L’Espagne prépare à marche forcée la COP25 sur le climat

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30 novembre 2019 / Baptiste Langlois (Reporterre)



Initialement prévue dans un Chili bousculé par une grave crise sociale, la conférence mondiale sur le climat aura lieu à Madrid du 2 au 13 décembre. Un défi pour les responsables, les participants et la société civile.

  • Madrid (Espagne), correspondance

L’Espagne, décidément, s’est dotée d’une nouvelle spécialité : lieu de secours des évènements que les sièges latino-américains ne peuvent plus organiser. En décembre 2018, ce fut la finale de la Copa Libertadores, l’équivalent sud-américain de la Ligue des Champions de football, qui s’est déroulée au stade Santiago-Bernabéu de Madrid entre deux équipes de Buenos Aires pour cause d’incidents en Argentine. Cette année, la COP25 a trouvé refuge dans la capitale espagnole à la suite de la violente crise sociale qui a éclaté au Chili. « Très peu de pays ont la capacité d’organiser un sommet de ce calibre en seulement un mois. Il y a besoin de ressources, d’institutions préparées et expérimentées dans les thématiques environnementales. L’Espagne est le pays qui, traditionnellement, a servi de lien entre la politique extérieure européenne et l’Amérique latine. Son réseau d’ambassades est le plus large et consolidé du continent. C’était le choix le plus logique », détaille Julián Martínez Bejarano, analyste en relations internationales spécialisé dans les thèmes environnementaux.

La grand-messe annuelle du climat se déroulera aux dates initialement fixées, du 2 au 13 décembre, à l’Ifema, un immense salon des foires situé à proximité de l’aéroport international de Madrid. Près de 1.500 personnes s’attèlent à rendre possible en un mois un évènement qui, habituellement, se prépare en une année. Près de 400 volontaires ont déjà été recrutés et l’Ifema dégage sept pavillons sur un espace d’un peu plus de 100.000 m2, soit la moitié de la surface totale de l’enceinte, pour accueillir les 25.000 participants espérés. Outre les délégations de 196 pays, seront présents des chefs d’État, des ministres et des membres de la société civile. Si le Chili conserve la présidence de l’évènement et l’ordre du jour demeure inchangé, de nombreuses critiques ont émergé de la société civile, avec la crainte que la délocalisation empêche certains participants de se déplacer jusqu’à Madrid. Question de frais supplémentaires ou d’obtention dans les temps d’un visa pour l’espace Schengen.

« On souhaite faire entendre la voix chilienne, montrer que la crise écologique est aussi sociale, que le système actuel précarise la vie » 

« Après Bonn (Allemagne) et Katowice (Pologne), maintenant Madrid : trois années consécutives que la COP se déroule en Europe. C’est fâcheux qu’il y ait une telle vision eurocentrique de la lutte contre le changement climatique », déplore Samuel Martín-Sosa, responsable international d’Écologistes en action. L’association espagnole court, elle aussi, après le temps. Elle n’a que quelques jours pour planifier, avec d’autres organisations écologistes, sociales et syndicales, une « contre-COP », un « sommet social pour le climat », qui aura lieu du 6 au 13 décembre. Le programme des activités n’est pas encore constitué mais l’évènement débutera par une manifestation, le 6 décembre à 18 h, entre la gare d’Atocha et Nuevos Ministerios. « On souhaite faire entendre la voix chilienne, montrer que la crise écologique est aussi sociale, que le système actuel précarise la vie. Il faut augmenter la pression dans la rue, se mobiliser avec des actes pacifiques de désobéissance civile. En créant des liens entre nous, une communauté, les États présents à la COP sentiront le peuple derrière eux et devront réagir », poursuit Samuel Martín-Sosa.

L’Ifema, qui doit accueillir la COP25, en pleine préparation de l’événement, le 25 novembre dernier.

En plus des retombées économiques estimées à 100 millions d’euros (pour un coût d’organisation de 60 millions d’euros), la délocalisation de la conférence mondiale sur le climat est un joli coup politique pour le président du gouvernement, Pedro Sánchez (socialiste). Si, de l’avis de Julián Martínez Bejarano, « il a voulu accueillir ce sommet pour profiter d’un moment où le leadership climatique européen est très disputé », cela lui permet également de faire oublier, un temps, le blocage politique du pays. L’Espagne accueille en effet la COP25 avec un gouvernement par intérim. « C’est assez inhabituel pour un tel évènement », admet l’analyste. La ministre de la Transition écologique, Teresa Ribera, n’a pas été confirmée à son poste. Certaines fuites dans la presse indiquent cependant qu’elle devrait conserver son ministère. Une situation somme toute singulière pour le pays hôte.

Une chance « d’accélérer la réalité madrilène en faveur de la santé publique, de la qualité de l’air, de l’occupation des espaces publics » 

Une situation paradoxale même, du point de vue madrilène, lorsqu’on se rappelle les critiques essuyées par José Luis Martínez-Almeida, le maire conservateur, pour des prises de position discutables concernant la thématique environnementale. S’il se réjouit de « cette grande occasion », il avait pourtant axé sa campagne, au printemps dernier, sur l’idée de supprimer Madrid Central, une zone basses émissions du centre-ville dont l’accès est limité à certains véhicules. Une vague de protestations de la part d’habitants et d’associations ainsi que la décision de deux juges administratifs ont stoppé les velléités du maire. Pour le moment du moins. Car José Luis Martínez-Almeida, malgré les menaces répétées de l’Union européenne et les résultats probants de ce protocole selon les analyses de Greenpeace, s’applique à démanteler pièce par pièce le plan de sa prédécesseur pour le remplacer par un autre, qu’il estime plus global. Or, l’accueil de la COP25 « va supposer une pression énorme pour le maire, pour adopter des mesures beaucoup plus ambitieuses contre le changement climatique. Les Madrilènes, pendant deux semaines, ne vont parler que d’environnement et d’écologie », pense Julián Martínez Bejarano.

Un propos confirmé la semaine dernière par Teresa Ribera, actuelle ministre de la Transition écologique. « Pour éviter une amende qui va sans doute nous tomber dessus », elle voit en ce sommet une chance « d’accélérer la réalité madrilène en faveur de la santé publique, de la qualité de l’air, de l’occupation des espaces publics […]. Il faut construire sur ce qui existe déjà et non le déconstruire ». Un thème qui resurgira certainement dans les discussions des prochains jours.





Lire aussi : Chili : bousculé par la révolte, le président abandonne la COP25

Source : Baptiste Langlois pour Reporterre

Photos : © Baptiste Langlois/Reporterre
. chapô : Madrid, mi-novembre 2019.

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