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CHRONIQUE - Les chargeurs d’ordinateur irréparables, symboles énervants du gâchis capitaliste

4 mars 2015 / Vincent Liegey



Qui n’a pas déjà senti la moutarde lui monter au nez devant ces appareils irréparables et faits pour ne pas durer ? Un énervement qui mène à cette réflexion : « Le capitalisme rime avec toujours plus... ce qui est peu compatible avec les solutions évidentes à mettre en place face aux enjeux. »

La semaine dernière j’ai dû faire face à un terrible problème : le chargeur de mon ordinateur portable s’est tout d’un coup arrêté de fonctionner...

Il faut dire que mon portable, acheté d’occasion, a plus de huit ans ! Je me suis donc dit qu’il ne devait pas être difficile de trouver un chargeur de deuxième main inutilisé... d’autant plus que les nouvelles générations de la même marque symbolisée par un fruit continuent à utiliser les mêmes chargeurs.

Ayant juste assez de batterie, j’ai envoyé quelques messages sur des réseaux sociaux et à des amis utilisant la même marque que moi. Toutes les réponses allaient dans le même sens : « Toi aussi ? », « Y a pas le choix, il faut en acheter un en Chine sur Internet, sinon il faut casquer avec un nouveau au magasin de la même marque... »

Réparer un chargeur irréparable

Je décide alors de sauter sur mon vélo et me rends dans des petites boutiques de quartiers. Là aussi, mêmes réponses. Mes bricoleurs de quartier ne veulent pas s’aventurer dans la réparation du chargeur que l’on ne peut pas démonter.

Hors de question de participer à cette absurde logique du consommer toujours plus de saloperies fabriquées on sait dans quelles conditions en Chine ! De plus que je viens de finir l’excellent L’âge des « low tech » de Philippe Bihouix, suis actif dans le DiY (Do it Yourself, faire soi-même) depuis des années, ai participé à plusieurs projections débats autour de Prêt à jeter pour dénoncer l’obsolescence programmée. Un chargeur de portable avec deux fils et un simple adaptateur ne vont quand même pas gâcher ma journée et m’obliger à consommer !


- Comment réparer.com -

Je commence donc à regarder la technologie du chargeur. Première remarque, c’est vraiment impossible à démonter, pas de vis, on ne peut pas ouvrir quoi que ce soit ! Je prends alors un couteau pour couper le plastique entourant la prise se connectant à l’ordinateur, j’enlève le silicone et je regarde...

A priori pas de problème de ce côté. Je décide tout de même de vérifier avec un voltmètre en me rendant à notre atelier vélo Cyclonomia. Confirmation... le problème vient du boîtier central. Problème : comment l’ouvrir ? On essaie de le déboîter, de le casser, impossible. On décide alors d’utiliser un couteau pour couper le plastique, puis une scie à métaux...

Je décide d’aller saluer mes amis du hackerspace, que je n’avais plus visité depuis pas mal de temps. Avec eux, on arrive enfin à ouvrir le boîtier à l’aide d’une scie électrique.

Que se passe t-il à l’intérieur ? Pas grand chose, juste une soudure qui a vécu, on appelle ça l’entropie. Je ressoude, je teste, ça marche. Sans compter le découpage du plastique, la réparation, très simple, aura pris moins de cinq minutes et a nécessité un voltmètre, un fer à souder et un fil d’étain... et une tournée de Club Maté pour les amis du hackerspace. On remonte le tout proprement avec un peu de résine et des gaines en plastique de récupération. J’ajoute un peu de pâte à modeler pour rendre le tout plus joli. Par contre, le découpage du boîtier en plastique non démontable aura pris plus d’une demi-heure et a nécessité une scie électrique...

Capitalisme = expropriation des savoir-faire

Peut-on parler d’obsolescence programmée ? Difficile de conclure si vite, il faudrait le prouver, mais force est de constater que cet adaptateur n’a été conçu ni pour durer, ni pour être réparable. Dans une logique de low-tech, cet adapteur devrait être standard, construit simplement, démontable/réparable et ne faisant face qu’à l’entropie lui offrant une bien belle espérance de vie. On en est bien loin.

Au-delà de ce petit souci de transhumaniste, en effet, on est vite perdu sans son ordinateur portable par les temps qui courent, cette expérience m’a rappelé la discussion que j’avais eue quelques jours plus tôt sur la compatibilité d’une société low-tech et autonome avec un capitalisme vert.

En effet, alors qu’au même moment, à quelques dizaines de mètres Viktor Orban et Vladimir Poutine se rencontrent pour parler parler de gaz, je participe à un débat avec Hunter Lovins, en live de New York sur le thème : économie soutenables / Décroissance... le tout à l’Université d’Europe Centrale créée par Georges Soros.

Hunter Lovins, présentée par Newsweek comme une « green business icon », a écrit plusieurs ouvrages sur des solutions capitalistes pour répondre aux enjeux environnementaux. Si on se retrouve sur le diagnostic, et même sur la critique, une critique radicale du néo-libéralisme (ce qui m’a surpris, Lovins faisant des Chicago boys les responsables de tous nos problèmes), très vite un désaccord important émerge autour du rôle joué par les multinationales et les plus riches dans la construction d’alternatives et de solutions cohérentes.

Hunter Lovins n’a pas tort quand elle souligne la force de frappe du capitalisme dans nos sociétés : ils ont les moyens de faire changer les choses. Mais la forte contradiction de son approche est que changer les choses, c’est-à-dire consommer moins, relocaliser, concevoir dans la logique des low-tech et de l’autonomie (open source, simple, interchangeable, réparable, réutilisable, recyclable), signifie une redistribution radicale, donc une remise en question de leur position de dominant.

De même, Karl Polanyi nous montre comment l’histoire du capitalisme s’est faite, à partir de l’enclosure en Angleterre dans une logique d’expropriation des terres, mais aussi des savoir-faire, de l’autonomie, dans une logique d’accumulation et d’exploitation toujours plus forte. Il est peu probable d’assister à un retournement de situation altruiste, les oligarques dilapidant leur capital pour mieux redistribuer les communs et sauver la planète...


- Association Entropie à Grenoble -

Pour revenir à mon histoire d’adaptateur. La marque qui le construit n’a aucun intérêt à simplifier sa technologie, à le standardiser, à le rendre réparable dans chaque hackerspace de quartier. De même pour l’ordinateur qui va avec. Nous rendre autonomes avec ces produits, c’est nous « offrir » ce qui fait la richesse des multinationales... cela consisterait à dilapider son capital.

La discussion s’est donc terminée sur ce constat : capitalisme rime avec toujours plus... ce qui est peu compatible avec les solutions évidentes à mettre en place face aux enjeux énergétiques, écologiques mais aussi sociaux, économiques et politiques.

Vive la relocalisation, les low-tech, l’open source et les hackerspaces et autre ateliers DiY de quartier... donc vive la Décroissance conviviale.


Retrouvez toutes les chroniques de Vincent Liegey


Complément d’information :

- Mais si, on peut vivre sans Google !




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Lire aussi : Réparation citoyenne : la parade à l’obsolescence programmée

Source : Vincent Liegey pour Reporterre

Images :
. Dessin : Capture d’écran Prêt à jeter
. Enfants tournevis : Comment réparer
. Four solaire : Barnabé Binctin Reporterre

DOSSIER    Informatique et internet

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