Civil ou militaire, l’atome est une technique de destruction massive

Durée de lecture : 4 minutes

11 mars 2014 / Noël Mamère

« Plus jamais ça » - et pourtant, les nucléaristes français, et le gouvernement « socialiste » font comme si Fukushima n’était pas advenu. Il faut sortir, comme le Japon, l’Allemagne et la Suisse, de la frénésie nucléaire.


Chaque fois que nous sommes confrontés à un événement important, aux conséquences dramatiques, nous crions : « plus jamais ça »… Et la vie reprend son cours, comme si de rien n’était. Quelques évènements se distinguent par leurs répercussions dans notre vie quotidienne et dans l’esprit du temps. Sauf qu’il existe des évènements qui changent durablement notre rapport au monde. La catastrophe nucléaire de Fukushima est l’un de ces marqueurs. Ce qui s’est passé le 11 mars 2011 continue de hanter la conscience de millions de japonais, touchés directement par la catastrophe, mais elle a aussi transformé notre rapport au nucléaire, peut-être plus profondément que Three Miles Island ou Tchernobyl. Et ceci pour plusieurs raisons :

- 1 - Cette fois, on ne pouvait pas dire : c’est la faute au hasard , à l’incurie des autorités communistes, à la vétusté des installations… Non, ce jour là, l’accident nucléaire éclatait dans un des pays les plus industrialisés et technologiquement développés de la planète. Le Japon, à l’égal de la France, s’est lancé dans une sorte de frénésie nucléaire pour répondre aux besoins de sa croissance. Il en paye le prix fort, parce qu’il a toujours refusé de remettre en cause son modèle de consommation, présenté comme un miracle au début des années 80.

- 2 : Fukushima résulte de la conjonction, improbable pour les nucléocrates, mais évidente pour tous les esprits éclairés, entre une catastrophe naturelle et un dispositif nucléaire. Ce qui s’est passé à Fukushima peut intervenir dans n’importe quel pays. La centrale du Blayais, que je connais bien, a déjà été victime de dysfonctionnements liés au climat et à ses conséquences. Les militants de Greenpeace ont plusieurs fois démontré que la sécurité des centrales nucléaires est un mythe face à un petit groupe terroriste un tant soit peu organisé. Les catastrophes naturelles et le terrorisme ne peuvent être inscrits dans un cahier des charges.

- 3 - Le Japon avait déjà été touché au plus profond de sa chair par l’horreur du nucléaire militaire. Hiroshima et Nagasaki ont marqué l’entrée de l’humanité dans l’ère nucléaire. La bombe atomique a été le point de départ de « l’obsolescence de l’homme », comme le philosophe Günther Anders a pu l’écrire. En août 1945, ce ne sont pas des hommes qui ont été tués dans une explosion nucléaire, mais l’humanité qu’on a tenté d’assassiner. Soixante six ans après, l’inconscient collectif ne peut pas ne pas lier les deux évènements. Le japon est une deuxième fois frappé par le nucléaire. Civil ou militaire, l’atome est une technique de destruction massive qui se distingue de toutes celles qui l’ont précédée.

L’impact de Fukushima sur l’imaginaire collectif mondial a été tel qu’il a eu des conséquences immédiates. Au Japon, les centrales ont été arrêtées durant de nombreux mois, même si le gouvernement Abe tente de relancer la machine nucléaire enrayée par le grain de sable introduit par l’arrêt des réacteurs de Tepco. Le Japon est aujourd’hui un pays qui doute des conditions de son développement. Tenté par un repli sur soi et un retour aux sources du nationalisme, il voit en même temps le développement d’un mouvement écologiste et antinucléaire fort, alors qu’il est resté longtemps rétif à la contestation du productivisme.

De nombreux pays ont annoncé un ajournement de leurs projets. L’Allemagne et la Suisse, hier farouches défenseures de l’atome, ont décidé son abandon progressif. L’Italie a confirmé son refus du nucléaire, l’Inde l’a retardé. Parmi les irréductibles partisans de l’atome à tout crin, la France, où se pose maintenant la question du coût du à une nouvelle évaluation des risques et des conditions de la sureté. Question qui rend désormais crédible, pour une partie de l’opinion, la mise en cause de la légitimité même de l’industrie nucléaire.

Mais en France, malgré Fukushima, le lobby nucléocrate est toujours aussi puissant, conforté par un Président socialiste. La promesse de réduction du pourcentage de l’énergie nucléaire à l’horizon 2020 paraît toujours aussi floue. La promesse de fermeture de Fessenheim ne connaît pas le moindre début de réalisation. L’éventuel remplacement de centrales actuelles par des EPR, dits de troisième génération, confirme la volonté du gouvernement de poursuivre la filière nucléaire. La loi sur la transition énergétique n’annonce rien de bon en la matière.

Je redoute fort que la Conférence sur le Climat de Paris, fin 2015, ne soit l’occasion pour le lobby nucléaire de reprendre la main en faisant du dérèglement climatique une arme fatale pour développer le nucléaire.

Face à cette supercherie, l’écologie politique doit parler d’une seule voix et refuser les arrangements politiciens.



Source : Noël Mamère pour Reporterre.

Dessin : Vincent Lefrançois.

Consulter le Dossier Fukushima.


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