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Climat

Capter le CO2, un cadeau empoisonné pour les pays du Sud

Les puissances politiques et économiques trouvent un intérêt certain dans le potentiel des technologies qui permettraient de retirer du carbone de l’atmosphère.

Les techniques permettant de retirer du CO₂ de l’atmosphère suscitent un engouement croissant. Problème : elles sont loin d’avoir prouvé leur fiabilité, et leur déploiement risque de se faire au détriment des pays du Sud.

Dans l’équation délicate de l’urgence climatique — ramener nos émissions de carbone à zéro en 2050, pour espérer limiter le réchauffement sous 1,5 °C — l’un des principaux points de crispation concerne le partage équitable des efforts entre pays.

Âprement discuté lors des conférences internationales, dont l’actuelle COP28 à Dubaï, ce partage des efforts commence à intégrer un enjeu émergent : celui de la juste utilisation des « émissions négatives », c’est-à-dire de l’ensemble des technologies nous permettant de retirer du carbone de l’atmosphère (CDR, pour Carbon dioxyde removal). De nombreuses conférences ont lieu durant la COP28 sur ces technologies, comme le recense une plateforme spécialisée.

Les CDR stockent du carbone après avoir utilisé des plantes pour le capter (reforestation, cultures pour la bioénergie) ou en filtrant l’air directement avec des machines, mais l’efficacité et la capacité de déploiement de ces techniques sont très contestées. Ces CDR seront quoi qu’il en soit disponibles en quantité limitée. Leur éventuel usage devra donc se faire à bon escient : notamment pour compenser ce qu’on appelle les « émissions résiduelles », celles qu’il est le plus difficile d’éviter.

Le captage du carbone réalisé en utilisant les plantes ou la reforestation s’inscrit dans un cycle court du carbone, et ne saura pas compenser le carbone fossile libéré par l’humanité. Zach Rowlandson / Unsplash

« Mais comment définit-on ces émissions résiduelles ? Qui a le droit d’en avoir le plus en termes d’équité, entre les pays du Sud global et les pays développés ? Cela fait partie des grandes questions qui vont monter à l’avenir dans les négociations », souligne Alexandra Deprez, chercheuse sur la coopération et la gouvernance internationale sur le climat à l’Iddri.

Mais au lieu d’être réservées à la compensation de ces futures émissions résiduelles, les CDR commencent à être déployées de la pire des manières. Pour justifier la poursuite d’activités de l’industrie fossile ou comme élément d’écoblanchiment d’entreprises s’absolvant ainsi de leurs efforts de décarbonation, comme Reporterre l’a expliqué ici.

Accaparement des terres

Autre risque majeur : que les pays en développement, les moins responsables du changement climatique et souvent premiers à en subir les conséquences, soient également les victimes collatérales du déploiement de ces CDR. En effet, les terres tropicales ont la capacité à produire de la biomasse rapidement, donc à capter du carbone et constituent donc l’une des voies de développement des CDR. Elles pourraient alors ne plus servir à l’agriculture ou préserver la biodiversité.
Blue Carbon, une entreprise basée aux Émirats arabes unis, a ainsi mis la main sur des millions d’hectares de forêts africaines, d’une superficie totale « plus vaste que le Royaume-Uni », révélait le Guardian en novembre.

10 % du Libéria

Des « contrats d’exploration » auraient été signés avec une poignée d’États, couvrant par exemple 10 % du territoire du Liberia et de la Zambie, 8 % de celui de la Tanzanie et un cinquième du Zimbabwe, selon le journal britannique. Un brouillon du contrat signé avec le Liberia, consulté par le Guardian, prévoirait l’obtention par Blue Carbon du droit exclusif pendant 30 ans de vendre des crédits carbone issus du territoire en question, et de s’arroger 70 % des revenus générés.

Il s’agit d’une nouvelle forme d’accaparement des terres dénoncées par l’ONG Fern auprès du journaliste britannique. Mais aussi une injustice climatique, que dénonce Alexandre Deprez : « Non seulement ces crédits carbones pourront servir à compenser l’activité d’énergies fossiles mais en plus ces pays se privent pour le futur de la captation carbone de leurs propres terres pour atteindre leurs objectifs climatiques. Sans compter que ces États acceptent ces contrats sans nécessairement consulter les populations locales qui dépendent de ces forêts pour vivre. »

Des «  contrats d’exploration  » aurait été signés, portant notamment sur 10 % du territoire de la Zambie, par Blue Carbon, une entreprise basée aux Émirats arabes unis. Sybryn / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons

L’ONG Carbon Gap, qui milite pour le développement des CDR, alerte aussi sur ces « aléas moraux » et plaide pour un encadrement strict de l’usage qui en est fait. Pour Sylvain Delerce, directeur de recherche associé chez Carbon Gap, le principe du marché et des crédits carbone n’est cependant pas à rejeter en soi puisqu’il permet de faire payer les plus riches.

« Les CDR qui permettent un stockage géologique permanent du carbone coûtent très cher. Or les pays qui ont une responsabilité historique dans les émissions et ceux qui ont les moyens de financer ces CDR sont souvent les mêmes puisqu’ils se sont enrichis grâce aux énergies fossiles. Les candidats pour payer la facture sont donc assez évidents », dit-il.

Alors que l’idée d’une solidarité internationale climatique, via un fonds sur les « pertes et dommages » pour les pays les plus vulnérables avance doucement à la COP28, le cran suivant pourrait consister à pousser les émetteurs historiques à un devoir de nettoyage, c’est-à-dire de déploiement des CDR. « La discussion émerge sur ce point », observe Sylvain Delerce.

« On pourrait aussi imaginer se passer en partie de l’avion ou de viande »

Mais cela ne résoudra pas tout. Pour Carbon Gap, le marché des crédits carbone doit être encadré de règles strictes pour éviter que les pays riches ne se défaussent sur les pays du Sud, en payant pour y développer des CDR mais en leur laissant la responsabilité de la gestion à long terme. Le carbone capté doit être stocké dans le sous-sol sur de très longues périodes de temps : comment éviter que le pays hôte ne soit livré à lui-même et contraint d’assumer les risques en cas de fuite ou catastrophe ultérieure à l’enfouissement du carbone ?

Autre angle mort : quid des pays en développement n’ayant pas de fort potentiel de stockage du carbone ? Tous ne sont en effet pas dotés de climats tropicaux ou d’une situation géologique favorable. Revient alors la question du juste partage du budget carbone restant. Et l’importance de définir les justes « émissions résiduelles ».

« On sait que l’aviation et la viande sont des secteurs qu’on ne pourra pas décarboner. Les acteurs de ces filières aimeraient continuer à émettre tout en utilisant des CDR pour compenser. Mais on pourrait aussi imaginer se passer en partie de l’avion ou de viande. Définir ce qu’est vraiment une activité essentielle n’est pas simple », dit Sylvain Delerce.

Cycle court et cycle long

Aux risques d’injustice Nord/Sud se superpose également un risque d’injustice vis-à-vis des générations futures. Céder à la tentation d’utiliser les CDR pour esquiver les efforts inconfortables — mais faisables — de décarbonation aujourd’hui, ne ferait que leur rendre la tâche encore plus impossible.

« On risque d’utiliser les CDR aujourd’hui, alors qu’il n’y a pas de règle pour déterminer quels sont les usages essentiels qu’il faudrait conserver pour dans quelques décennies », déplore Alexandra Deprez.

Sur le temps long, toutes les CDR ne se valent pas non plus. Le captage du carbone réalisé en utilisant les plantes ou la reforestation s’inscrit en effet dans le cycle court du carbone. Dans ce cycle, le carbone passe du sol, aux plantes et à l’atmosphère en une boucle à l’échelle du siècle. À l’inverse, le carbone fossile que nous allons chercher dans le sous-sol appartient, lui, au cycle long : il met normalement des millions d’années à s’accumuler dans la lithosphère et à boucler avec l’atmosphère, via le volcanisme.

Équation bancale

« Si l’on émet du carbone de ce cycle long et qu’on ne le capte qu’en plantant des arbres, dans le cycle court, on risque d’avoir un problème », souligne Laurent Bopp, climatologue au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement. L’équation serait inévitablement bancale : on aura tout de même un surplus de CO₂ dans l’air en quelques décennies.

Carbon Gap plaide donc pour un principe de compensation miroir : les émissions liées aux énergies fossiles devraient être compensées par le stockage en profondeur, et non dans la biosphère, de carbone atmosphérique.

Reste un problème qui transcende toutes ces questions : qu’il s’agisse d’utiliser la biomasse ou de capter directement le carbone dans l’air, de nombreuses expertises, de l’Agence internationale de l’énergie, de l’ONU et de climatologues que nous avions interrogés, affirment qu’aucune des nouvelles technologies de CDR ne semble aujourd’hui fiable et dépourvue de risque d’effets secondaires.

Le consensus scientifique est en revanche formel sur un point : le meilleur moyen de lutter contre les injustices climatiques et d’éliminer le carbone, reste de ne pas l’émettre. En attendant de déploiement de mécanismes justes d’élimination du carbone, l’urgence, mal embarquée, demeure la sortie des énergies fossiles.

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