Engie pollue le nord du Chili avec d’antiques centrales à charbon

4 avril 2018 / Marion Esnault (Reporterre)

Dans le nord du Chili, la multinationale Engie (ex-GDF-Suez) possède plusieurs centrales à charbon aux conséquences néfastes pour la santé humaine et les environnements marin et terrestre. L’annonce par l’énergéticien de la fermeture de deux d’entre elles lundi 2 avril ne changera pas vraiment la donne pour les habitants. Reporterre a enquêté sur place.

  • Tocopilla et Mejillones (région d’Antofagasta, Chili), reportage

À Tocopilla et Mejillones, deux villes côtières situées en plein désert d’Atacama, dans le nord du Chili, il fait très chaud, l’océan Pacifique est tranquille et la brise marine très agréable. La vie quotidienne est paisible. Les familles avec leurs enfants, les groupes d’adolescents, les jeunes couples ont l’habitude de passer leur temps libre sur les plages. Dans les rues des deux « pueblos », tout le monde se salue, tout le monde se connaît, il fait bon vivre. Du moins, en apparence : car ces habitants vivent dans une « zone sacrifiée », un territoire où l’air et l’océan sont très pollués et où l’industrie prime sur la santé des gens et l’environnement.

Tocopilla et Mejillones comptent respectivement environ 25.000 et 13.000 habitants. Historiquement, les villes sont des ports de pêche, mais aujourd’hui, elles sont surtout des zones industrielles. Leur région, celle d’Antofagasta, a le triste record du taux de cancer le plus élevé du Chili. Il n’y a pas d’étude spécifique sur le taux de cancer par ville, mais Marcelo, le directeur de l’hôpital de Mejillones, a mené sa propre enquête : « La première cause de consultation à l’hôpital, ce sont les problèmes respiratoires […] nous n’avons malheureusement pas les moyens d’étudier en profondeur les causes, mais il est clair que le facteur environnemental est un des facteurs qui provoquent des maladies respiratoires. »

Engie (anciennement GDF-Suez, détenu à près de 25 % par l’État français) y possède des centrales à charbon (cinq unités à Tocopilla et quatre unités à Mejillones). Dans une des deux villes, à Tocopilla, la multinationale de l’énergie exploite les quatre plus vieilles unités du parc charbonnier chilien. À Mejillones, elle construit une nouvelle centrale à charbon, nommée « Red Dragon » (« dragon rouge »).

Le 2 avril 2018, la filiale chilienne du groupe français a annoncé la fermeture de deux des unités de Tocopilla. Elles représentent environ 12 % des capacités charbon que possède Engie au Chili. Par ailleurs, les deux unités qu’Engie a annoncé fermer ont une capacité de 170 mégawatts quand Red Dragon, la nouvelle unité en cours de construction à Mejillones, à 130 kilomètres au sud, atteindrait 375 mégawatts.

Dans sa charte éthique, Engie « s’engage auprès des communautés dans lesquelles il exerce son activité à respecter l’environnement […] et à minimiser son impact écologique ». L’article 19 (alinéa 8) de la Constitution chilienne affirme que « toute personne a le droit de vivre dans un environnement non pollué ». Sebastián Piñera, le président du Chili, dit lui-même que « les tragédies environnementales et sanitaires de Mejillones parlent davantage que mille mots ». En janvier 2018, le gouvernement chilien a abouti à un accord avec les énergéticiens du pays pour stopper la construction de toute nouvelle centrale et mettre en place un groupe de travail pour planifier la sortie du charbon. Pour l’instant, Engie n’a pas donné de plan précis de fermeture de toutes ses unités.


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À Tocopilla, dans le nord du Chili, où vivent environ 25.000 personnes, la multinationale Engie est présente depuis 1915 et exploite les quatre plus vieilles centrales à charbon du pays. Elles ont 58 ans. La durée dite de « vie utile » d’une centrale est estimée à 24 ans.
Tocopilla est coincée entre le désert très aride d’Atacama et l’océan Pacifique. Elle a été classée par les autorités comme « zone polluée ».
Tocopilla est historiquement un port de pêche.
René, le président du syndicat de pêcheurs explique qu’« aujourd’hui, les entreprises sont régulées mais avant elles pouvaient polluer comme elles voulaient. Et la pollution est un sujet depuis des années. C’est pour ça que Tocopilla est une “zone polluée”. Elle ne peut plus accueillir de centrales. Maintenant, ils les construisent à Mejillones. Et là-bas, c’est dix fois pire qu’ici. »
À Tocopilla, comme à Mejillones, la majorité des ouvriers des centrales à charbon travaillent environ 10 heures par jour pendant 20 jours. Puis, ils partent se reposer dans leur famille 10 jours. Ils louent des chambres dans des maisons privées. Comme l’explique ce propriétaire : « C’est devenu un vrai business. »
Le 5 février 2018, un jeune homme de 25 ans est mort électrocuté dans une des centrales à charbon d’Engie à Mejillones. Selon ses proches, il semblerait que l’entreprise lui confiait des missions d’électricien alors qu’il était mécanicien. Une enquête sur les circonstances de sa mort est en cours.
La production d’électricité dans les centrales à charbon génère de grandes quantités de cendres qui contiennent des produits chimiques. À Tocopilla, ces cendres sont déposées au bord de l’eau, à environ cinq kilomètres du centre-ville. En 2016, une forte inondation a tout emporté sur son passage jusqu’à l’océan, y compris les cendres contaminées. Au Chili, ces déchets, pourtant très polluants, ne sont pas considérés comme dangereux. En France, ils sont classés « toxiques ».
Manuel a vécu à Tocopilla toute sa vie. Il a 46 ans. Il est chanteur et commerçant. Il a arrêté son activité quand il a découvert qu’il avait un cancer de l’estomac.
Fernando était maire de Tocopilla, de 2012 à 2016 : « Ça m’a permis de connaître de près le fonctionnement politique des centrales thermiques. Et honnêtement, nous le sous-estimions. »
Sylvia est fondatrice et présidente de l’association « Aide aux malades du cancer » de Tocopilla. Elle a déjà postulé à des aides financières d’Engie mais reste lucide : « Je reconnais que ce sont eux qui nous ont aidé pour les fauteuils roulants, le matériel médical… mais je reconnais aussi que ce sont eux qui polluent. Il faut dire la vérité ! »
Les unités charbon d’Engie à Tocopilla fonctionnent jour et nuit malgré leur vieil âge : 57 ans. Les Amis de la Terre et Chile Sustentable, deux ONG, ont travaillé de concert pour qu’Engie ferme ces unités. L’entreprise française a annoncé, le 2 avril 2018, qu’elle en fermerait deux.
À 130 kilomètres au sud de Tocopilla, toujours dans le désert d’Atacama au Chili, se trouve la ville de Mejillones, et ses 13.000 habitants.
Engie s’est installé à Mejillones en 1995 en construisant une première centrale à charbon du même nom (Central Termica Mejillones), qui a aujourd’hui une capacité de production de 592 Mégawatts.
Mi-2018, une troisième unité, qui représente un investissement d’environ 1.100 millions de dollars, devrait être mise en service à Mejillones.
Graciela, 67 ans, est atteinte d’un cancer du sein. Un des fléaux qui touche Mejillones est la consommation de crack. Sa fille en est morte en 2014. Elle a élevé seule son petit-fils, Jonathan : « Ici, chacun vit sa vie. Personne ne se préoccupe vraiment de la santé des gens. »
La zone industrielle de Mejillones s’est installée au pied des maisons du « pueblo ».
Les pêcheurs artisanaux et les centrales à charbon doivent désormais cohabiter. Les effets néfastes sur l’écosystème marin ont des conséquences sur l’activité des pêcheurs, qui sont obligés d’aller pêcher plus loin pour ne pas contaminer, à leurs tours, leurs voisins.
Un nouveau quai de débarquement de charbon a été inauguré fin 2017. Une des raisons pour lesquelles les centrales à charbon sont construites sur la côte est que les combustibles arrivent par la mer.
« Mejillones », en espagnol signifie « moules ». La baie du port de pêche en regorgeait avant l’arrivée des usines. Mais au Chili, « moules » se dit « choros ». L’explication : ce sont les colons espagnols qui ont ainsi baptisé la ville en raison de l’abondance de ce mollusque dans la baie.
Le nouveau quai de débarquement de Mejillones a été construit pour décharger plus de six millions de tonnes de charbon par an et alimenter les centrales d’Engie. À chaque déchargement, qui s’opère à l’aide d’une immense pince, du charbon est répandu dans la mer.
Marcelo, 66 ans, trésorier du syndicat de pêcheurs artisanaux Alga Roja, a vécu toute sa vie sur son bateau, le « Mamita Yola ». Selon lui, « on ne peut plus produire de fruits de mer dans la baie de Mejillones, elle est contaminée par les usines ». Il reconnaît qu’« Engie a aidé les pêcheurs du village contrairement aux autres entreprises mais ils doivent absolument diminuer la pollution ».
Un plongeur industriel qui travaille pour les entreprises énergétiques et qui souhaite rester anonyme raconte que « la population marine s’est réduite à 5 % de ce qu’il y avait auparavant ». Il témoigne : « Moi, le fond marin, je le vois tous les jours. Et je vois du charbon fossilisé, du charbon durci. Les crabes, au fond de la baie, ont la carapace couverte de charbon. »
Les plus âgés du village se souviennent avec nostalgie de l’abondance des poissons et crustacés dans la baie autrefois.
Pour refroidir les turbines qui produisent l’électricité dans une centrale à charbon, de très grands volumes d’eau sont pompés dans l’océan. Une fois qu’elles ont servi au refroidissement des turbines, les eaux désormais plus chaudes et polluées de produits chimiques contre les algues sont rejetées dans l’océan.
Avant l’implantation des usines à Mejillones, la baie regorgeait d’une immense biodiversité marine. Selon certains pêcheurs, la population marine se serait réduite à 5 % de ce qu’elle était auparavant.
Dans la zone industrielle de Mejillones, d’autres usines participent à la pollution environnementale. Ces quatre cheminées sont une seule et même usine. Son activité : fabriquer de la farine à base de déchets de poissons pour nourrir les poissons d’élevage.
Augustin est mort en octobre 2016 d’une maladie cardiovasculaire. De nombreuses études internationales démontrent que, parmi les polluants atmosphériques rejetés par les centrales thermiques à charbon, certains comme le mercure (un métal lourd) peuvent provoquer de sérieux dommages cardiovasculaires, notamment chez les personnes vulnérables, comme les enfants.
Liza et son mari vivent à Mejillones depuis 15 ans. Ils ont deux enfants et ont perdu leur petit garçon de 4 ans, Augustin, d’une maladie cardiovasculaire en octobre 2016. En décembre 2017, ils sont venus à l’église pour la cérémonie des quatre ans de la naissance de leur fils défunt.
Tous les jours, des camions qui transportent de l’acide sulfurique défilent à Mejillones.
Liza vient se recueillir sur la tombe de son petit garçon, Augustin, toutes les semaines : « Tout est allé très vite. On ne savait pas qu’il était malade. Jusque là, je ne pensais pas que la pollution pouvait causer des maladies cardiaques. » Il n’y a pas d’antécédents dans sa famille.
À l’entrée de la zone industrielle, Enaex, qui se présente comme un leader de la fabrication d’explosifs pour les mines, possède une de ses plus vieilles usines : une centrale de production de nitrate d’ammonium.
Maria, 55 ans, est arrivée à Mejillones quand elle avait 10 ans, après le coup d’État militaire de Pinochet. En 1995, elle a réalisé que ses enfants grandissaient dans une zone sacrifiée, et elle a décidé d’agir. « Avec mon association, Mejiambiante, on a fait analyser par un chercheur un échantillon de poussière récolté sur le toit du lycée. Il a trouvé 14 métaux lourds. » Une plainte a été déposée. Rien n’a changé.
Conscients de l’environnement pollué et sacrifié dans lequel ils ont grandi, un groupe de jeunes entre 20 et 35 ans ont créé une association de protection de l’environnement et de développement d’activités sportives et culturelles, Caminantes de la Niebla (« les marcheurs du brouillard »).
Parmi les activités proposées par les jeunes, il y a le nettoyage d’une décharge sauvage. Claudio, un des fondateurs, explique « qu’aujourd’hui la décharge municipale est très éloignée, ferme tôt et qu’il faut payer. Les gens viennent donc jeter leurs déchets ici ». Toutes les deux semaines, ils viennent nettoyer et ont même obtenu que la municipalité leur prête main-forte avec des tractopelles.
Engie construit à Mejillones une nouvelle centrale à charbon. Dans la famille des énergies fossiles, le charbon est celui aux pires impacts sur l’environnement et le climat. Lors de la création d’une Alliance mondiale pour la sortie du charbon, à la COP23, en novembre 2017, la ministre canadienne de l’Environnement a rappelé qu’« environ un million de personnes meurent tous les ans dans le monde à cause de la pollution de l’air provoquée par la combustion du charbon ». Engie fait partie de cette Alliance.


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Lire aussi : Engie annonce la fermeture de la centrale à charbon la plus polluante d’Australie

Source : Marion Esnault pour Reporterre

Photos : © Marion Esnault/Reporterre
. chapô : À Tocopilla, dans le nord du Chili, où vivent environ 25.000 personnes, la multinationale Engie est présente depuis 1915 et exploite les quatre plus vieilles centrales à charbon du pays. Elles ont 58 ans. La durée dite de « vie utile » d’une centrale est estimée à 24 ans.

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