœur lourd.

En cinq semaines, près de 7 000 oiseaux ont succombé à l’épidémie de botulisme. © Jérômine Derigny / Collectif Argos / Reporterre
Les oiseaux meurent par noyade ou étouffement et la maladie se répand à grande vitesse. © Jérômine Derigny / Collectif Argos / Reporterre

Les oiseaux les plus légèrement atteints ont été transportés au centre de soins de la faune sauvage Faunalis, à Saint-Mars-de-Coutais, où deux préfabriqués servent de salles de soins et de repos. Des dizaines de spécimens, cormorans, aigrettes et spatules se retapent dans des cartons recouverts de serviettes.

Seringue en main, Laetitia Jochaud prodigue les soins de rigueur : un gavage au charbon actif — pour fixer la toxine et l’éliminer par les voies digestives —, accompagné de quelques sardines pour les piscivores ou d’une bouillie ultradigestible hors de prix pour les autres. [1]

Au centre de soins de la faune sauvage Faunalis, les oiseaux sont gavés d’une préparation à base de charbon actif. © Jérômine Derigny / Collectif Argos / Reporterre

La toxine se transmet par les bactéries du genre Clostridium, naturellement présentes dans la vase. Si le botulisme peut toucher quelques centaines d’oiseaux chaque année, l’épizootie de cet été explose grâce à un précipité de conditions favorables. De fortes chaleurs en juin ont fait baisser les niveaux et augmenter la température de l’eau stagnante, favorisant la germination des spores.

L’eutrophisation ou la présence d’espèces invasives fragilisent aussi l’équilibre de l’écosystème, d’après l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (Anses). « L’augmentation de la température de l’eau étant un facteur de risque majeur, le réchauffement climatique pourrait engendrer une augmentation du nombre d’épisodes de botulisme en faune sauvage », prévient l’Anses.

En clair, des épizooties, il y en a eu et il y en aura d’autres. Exceptionnelle, celle de 2025 permet en tout cas de lever le voile sur les difficultés de ces zones humides : la mort subite de ces milliers d’oiseaux relance la guerre ouverte opposant chasseurs et agriculteurs autour de la gestion des eaux du marais.

Tensions historiques

Si la faune sauvage s’y ébroue sans demander son reste, les humains, eux, exigent de perpétuer leurs « us et coutumes ». Car les 7 000 hectares du marais de Grande Brière forment une zone indivise appartenant aux habitants des 21 communes environnantes depuis... le XVe siècle ! « Les gens se transmettent ce marais de génération en génération, leurs bosses [cabanes d’affût en roseaux] ou leurs piardes, c’est-à-dire les petits plans d’eau au milieu des roselières », raconte Frédéric Richeux.

Au total, 850 chasseurs et 500 pêcheurs amateurs arpentent chaque année le marais pour pratiquer leur passion. Les premiers visent le gibier d’eau, les autres taquinent l’anguille et le sandre. Viennent ensuite les touristes, qui mitraillent le milieu avec leurs appareils photo durant des balades sur les canaux, puis les riverains et leur étalement urbain qui, eux, ne tolèrent aucune inondation. Enfin, les éleveurs, propriétaires de terres par définition inondables, entretiennent des prairies à foin ou à pâture.

Dans le parc naturel régional de Brière, les chasseurs organisent le ramassage des animaux morts. © Jérômine Derigny / Collectif Argos / Reporterre

Évidemment, tout ce beau monde a des exigences différentes, voire diamétralement opposées. « Les conflits d’usage existent depuis que des ouvrages ont été créés sur la Loire il y a bien longtemps, reconnaît Éric Provost, le président du parc naturel régional de Brière, par ailleurs premier vice-président de l’agglomération de Saint-Nazaire. Les tensions ressortent dès qu’il y a des années un peu extrêmes, soit très chaudes, soit très humides. »

« Je paie des impôts dessus et je ne peux pas m’en servir, c’est anormal »

Les éleveurs veulent des prairies verdoyantes pour les foins ou la pâture de leurs vaches limousines. « C’est en mars/avril qu’il nous faut un marais sec, pour que l’herbe pousse », explique Pierre-Marie Château, président de l’association des éleveurs de Brière et patron du Gaec du Bourg, à Besné. Devoir se fournir en foin ailleurs le met hors de lui. « Nos bouts de marais, ce sont des terres, je paie des impôts dessus et je ne peux pas m’en servir, c’est anormal. »

Les chasseurs, eux, veulent de l’eau à gogo pour assurer la bonne santé du marais et de tout ce qui y vit, sur et sous l’eau. Au milieu, les gestionnaires des réserves naturelles s’arrachent les cheveux pour contenter tout le monde, mais surtout les milieux naturels.

Jean-Marc Gillier sort quotidiennement à bord de son hydroglisseur pour ramasser des cadavres. © Jérômine Derigny / Collectif Argos / Reporterre

« Un marais a besoin d’eau, mais c’est un milieu composé d’une mosaïque de roselières, tourbières, prairies, etc. qui réclament toutes un soin différent », explique Jean-Marc Gillier, qui gère la réserve naturelle de Grand-Lieu, régulièrement touchée par un botulisme de moindre ampleur (environ 300 oiseaux décimés en 2023).

Il précise : « Il n’y a pas une seule bonne solution, ou alors pour un usage particulier. Les communautés n’ont pas toutes les mêmes besoins et nous recherchons avec tact le plus petit dénominateur commun. » Sauf que le changement climatique s’accompagne d’une plus grande variabilité météo très difficile à anticiper.

L’augmentation de la température de l’eau est un facteur de risque majeur. © Jérômine Derigny / Collectif Argos / Reporterre

Une rentrée enflammée

Pour autant, le Syndicat du bassin versant du Brivet (SBVB) et la Commission syndicale de Grande Brière Mottière se sont mises autour de la table pour rédiger un règlement d’eau, actuellement instruit par les services préfectoraux de Loire-Atlantique.

Son objectif : fixer les règles de gestion des ouvrages hydrauliques (clapets, vannages, portes à flots) situés sur le bassin versant du Brivet et gérés par le SBVB. On y trouve des cotes préétablies, en fonction des différents tronçons des marais et des saisons.

En hiver et au printemps, l’eau douce est apportée par la pluie et le trop-plein est évacué par le Brivet ou les canaux de La Taillée et du Priory. En été et en automne, le SBVB maintient les niveaux d’eau dans les canaux et fossés. Mais en été, ceux-ci baissent en fonction de l’insolation, de la végétation et du vent. Une eau en déficit et c’est tout le marais qui est atteint sans pouvoir se réalimenter... « Actuellement, nous sommes à 25 centimètres en dessous de la cote », signale Frédéric Richeux.

L’ouverture de la chasse au gibier d’eau a été reportée au 21 septembre, au lieu du 21 août 2025. © Jérômine Derigny / Collectif Argos / Reporterre

« On se prépare à des discussions difficiles à la rentrée », anticipe Éric Provost, qui a prévu une réunion le 2 septembre pour tirer les leçons de la crise et rassembler tout le monde autour de la table. Face à l’épizootie, les chasseurs ont reporté l’ouverture de la chasse au gibier d’eau au 21 septembre, sans trop y croire.

« Au vu de la sécheresse annoncée pour le mois d’août, je crains que le début de la saison de chasse soit réduit à néant, lâche Frédéric Richeux. On attendra les pluies providentielles de l’automne pour pratiquer notre passion. Mais là, il n’y a aucun intérêt à mettre une pression de chasse sur les oiseaux. » D’autant qu’il existe quelques rescapés traumatisés qu’il serait de bon ton d’épargner...


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