Carton des rues, deviens livre ! La magique aventure d’Eloïsa Cartonera

12 septembre 2015 / Pascale Solana et Gaïa Mugler (Reporterre)



Ecologiste et recycleuse, une petite coopérative d’édition fabrique depuis douze ans des livres à la main et avec le carton des cartoneros, à Buenos-Aires, dans le quartier populaire de la Boca. Créée durant la crise des années 2000, Eloïsa cartonera est une initiative originale qui fait des émules.

- Buenos Aires, reportage

Du quartier populaire de la Boca à Buenos Aires, berceau du tango dit-on, c’est le pâté de maisons en tôles colorées, souvenir du temps où les immigrés du vieux Monde noyaient leur nostalgie dans la danse, que l’on visite. Jarret tendu, le touriste prend la pause sous l’effigie du Gardel et quand le jour décline, il file loin, comme le lui recommandent les guides de voyage. Il ignore l’habitat ordinaire du quartier, baraquements enkystés sous les bretelles de rocades, les immeubles en barres, les maisons délabrées ou la rivière polluée (Riachuelo-Matanza) qui se jette dans la « bouche » (la boca en espagnol).

Pourtant, le Guide Tao Argentine, volume d’une collection originale pour « voyager autrement » « à la rencontre des Argentins et dans le respect de la nature », l’invite à pousser la curiosité jusqu’à Eloïse Cartonera, à deux pas du tumulteux stade de la Boca. Invitation acceptée.

Les cartoneros de Buenos Aires

Il s’agit d’une petite coopérative d’édition originale à plusieurs égards. Eloïsa Cartonera fabrique des livres à la main avec le carton des cartoneros. Cartoneros ? Souvent victimes de la crise des années 2000, oubliés du développement économique, ce sont les récupérateurs de rue. Des dizaines de milliers de personnes d’aspect plus ou moins misérables que l’on voit s’affairer, au milieu des voitures, sur les trottoirs en journée et surtout le soir lorsque les concierges et les bureaux sortent les poubelles.

Ils remplissent et trainent d’énormes sacs plastifiés équipés de caddy, charriots divers, chevaux, vélos, ou camions pour les plus fortunés. Ils vivent dans les quartiers précaires des banlieues de Buenos Aires et se répartissent les ordures des quartiers de la capitale qu’ils fouillent pour en extirper les matériaux recyclables, carton, papier, plastiques. A leur compte, en famille, voire avec leurs enfants, organisés en coopérative pour beaucoup, ils trient au quotidien des milliers de tonnes de déchets recyclables dont Buenos Aires peine à organiser la collecte : 15 000 tonnes par jour pour 13 millions d’habitants. Un cartonero peut collecter entre 100 et 200 kg d’emballages par nuit (source IWPAR-2011) revendus à des entreprises spécialisées ou au centre de gestion des ordures (CEAMSE).

Pénurie de papier

Eloïsa Cartonera a été créée dans le contexte de crise économique et sociale profonde à la fin des années 90 et au début des années 2000. En 2003, malgré la pénurie de tout, et surtout de papier et de monnaie, une poignée d’amis rêvent de livres. C’est l’époque où les gens en colère manifestent. Sur le pavé se côtoient différentes classes sociales et des mouvements citoyens éclosent. Le petit groupe « découvre » les récupérateurs de rue dont l’activité après avoir été longtemps interdite, redevient légale. L’idée de leur acheter directement du carton et d’en faire des couvertures de livres naît en même temps que la coopérative éditoriale.

En 2015, l’éditeur existe toujours. De l’impression à la vente, cinq coopérateurs font tourner la maison : Alejandro, Miranda, Myriam, Maria et le fondateur. Ce dernier, lui-même écrivain, publie sous le pseudo de Washington Cucurto, une poésie tout en violence et en contrastes, à l’image des inégalités sociales criantes à Buenos Aires.

JPEG - 136.7 ko
L’atelier de la coopérative

De pagination modeste, les livres de Eloïsa cartonera sont vendus dans un kiosque sur l’avenue Corriente, l’une des grandes artères du centre de la ville, et aussi sur les foires, les marchés, et dans certaines librairies. « Nous n’avons pas vraiment de planification, nous publions au fur et à mesure des rentrées d’argent », reconnaît Alejandro. Si les photocopies des cahiers intérieurs sont réalisées à l’avance à hauteur de 500 à 2000 exemplaires, les livres-objet avec leurs couvertures de carton ne sont fabriqués qu’en une dizaine d’exemplaires à la fois, parfois moins.

Lorsque Eloïsa Cartonera vend bien, elle refabrique au fur et à mesure des besoins et du temps de chacun, car les sociétaires ont une autre activité rémunératrice. Mais le collectif fait parfois appel à des habitants du quartier comme cette jeune femme avec son bébé venue donner un coup de main. « Elle a cinq enfants ; l’activité lui permet une reconnaissance sociale et un apport économique », explique Alejandro tout en divisant les vieux cartons au format des couvertures.

JPEG - 184.1 ko
Myriam, à droite, avec la jeune femme habitant le quartier.

Les modèles de titres prédécoupés sous forme de masques y sont ensuite peints, puis les cahiers photocopiés sont collés à l’intérieur. En résulte un livret artisanal, unique en son genre. « L’important, c’est moins l’objet-livre que de permettre la lecture à tous. S’il est joli, c’est un plus, mais l’important est la lecture, le livre n’est qu’un moyen, et non une fin », insiste Alejandro.

Un modèle qui se reproduit

En douze ans, la coopérative a publié près de deux-cents titres de littérature latino-américaine, tous genres confondus, roman, poésie, « qu’on ne trouve nulle part ailleurs », précise l’éditeur. Certains titres sont même bilingues, ou intégralement en anglais ou en français. « Les ouvrages partent bien car ils ne sont pas très chers », précise Alejandro. Autour de 20 pesos argentins (environ 2 dollars américain).

D’ordinaire, les cartoneros vendent le carton au kg pour environ 1,5 dollar américain. Les prix fluctuent selon le cours des matières premières secondaires. Eloïsa Cartonera, elle, leur achète à l’unité (la boîte en carton) 0,50 dollar (américain) en moyenne. Tarif plus juste pour les cartoneros selon Alejandro et qui reste intéressant pour le collectif. Chacun y trouve son compte.

Evidemment, le modèle pourra faire sourire des éditeurs traditionnels : il ignore le contrat d’auteurs, ses pratiques économiques sont radicalement différentes du marché européen. Mais malgré le manque et la misère, le petit collectif témoigne d’une vraie créativité et entretient du lien social dans un quartier pauvre. Il a su être fédérateur, autour d’un projet éthique et dans une sorte de joyeuse anarchie où chacun trouve naturellement sa place et une reconnaissance. Socialement intéressant, culturellement productif, écologiquement responsable, le projet fonctionne, bon an mal an, et perdure dans un équilibre sans cesse renouvelé.

Pionnière, selon Alejandro, l’aventure éditoriale a fait des émules en Amérique Latine : « Il existe près de trois-cents projets du même type, estime-t-il, parce que faire des livres en carton ne revient pas cher. » A ceux qui pensent que l’écologie et le social c’est coûteux financièrement et peu productif, Eloïsa Cartonera prouve l’inverse.


Pour aller plus loin

- Découvrez la galerie photos de la coopérative Eloïsa Cartonera.

- Sur les déchets à Buenos Aires : « Trier à Buenos Aires, des coopératives à géométries variables »




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Les expériences de monnaies locales en Amérique du sud ont-elles été positives ?

Source : Pascale Solana et Gaïa Mugler pour Reporterre

Photos : © Pascale Solana/Reporterre

THEMATIQUE    Culture et idées
29 septembre 2016
Deux milliards de dollars : ce que coûte l’éclatement d’un seul fût de déchets nucléaires
Info
29 septembre 2016
Au Brésil, chaque semaine un défenseur de l’environnement est assassiné
Info
28 septembre 2016
La ferme où les handicapés mentaux se font paysans
Alternative


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Culture et idées





Du même auteur       Pascale Solana et Gaïa Mugler (Reporterre)