Ce petit village picard craint d’être transformé en zone industrielle
C'est là qu'est prévue la construction de l'usine d'engrais dite bas carbone par l'entreprise FertigHy. - © Stéphane Dubromel / Reporterre
C'est là qu'est prévue la construction de l'usine d'engrais dite bas carbone par l'entreprise FertigHy. - © Stéphane Dubromel / Reporterre
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Agriculteurs, habitants, élus locaux... Dans la région du Santerre, beaucoup s’organisent contre l’arrivée de l’usine FertigHy. Classée Seveso seuil haut, elle produira 500 000 tonnes d’engrais chimiques dits « verts ».
Languevoisin-Quiquery, Breuil et Nesle (Somme), reportage
Située au nord de la Somme, la région du Santerre, c’est... des champs, encore des champs, beaucoup de champs. Mais entre les exploitations de patates, de blé ou de betterave, on trouve de petits villages charmants où l’on vit « tranquille », comme Breuil et sa quarantaine d’habitants.
Sous un beau ciel lumineux de fin d’après-midi, une mère de famille scrute le champ devant son portail. La vue est dégagée... pour l’instant : dans quelques années, une usine d’engrais XXL étendue sur 20 hectares de terres cultivables devrait s’établir dans la commune voisine de Languevoisin-Quiquery.
« Si l’usine s’installe, je revends ma maison », lance-t-elle. « Encore, si c’était une usine de chocolat, bon, je dis pas... », soupire son fils, âgé d’une dizaine d’années. Las, pas de chocolat à l’horizon, mais plutôt une usine classée Seveso seuil haut — considérée comme « à hauts risques ».
Porté par des multinationales comme InVivo et Heineken, le projet FertigHy vise à produire, selon ses promoteurs, 500 000 tonnes d’engrais « bas carbone » par an. L’engrais serait en effet fabriqué en utilisant de l’hydrogène vert, issu d’énergies « renouvelables » incluant l’énergie nucléaire. Un investissement de 1,3 milliard d’euros, pour 350 emplois espérés sur une zone au taux de chômage élevé.
Les élus des villages s’estiment mis de côté
« Le site a été identifié car il présente des avantages : la présence du canal du Nord actuel et le futur canal Seine-Nord Europe », indique Thomas Habas, responsable du projet pour FertigHy.
Une aubaine ? Pas pour de nombreux élus, agriculteurs et habitants du coin, voyant d’un mauvais œil l’arrivée de ce site, qui pourrait affecter leur qualité de vie, sous leurs fenêtres. Dès l’aube du projet, les élus des petits villages se sont sentis mis de côté dans le processus de concertation, avec l’impression que des industriels débarquaient avec leurs gros sabots. « On a été informés du projet par voie de presse », dit à Reporterre Justine Polin, adjointe du maire d’Hombleux — commune jouxtant la future usine.
Les opposants ont décidé de se réunir, début 2025, au sein d’un collectif nommé Campagnes sacrifiées et soutenu par Les Amis de la Terre. « On a toujours été à la campagne, on a tous un lien avec le monde agricole. Ce qu’on veut, c’est protéger cette campagne », tonne l’adjointe.
« Le nitrate d’ammonium, c’était pour créer des bombes »
Le premier motif d’inquiétude pour les membres du collectif concerne la dangerosité potentielle du site. Les promoteurs du projet se veulent rassurants : FertigHy rappelle que son engrais est moins chargé en azote que les engrais classiques dits « gris » — 27,5 % contre 33 %. « On va enrichir l’ammonitrate avec une roche calcaire, la dolomie, pour obtenir de l’ammonitrate moyen dosage, ce qui va permettre d’assurer le stockage sur le site », assurait Thomas Habas lors de la réunion de concertation du lundi 29 septembre. Les engrais ou fertilisants à base de nitrate d’ammonium, notamment haut ou moyen dosage, présentent en effet un risque d’explosion.
Malgré cela, les habitants ont des craintes : un site Seveso seuil haut, cela n’est pas anodin. « À la base, le nitrate d’ammonium, c’était fait pour créer des bombes, lance Éric Lefebvre, maire d’Hombleux et agriculteur. Je ne vois pas pourquoi aujourd’hui, il ne se transformerait pas en “bombe” sous prétexte qu’on le maîtrise. »
« Personne n’avait pu prédire la catastrophe d’AZF, ni celle de Beyrouth », rappelle Pascal Combault, adjoint au maire de Languevoisin-Quiquery. Qui fait référence à deux catastrophes survenues en 2001 à Toulouse et en 2020 au port de Beyrouth suite à l’explosion de nitrate d’ammonium.
Pour ajouter au risque technologique, une usine de traitement des déchets amiantés est prévue dans le village de 200 habitants situé juste à côté de l’usine FertigHy.
Un processus gourmand en eau
La fabrication d’hydrogène par électrolyse nécessaire à la fabrication de l’engrais s’obtient en « cassant » les molécules d’eau (H2O) avec de l’électricité, ceci afin d’isoler l’atome d’hydrogène. Le processus — fabrication et surtout refroidissement — est donc gourmand en eau. Celle-ci sera pompée directement dans la « nappe de la craie », une grande nappe phréatique occupant une grande partie des Hauts-de-France fragilisée par les pompages. De quoi inquiéter les agriculteurs.
FertigHy, lui, dit avoir revu sa copie. « À l’origine, les prélèvements étaient de 11 400 m3/jour. Grâce à des efforts, on arrive à 6 600 m3 d’eau par jour », se félicite Thomas Habas, de FertigHy. « Il y a bien une baisse sur la nappe de la craie, mais elle sera faible, de l’ordre de 10 cm », explique Guillaume Guédon, ingénieur hydrogéologue pour Tauw France, cabinet d’études client de FertigHy.
Agriculteur et maire de Breuil, Charles de Thézy n’est pas convaincu. « On n’a aucun élément qui nous prouve ce qu’ils affirment. Ils vont forer à 150 m de profondeur, alors que les forages agricoles sont beaucoup moins profonds. Le jour où la nappe va descendre, les agriculteurs seront les premiers impactés. »
Une volonté politique
Le projet FertigHy dispose de solides appuis politiques. Au rang des défenseurs du projet, on trouve la Région, la communauté de communes, ou encore Yaël Ménaché, députée Rassemblement national de la 5e circonscription de la Somme. « On parle de souveraineté, d’emploi, d’activité économique en perte. Je pense que FertigHy, c’est l’occasion de dynamiser ce territoire », clamait l’élue, lors de la réunion de concertation du 29 septembre.
Même son de cloche du côté de Frédéric Motte, conseiller régional délégué à la transformation économique — siégeant dans la majorité de droite et du centre de Xavier Bertrand. « Nous soutenons ce projet. L’ambition que nous avons au niveau de la région, c’est de réconcilier économie, écologie et emploi. »
Face à ces « poids lourds », les opposants ne se sont pas défilés. « Vous dites être pour le projet, moi je suis contre », a lancé Guillaume Moizard, agriculteur de Languevoisin-Quiquery, à l’adresse de la députée RN. « Pourquoi créer une zone industrielle dans un paysage aussi sympathique que celui-là alors que le préfet a dit qu’il y avait énormément de friches industrielles dans la Somme ? »
Autre preuve du soutien de la puissance publique : le raccordement électrique à la future usine. Une liaison souterraine de 11 km va être construite pour alimenter le site par l’entreprise publique RTE. Si les industriels jurent que le projet est 100 % privé, Christine Zurich, maire de Languevoisin-Quiquery, a rappellé que « RTE, c’est nous ».
Productivisme et pollutions
Pour Les Amis de la Terre, association écologiste opposée au projet, FertigHy symbolise plutôt l’enfermement dans un modèle polluant et productiviste. L’appellation « engrais verts » est d’ailleurs un bel exemple de greenwashing.
« Dire qu’un modèle agricole moins utilisateur d’engrais chimique détruirait l’emploi est complètement faux. Au contraire, les modèles agricoles dépendant des engrais chimiques détruisent les emplois et créent une ruralité totalement déserte », a plaidé Manon Castagné, des Amis de la Terre. Elle répondait à Jehanne Toribio, responsable de FertigHy, qui estime impossible de se passer du modèle conventionnel et intensif pour des questions de rentabilité.
« Les modèles agricoles dépendant des engrais chimiques détruisent les emplois »
En l’absence de volonté politique pour changer de modèle, les petits agriculteurs, soumis à une immense fragilité financière, doivent parer à l’urgence. Les agriculteurs locaux opposés au projet doutent que l’engrais FertigHy leur profite, en raison d’un marché mondial des engrais concurrentiel dominé par une Russie très compétitive. En somme, c’est bien d’avoir de l’engrais à proximité, mais encore faut-il qu’il soit abordable.
Lorsque l’agriculteur Guillaume Moizard a assuré qu’il achètera de l’engrais russe s’il est moins cher, Axel de Bienassis, responsable de FertigHy, lui a lancé, avec ironie : « Donc vous êtes pour la production française, mais pour acheter de l’engrais russe produit dans des conditions économiques, sociales et environnementales déplorables ? » « Mais on n’a pas le choix, Monsieur. On n’a pas le choix ! » lui a répondu l’intéressé.