Chili : même sans la COP, les écolos se mobilisent

Durée de lecture : 7 minutes

5 décembre 2019 / Camille Huriaux Quesada et Marion Esnault (Reporterre)

La crise sociale qui agite le Chili depuis le 18 octobre a conduit le gouvernement à annuler la COP25, privant les organisations environnementales d’une audience internationale. Cependant, elles semblent plus déterminées que jamais à se faire entendre à l’occasion de la réforme de la Constitution.

  • Santiago (Chili), correspondance

À 33 jours du lancement de la COP25, le président chilien, Sebastian Piñera, a finalement décrété le 30 octobre que les conditions de sécurité n’étaient pas réunies pour accueillir les quelque trente mille personnes attendues pour ce sommet mondial. Cette décision a eu l’effet d’un tsunami pour les environnementalistes chiliens, dont la plupart n’auront pas les moyens de se rendre à Madrid (Espagne), nouvelle ville hôte de la COP25. Cet événement était pour eux l’occasion de faire pression sur le gouvernement pour qu’il s’engage à lutter activement contre la crise climatique, qui touche particulièrement le Chili. En effet, l’Indice mondial de risque climatique 2017 explique que le pays andin réunit sept des neuf caractéristiques de vulnérabilité définies par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC).

Alors que les conséquences se font déjà sentir sur le territoire à travers la fonte des glaciers ou la sécheresse historique qui affecte la zone centrale du pays, pas question pour les organisations socio-environnementales de laisser le gouvernement manier l’agenda climatique. La Société civile pour l’action climatique (Scac), qui réunit plus de 130 associations, est claire à ce sujet : le Sommet pour l’action climatique se tient contre vents et marées, du 2 au 13 décembre. De même pour le Sommet des peuples, une initiative parallèle qui réunit plus de 160 organisations citoyennes et territoriales du 2 au 11 décembre, au sein de l’université de Santiago.

Pendant une manifestation à Valparaiso, au Chili : « Nous sommes le fleuve qui récupère son lit. »

« Le problème n’est pas réellement la non-réalisation de la COP25, puisque dès le départ les différentes organisations ont travaillé dans le but de créer un espace qui soit proprement citoyen, explique Ezio Costa, directeur de Fima, une ONG spécialisée en justice environnementale. Le problème est que l’annulation de cet événement nous empêche d’engager un vrai dialogue avec les instances du pouvoir. En suspendant la COP25, le gouvernement dit également qu’il n’est pas prêt à répondre aux requêtes socio-environnementales », poursuit-il. Parmi les demandes populaires, le droit à vivre dans un environnement sain, tel qu’il est inscrit dans la Constitution chilienne. L’article 8 affirme en effet que « le gouvernement se doit de veiller à l’exercice de ce droit et à la protection de l’environnement ».

« Il est urgent de révéler les injustices socio-environnementales dont nous sommes victimes » 

Lors d’une manifestation à Valparaiso au Chili : « Fini les zones de sacrifice. »

Pourtant, vivre dans un environnement pollué est une réalité dont peuvent témoigner les habitantes et habitants des « zones de sacrifice », ces six communes qui hébergent à elles seules les 28 centrales thermoélectriques à charbon du territoire chilien. À Quintero et Puchuncaví, cela fait quasiment 50 ans que la population souffre des multiples conséquences de la pollution. Ici, des purificateurs d’air ont dû être installés dans les salles de classe, notamment après l’intoxication d’une quarantaine d’élèves et de professeurs qui a eu lieu en 2011 à l’école La Greda, relocalisée depuis lors.

« Le fait que la COP25 ne se réalise pas au Chili nous rend invisibles aux yeux du monde, dit Katta Alonso, fondatrice de l’organisation Femmes de zone de sacrifice en résistance (Muzosare). C’est pour cela que nous nous rendrons coûte que coûte à Madrid : il est urgent de révéler les injustices socio-environnementales dont nous sommes victimes », explique-t-elle, alors qu’un inconnu l’avait menacée de brûler sa maison, le 8 octobre dernier.

Un « mural » peint par la chanteuse chilienne Mon Laferte, originaire de Valparaiso.

L’abandon de l’État décrit par Katta Alonso fait écho à l’emblématique slogan « Ce ne sont pas 30 pesos, ce sont 30 ans », en référence à la mobilisation nationale qu’a provoqué l’augmentation du prix du billet de métro à Santiago. La ferveur des manifestations qui se déroulent dans l’ensemble du pays depuis le 18 octobre n’a pas décliné, comme l’avait anticipé le gouvernement au moment de suspendre la COP25, il y a un mois. À Santiago, la capitale, l’air n’est pas plus agréable que dans les zones de sacrifice : sur la place Italie, fraîchement renommée place de la Dignité par les manifestantes et les manifestants, l’odeur de gaz lacrymogène est persistante. Tandis qu’au début du mois d’octobre, Sebastian Piñera décrivait le Chili comme une « vraie oasis, avec une démocratie stable », il semble falloir se rendre à l’évidence : ce n’était qu’un mirage.

Les graffitis qui recouvrent les murs des villes sont éloquents, tout comme les pancartes installées aux fenêtres des maisons ou présentes dans les manifestations. La crise qui affecte le pays est transversale : elle est sociale, politique, économique, morale, et également environnementale. Alors que cette dernière dimension tend à être cachée par les autres, on peut parfois lire, au milieu d’une manifestation ou au détour d’une rue, des messages comme « Pas plus de zones de sacrifices », « Le droit humain à l’eau est indispensable », ou « Ton oasis est à sec ». Dans le contexte de sécheresse historique qui touche le centre du Chili, l’accès à l’eau est une demande urgente que s’efforcent de rendre visible les environnementalistes. C’est en effet le seul pays au monde qui privatise cette ressource naturelle : le dictateur Augusto Pinochet avait ouvert la voie à la vente, la location et la spéculation de l’eau, par le biais de la Constitution de 1980, toujours en vigueur.

Au détour d’une maison de Valparaiso : « Le droit humain à l’eau est indispensable pour une vie digne » ; « Nouvelle Constitution » ; « Lutter jusqu’à la dignité ».

« Qu’il y ait beaucoup de fleurs, mais un seul jardin » 

Or, cette situation pourrait bientôt changer. Le 10 novembre, le gouvernement a annoncé « s’être mis d’accord pour se mettre en chemin vers une nouvelle Constitution ». Bien que le Congrès constituant proposé par l’exécutif soit majoritairement critiqué par la société civile, notamment pour la faible représentation qu’il permettra aux minorités, c’est l’occasion de faire bouger les lignes. Jorge Coloma, responsable du Forum parallèle de la société civile, insiste : « En tant qu’organisations, nous devons coordonner nos actions, qu’il y ait beaucoup de fleurs, mais un seul jardin », lance-t-il, sourire aux lèvres. L’objectif du Forum parallèle est en effet de présenter un plan d’action de justice climatique, destiné à attaquer conjointement les différents aspects responsables de la crise climatique.

Pour lui, l’éducation populaire est un élément clef dans le processus constituant qui s’est mis en place : « Nous cherchons à sensibiliser l’ensemble de la société dans le but d’avoir des modèles de pensée distincts, notamment une vision du monde qui ne soit pas anthropocentrique », explique-t-il. Et le processus sera long, « à l’image des négociations de la COP, qui ont débuté il y a un quart de siècle ». Cela dit, des initiatives éducatives ont déjà été mises en place, telles que l’université socioenvironnementale de Cerrillos, une commune située au sud-ouest de Santiago. Durant un mois, des cours à thématiques environnementales et écologiques ont été offerts à toute personne souhaitant s’y inscrire. « Malgré les problèmes de locomotion qui ont surgi avec la mobilisation sociale, la réception a été très bonne », confie Ezio Costa.

À la Cumbre de los Pueblos, à Santiago le 3 décembre 2019.

Tant et si bien que la Scac a pour ambition de créer une université socioenvironnementale itinérante, qui se réaliserait dans différents secteurs de la capitale. Finalement, tandis que la non-réalisation de la COP25 au Chili a fermé la porte à la discussion avec le gouvernement, l’annonce d’une nouvelle Constitution en a ouvert une autre, par laquelle se sont d’ores et déjà engouffrées les organisations sociales et environnementales. Le nouveau pacte social annoncé par le gouvernement n’est pas suffisant à leurs yeux, tel que l’affirme Jorge Coloma : « Nous voulons un pacte social et environnemental qui nous permette de vivre dans une société plus juste. » C’est-à-dire, une société où tout le monde aurait accès à l’eau et où les politiques néolibérales ne l’emporteraient pas sur les droits humains.


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Lire aussi : L’industrie minière ou les glaciers, le Chili va devoir choisir

Source : Camille Huriaux Quesada pour Reporterre

Photos : © Marion Esnault/Reporterre
. chapô : À Puchuncavi, une des « zones de sacrifice » où les enfants continuent à jouer sur les plages au pied de la zone industrielle, à l’origine de nombreuses intoxications.



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  Indice mondial des risques climatiques 2017.
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