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Alternatives

Pourquoi juillet est le mois des luttes antinucléaires

Manifestation contre le nucléaire, en 2019, à Paris, lors de la marche mondiale contre le climat.

Reporterre a lancé son calendrier écolo révolutionnaire, dans lequel le mois de pie-grièche (anciennement « juillet »), est celui de la lutte antinucléaire et contre le technofascisme.

En juillet, la pie-grièche écorcheur quitte nos contrées. Ce petit passereau protégé, connu aussi bien pour son joli masque facial noir que pour sa surprenante propension à empaler ses proies sur des épines de buisson, migre vers l’Afrique, où il passera l’hiver. Incidemment, l’espèce est l’alliée de luttes écologistes contre des projets destructeurs du vivant. Comme celui de la gravière de Porchères, en Gironde, accusée de nuire à de nombreuses espèces, dont la pie-grièche.

Paré d’autant d’atouts, cet oiseau valait bien que l’on en fasse l’un des emblèmes de notre nouveau calendrier écolo révolutionnaire. Reporterre s’est en effet employé à renommer les mois, les jours et la mesure du temps pour faire honneur au vivant sous toutes ses formes. Une manière de participer humblement à la bataille pour le renouvellement des imaginaires qu’impose l’urgence écologique. À ce titre, donc, le mois de juillet a été rebaptisé « mois de pie-grièche ».

De la fête du carabe à reflets cuivrés (le 9 pie-grièche) à celle de la baleine bleue (le 14) en passant par celle de l’ombre (le 25), le mois de pie-grièche célèbre le vivant dans sa prodigieuse diversité. Il met également à l’honneur une thématique plus singulière : la lutte contre le nucléaire. On peut s’en rendre compte à la lecture des événements et intellectuels commémorés au fil du mois.

L’ère nucléaire et l’obsolescence de l’humain

Tout commence en 1945. Dans le désert de Jornada del Muerto, dans l’État étasunien du Nouveau-Mexique, explose la première bombe atomique de l’histoire. Nom de code : Trinity. Cela s’est passé un 16 pie-grièche, à 5 h 29. « Nous savions que le monde ne serait plus le même. Certains ont ri, certains ont pleuré. La plupart étaient silencieux », a commenté par la suite le physicien Robert Oppenheimer, orchestrateur de la mise au point de cette première arme nucléaire.

La rupture, pour l’humanité, est majeure. Avec l’entrée dans l’ère nucléaire, notre espèce acquiert la capacité inédite, et irréversible, de s’autodétruire. Plusieurs penseurs de pie-grièche prennent acte du bouleversement philosophique total que cela engendre, pour notre vision du monde et de notre place au sien de celui-ci. Le sociologue Edgar Morin (né un 8 pie-grièche) parle « d’ère de la mégamort » à propos du changement d’échelle des catastrophes, illustré par les deux guerres mondiales et dont l’acmé est la menace nucléaire. Il nous faut un « sursaut d’humanité » pour « arrêter la mégamort », écrit-il.

Photographie en couleur de la première explosion nucléaire lors de l’essai Trinity, le 16 juillet 1945, à Alamogordo, au Nouveau-Mexique. Wikimedia Commons/CC0/Jack W. Aeby

Mais le penseur tutélaire du mois, sur le sujet, est Günther Anders (né le 12 pie-grièche). Le philosophe allemand a développé sa pensée autour du rapport qu’entretient l’humain à la technique. Celle-ci, de plus en plus complexe et puissante, nous rend en comparaison de plus en plus insignifiants, « obsolètes », avec nos imperfections d’êtres humains. C’est ce que décrit Anders dans l’un de ses ouvrages majeurs, L’obsolescence de l’homme (1956).

Cette dangereuse « pente prométhéenne » ne cesse de s’aggraver, alerte-t-il, et trouve son aboutissement avec la bombe atomique. Outil de toute-puissance, la bombe nous rend paradoxalement impuissants face au risque d’anéantissement. L’horizon devient celui de l’apocalypse, que le philosophe renomme « globicide ».

Cette menace apocalyptique est permanente et n’a pas besoin d’être explicite : même si toutes les bombes étaient détruites, le concept et les connaissances pour en construire de nouvelles persisteraient, nous faisant entrer dans ce que Günther Anders appelle l’ère du « délai » : nous existons seulement jusqu’à ce que la menace d’annihilation se concrétise. Le problème concerne l’arsenal nucléaire, mais également les centrales électronucléaires, que le philosophe nomme « bombes nucléaires à retardement dont la date d’explosion n’est pas fixée ».

Contre le nucléaire et son « technofascisme »

Ce lien consanguin entre nucléaire civil et militaire est présent dès le début : les premières centrales nucléaires furent avant tout créées pour fournir la matière fissile nécessaire aux bombes atomiques. C’est la raison pour laquelle les premières grandes ONG écologistes, au tournant des années 1970, émergent sur fond de lutte contre le nucléaire sous toutes ses formes. C’est le cas de Greenpeace, né de l’opposition aux essais nucléaires étasuniens en 1971. David Brower, qui inaugure le mois, étant né le 1er pie-grièche 1912, a cofondé Les Amis de la Terre dès 1969, mouvement fondamentalement antinucléaire, dont la branche française sera créée un an plus tard, le 11 pie-grièche 1970.

Le mouvement écologiste français est aux avant-postes de cette lutte. Exemple parmi d’autres : le mouvement Survivre et vivre, doublé d’une revue du même nom, écologiste et antinucléaire, est lancé en 1970, aussi en pie-grièche, notamment par l’illustre mathématicien français Alexandre Grothendieck. Celui-ci était farouchement antimilitariste et a accompagné le mouvement antinucléaire, portant un regard particulièrement critique sur la manière dont la science était devenue un « outil de destruction », impérialiste et technocratique.

Il faut dire que le pays s’est lui-même fortement et rapidement nucléarisé dans l’après-guerre. C’est un 2 pie-grièche, en 1966, qu’a lieu le premier essai nucléaire français, sur l’atoll polynésien de Mururoa. Dans les années suivantes sont lancés les premiers chantiers de centrales nucléaires, accélérés par la stratégie française du « tout nucléaire » adoptée dans les années 1970.

Des manifestants opposés à la centrale Superphénix, à Creys-Malville, réprimés par les forces de l’État le 31 juillet 1977. © AFP

La pensée écologiste française se structure en opposition au nucléaire, en raison de ses risques techniques intrinsèques, mais également pour la philosophie politique sous-jacente qu’il véhicule. Le philosophe écosocialiste André Gorz fut l’une des figures de proue de ces critiques. La dimension foncièrement militaire du nucléaire, mais également sa dangerosité et sa complexité industrielle, qui impliquent une verticalité du pouvoir, une surveillance policière massive, une centralisation de la décision dans les mains d’experts : tout cela dépossède le citoyen déplore André Gorz et mène sur la pente glissante de ce qu’il nomme le « technofascisme ».

L’intuition du philosophe fut très concrètement illustrée par la violence d’État déployée avec une force extrême pour défendre le nucléaire. Deux cases du mois de pie-grièche en portent tragiquement la marque. Le 31 pie-grièche, d’abord, est la date de la mort de Vital Michalon, en 1977. L’homme de 31 ans participait ce jour-là à un rassemblement de dizaines de milliers de personnes contre la centrale nucléaire en chantier Superphénix, à Malville, dans l’Isère. La féroce répression policière, d’un pouvoir qui avait fait du nucléaire une « raison d’État » intouchable, comme l’a raconté Reporterre, engendra de nombreux blessés, et la mort de ce jeune professeur de physique.

Moins de dix ans plus tard, en 1985, le 10 pie-grièche, les services secrets français faisaient exploser le Rainbow Warrior à Auckland (Nouvelle-Zélande). Le navire de Greenpeace, venu entraver les essais nucléaires français dans le Pacifique, a été coulé sur ordre du président de la République française. L’opération fit un mort, Fernando Pereira, photographe et membre de l’équipage.

Ces événements, plus particulièrement la répression massive à Malville, a réussi à affaiblir les mobilisations antinucléaires en France, qui n’ont jamais retrouvé l’ampleur de celle du 31 pie-grièche 1977. Par d’autres moyens, la lutte contre le nucléaire ne s’est toutefois jamais éteinte en France et s’est même relancée en même temps qu’Emmanuel Macron annonçait le projet de construction de nouveaux réacteurs. Comme un « sursaut d’humanité » en réponse à l’appel des philosophes, pour lutter, encore et toujours, contre l’ère de la mégamort.

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