Calendrier écologique : le nouveau mois « d’outarde » célèbre la vie simple
Mars 2024, une personne déguisée en outarde lors d'un événement antibassines à Sainte-Soline. - © Thierry Olivier / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Mars 2024, une personne déguisée en outarde lors d'un événement antibassines à Sainte-Soline. - © Thierry Olivier / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Le calendrier révolutionnaire de Reporterre a renommé août. Place au mois d’outarde ! Un mois qui fait l’éloge des penseuses et penseurs du vivant, de l’écosabotage et de la vie simple pour sortir de l’exploitation capitaliste.
Reporterre a imaginé un calendrier révolutionnaire et écologique, pour symboliser un changement d’ère. Noms des mois, des jours et éphémérides sont réinventés pour célébrer les écosystèmes et celles et ceux qui les défendent. Le mois d’août a été rebaptisé outarde.
En août, après la période nuptiale, elles se rassemblent par dizaines. Les outardes canepetières, grands oiseaux marcheurs originaires des steppes, aiment les grands espaces : on les trouve en France en région méditerranéenne et dans les grandes plaines céréalières du centre-ouest. Mais l’espèce, protégée, est victime de l’agriculture intensive : les populations de l’ouest du pays se sont effondrées de 94 % à la fin du XXe siècle.
De quoi ériger l’animal en emblème de la lutte contre les mégabassines qui détruisent son habitat. « Notre lutte vaincra tôt outarde ! », scandent les militants écolos du marais poitevin et d’ailleurs. L’oiseau valait donc bien une place dans le calendrier écologique de Reporterre. Celui-ci renomme les mois, les jours et le passage du temps pour rendre hommage au vivant et participer à la bataille des imaginaires. Août est ainsi rebaptisé outarde.
Parmi les évènements historiques célébrés en outarde dans notre calendrier, plusieurs ont participé à faire émerger la pensée du vivant dans sa globalité, comme un ensemble fait de relations d’interdépendances. C’est, en premier lieu, l’œuvre d’Arthur Tansley, né le 15 outarde 1871. Ce botaniste britannique est un pionnier de l’écologie des plantes, parfois présenté comme le « fondateur de l’écologie contemporaine ». Il est surtout connu pour avoir inventé le terme d’écosystème.
« La notion la plus fondamentale est la totalité du système », écrivait-il. Il faut, pour le botaniste, penser en même temps la complexité des organismes vivants et des milieux inorganiques dont ils dépendent. Les êtres vivants et les complexes facteurs physiques qui les entourent font systèmes, et donc écosystèmes. Ces derniers doivent, selon lui, être considérés comme « les unités de base de la nature à la surface de la terre ». Le travail d’Arthur Tansley a contribué à mieux penser les évolutions du vivant et ses bouleversements à l’échelle des temps géologiques. Il a également incité ses pairs à se pencher sur les interactions entre les activités humaines et le reste des écosystèmes.
Une anecdote amusante, signe de la postérité du travail de Tansley, peut être dénichée dans Dune, la saga de science-fiction aux forts échos écologiques de Frank Herbert, publiée à partir de 1965. La planète Arrakis, devenue l’aride Dune à la suite d’une catastrophe écologique, fait l’objet en filigrane du roman d’une réflexion sur le principe d’équilibre dynamique entre un milieu et les espèces qui l’habitent : un phénomène que Frank Herbert appelle « effet Tansley ».
Batailles pour les écosystèmes
La réflexion du botaniste ne sortait pas de nulle part : il grandit dans un XIXe siècle bouillonnant de recherches scientifiques et naturalistes, en parallèle d’une révolution industrielle qui transforma radicalement les paysages. Tout cela amena de nombreux intellectuels à questionner leur vision de la nature. C’est le cas du philosophe étasunien Henry David Thoreau, qui publia le 9 outarde 1854 son œuvre majeure : Walden, ou la vie dans les bois.
Auteur majeur de la pensée écologique étasunienne, Thoreau a, entre autres choses, fait l’éloge de la nature sauvage du Nouveau monde, la wilderness américaine. Parcourant inlassablement les bois et montagnes de son pays, il fut l’un des ardents défenseurs de la sanctuarisation de la nature et compte parmi les promoteurs de l’idée de parcs nationaux. Le tout premier, Yellowstone, a été créé en 1872.
Dès 1861 toutefois, et à plus humble échelle, la France innovait le 13 outarde avec la création d’une « réserve artistique » dans la forêt de Fontainebleau. De nombreux artistes et poètes, de Théodore Rousseau à George Sand, développèrent à cette époque une vision sensible inédite des arbres, leur prêtant une voix propre, et se battirent pour la protection de la forêt. Leur lutte déboucha sur ce qui devint le premier espace naturel au monde avec une mesure de conservation de la nature.
Clef à molette et écosabotage
La bataille pour les écosystèmes est aussi celle pour la préservation de la continuité écologique des cours d’eau. De l’amont à l’aval, de la source à l’estuaire, une rivière abrite de multiples espèces et transporte nombre de sédiments. Tout cela doit pouvoir circuler librement tout au long du cours d’eau pour que le cycle biologique puisse s’accomplir correctement : autrement dit, ne pas être entravés par une multitude d’ouvrages humains qui coupent une rivière, à commencer par les barrages. Avancée historique en France à ce titre, « l’effacement » du barrage de Maisons-Rouges, achevée le 3 outarde 1998 dans l’objectif de faire revenir les grands poissons migrateurs, en fit le premier barrage d’envergure intentionnellement détruit dans le pays, avec celui de Saint-Étienne-du-Vigan.
Et lorsque les voies institutionnelles ne fonctionnent pas, la lutte contre les barrages peut prendre des allures plus artisanales. À l’instar de l’écosabotage du Gang de la clef à molette, roman culte de la contre-culture écologiste des années 1970, publié le 1er outarde 1975 aux États-Unis. Edward Abbey, lui-même farouche opposant aux barrages qui défiguraient ses vallées, décrit dans son roman l’aventure d’une petite bande hétéroclite, exaspérée par la destruction des paysages sauvages de l’Utah et de l’Arizona, et qui entreprend de saboter les infrastructures et autres chantiers écocidaires.
Vers une vie simple et autonome
Outarde a aussi l’honneur d’héberger dans sa grille Val Plumwood, née le 11 du mois. La philosophe australienne a construit sa pensée écologique par le prisme de l’expérience traumatisante qu’elle a vécu en 1985. Explorant, seule sur son canoë, le parc australien de Kakadu en février de cette année-là, elle fut la proie d’un crocodile, qui la saisit dans sa gueule et l’entraîna au fond de l’eau.
Échappant miraculeusement à la mort, elle tira de ce « moment de vérité » une révision radicale de son rapport au vivant : « Notre vision du monde nie ce qui est pourtant la caractéristique la plus fondamentale de l’existence animale sur la planète Terre : nous sommes de la nourriture et nous nourrissons d’autres êtres à travers la mort. »
À sa manière, Plumwood contribue ainsi à remettre la notion d’écosystème au centre. Tous les êtres vivants sont remis sur un pied d’égalité par leur statut de nourriture au sein d’une grande chaîne alimentaire. La philosophe participe à la critique du dualisme humain / nature qui est au cœur de la pensée occidentale et prône à la place un « animalisme écologique ». Celui-ci s’oppose par ailleurs à l’antispécisme qui, en sacralisant la vie animale, ne fait, pour elle, qu’étendre l’éthique humaine aux animaux. Il perpétue le dualisme en élargissant simplement la caste des privilégiés. Bien qu’elle-même végétarienne par rejet des horreurs de l’élevage industriel, elle admettait ainsi que la chasse puisse être légitime dans certains contextes.
Végétarien, Edward Carpenter l’était également. Ce socialiste britannique, devenu écrivain-maraîcher, est né le 29 outarde 1844. Fortement inspiré par son aîné Henry David Thoreau, théoricien de la simplicité volontaire et pionnier de la décroissance, Carpenter explora la voie de l’émancipation par la sobriété et le renoncement aux mirages consuméristes, ces « désirs toujours renouvelés » et entretenus par une classe capitaliste « oisive » porteuse d’un idéal vicié : toujours consommer plus en travaillant moins.
Edward Carpenter, un défenseur des luttes gays et lesbiennes
Edward Carpenter prônait le développement de l’autonomie, individuelle et collective, pour sortir de l’exploitation capitaliste. Cela passe par une forme d’autosuffisance alimentaire et artisanale rendue possible par la réduction drastique des besoins. Il mettait lui-même en pratique ses idées en quittant la bonne société pour vivre dans sa ferme, cultivant sa terre, recyclant ses vêtements, travaillant le bois et le cuir.
Précurseur de plusieurs luttes du siècle suivant, Carpenter défendait les droits des femmes, les droits des homosexuels et voyait dans le socialisme une manière de combattre la destruction de la nature par le capitalisme. Celui-ci doit être remplacé par l’idéal d’une « fraternité sociale » qui pourra « nettoyer nos ciels et purifier nos rivières, nous garantir de grandes étendues de terres publiques sur lesquelles la vie de la population puisse se développer ».
L’utopie est atteignable, à condition de faire triompher l’idéal d’une vie simple et proche de la nature. C’est la clé, assurait-il, pour nous procurer une meilleure santé, physique et mentale, pour sortir du principe d’accumulation capitaliste et pour assurer une vie digne aux travailleuses et travailleurs tout en réduisant le temps de travail. Thoreau, lui, calculait n’avoir besoin de travailler que six semaines par an pour satisfaire l’ensemble de ses besoins. Un rythme idéal pour « vivre sans hâte », écrivait le philosophe, et « ne pas m’apercevoir, à l’heure de ma mort, que je n’avais pas vécu ».