Climat : ne prenons plus l’avion

5 septembre 2014 / Pierre-Emmanuel Neurohr

Premier détenu climatique de France, Pierre-Emmanuel Neurohr a passé deux mois en prison pour avoir bloqué des avions. Il repasse en procès ce vendredi 5 septembre. Il estime que le changement climatique entraîne un risque de génocide.


J’étais sur le tarmac de l’aéroport Charles-de-Gaulle, et tout à coup, j’ai vu un Airbus A319 à deux cents mètres de moi qui commençait à rouler vers la piste de décollage. J’ai marché vers l’avion, me suis positionné debout devant lui et l’ai bloqué. C’était il y a deux ans. J’ai alors réalisé cinq actions de ce type, et ai passé deux mois en prison.

Afin de ne pas détruire le climat de la planète, il ne faut pas dépasser 1,5 tonne de CO2 par personne et par an, toutes activités confondues. Un seul voyage en avion vous fait envoyer deux tonnes de CO2 dans la fine couche d’atmosphère de la Terre en quelques heures seulement (1).

Toute personne rationnelle comprend donc que pour ne pas détruire le climat, il faut - entre autres choses - interdire l’avion. À moins de penser que 2 + 2 = 3. En fait, sauf à faire dans la pyromanie, aucune autre activité dans votre vie n’est aussi efficace pour détruire le climat. Étant donné ces réalités, toute personne qui trouve une "raison" pour utiliser l’avion a trouvé une "raison" pour détruire le climat de la planète : on ne fait pas plus dingue.

L’ensemble des études scientifiques prouvent que d’ici 2030, dans à peine quinze ans, des parties entières de la planète seront en situation de sécheresse quasi-permanente (2). L’agriculture des pays des régions tropicales et subtropicales, entre autres, va être anéantie, et des dizaines de millions d’êtres humains vont être assassinés.

Étant donné qu’il ne s’agira pas de fluctuations naturelles, mais de la conséquence prévisible, planifiée, de la pollution générée par des pays comme la France, ces millions de morts seront les victimes d’un génocide.

Toutes les arguties juridiques et sémantiques jamais inventées n’y changeront rien. De manière plus générale, et étant donné nos connaissances actuelles, lorsque vous entendez l’expression orwellienne "croissance économique", pensez "génocide".

Cela fait plus de cinquante ans - une moitié de siècle ! - que les écologistes écologisent. Le résultat est grandiose : la planète est en phase de destruction accélérée. Combien de temps encore Greenpeace va-t-il nous gonfler en déversant un tas de charbon par terre ? Combien de temps encore Générations futures va-t-il nous gonfler en réalisant la huit-milliardième étude prouvant qu’il y a des pesticides dans nos corps ?

Les écologistes français font penser à ces poulets dont on coupe la tête mais qui continuent de courir à toute berzingue avec un air très décidé. Les recettes qu’ils appliquent ont eu un demi-siècle pour prouver leur totale inefficacité, mais ils continuent comme si de rien n’était (3).

Une évaluation honnête de ce bilan catastrophique permettrait peut-être d’envisager une approche plus combative, tout en continuant à respecter strictement le principe de non-violence.

Je passe en procès le 5 septembre pour une action que j’ai réalisée alors que j’avais déjà de la prison avec sursis sur la tête. Je ne suis accusé d’aucune violence, ni d’aucun vol. Il s’agit donc - presque par définition - d’un procès politique, en conséquence de quoi je n’aurai pas recours à un avocat, malgré le risque d’emprisonnement pour récidive.

J’ai agi en ayant à l’esprit ce qu’ont dit les survivants des camps : toujours rester vigilant. Ils n’ont jamais dit que la seule forme que puisse prendre un génocide est celle mise en œuvre par les allemands au siècle dernier. Le système génocidaire actuel qui prépare la destruction du climat de la Terre a besoin d’être protégé par des juges afin de continuer sa course folle.

http://www.youtube.com/watch?v=eyVZbraoUDk

Vidéo de la cinquième action de blocage à l’aéroport Charles-de-Gaulle.

L’Histoire de France n’est pas très glorieuse, quand on parle de juges. Il n’en a pas manqué pour appliquer les lois selon lesquelles les esclaves étaient des objets. Il n’en a pas manqué pour appliquer les lois racistes de Vichy. Ceux qui me jugeront vendredi, qu’ils le veuillent ou non, devront décider si, en toute connaissance de cause, ils veulent défendre un système génocidaire.

On peut, on doit apprendre grâce à l’Histoire. Les gens qui interdisent par principe les comparaisons historiques interdisent la réflexion. L’une des raisons pour lesquelles j’ai réalisé ces actions, ce sont les conversations que j’ai eues avec la sœur de ma grand-mère, Alice Daum. Alors qu’elle avait 101 ans et toute sa tête, elle m’a raconté pourquoi elle s’est engagée dans la Résistance, son arrestation par la Gestapo, et l’envoi de son mari en camp de concentration à Buchenwald. Lorsqu’un caporal autrichien cinglé publia "Mein Kampf", les Allemands ne pouvaient pas savoir qu’il y aurait Auschwitz quinze ans plus tard, même s’ils pouvaient comprendre que porter au pouvoir un malade mental n’est jamais une bonne idée.

Aujourd’hui, notre génération peut savoir exactement ce qui se passera dans quinze ans étant donné qu’il s’agit de modifications physiques graduelles de la planète dont la science n’a aucun mal à prédire où cela nous mène (4). En ce sens, notre génération a encore moins d’excuses que la génération d’allemands des années 30. Personne en France ne pourra dire "Je ne savais pas".

Mon patronyme n’est pas "Mandela". Je manque de courage pour recommencer immédiatement ces actions, il m’est déjà arrivé, à bout de nerfs, de pleurer durant l’un de mes procès, j’ai peur de retourner en prison, où j’ai échappé à deux reprises par miracle à un tabassage en règle, et où j’ai dû cesser de manger pendant dix jours pour obtenir un changement de cellule - le médecin de la prison de la Santé avait alors diagnostiqué un risque de coma hypoglycémique.

Il se peut que vendredi, au moment de parler, je me révèle être un piètre avocat de la cause que je défends. Mais les évidences énoncées ici sont vraies en-dehors de ma personne. Comme l’a écrit Primo Levi, je ressens la honte que le crime de masse qui se prépare "puisse être introduit irrévocablement dans le monde des choses qui existent" (5).

Si quelqu’un pense qu’il est possible de détruire le climat de la terre sans provoquer un génocide, cette personne est cinglée.


EN PROCES

Le procès de Pierre-Emmanuel Neurhor aura lieu vendredi 5 septembre, à 13 h (prévoir tout l’après-midi, d’autres affaires pouvant passer en jugement avant) au Tribunal de Bobigny, 173 av. Paul Vaillant-Couturier, 14e chambre correctionnelle (métro Bobigny).

L’audience est publique.


Notes

1- « Pour que les concentrations en gaz à effet de serre arrêtent d’augmenter dans l’atmosphère, une règle de 3 relativement grossière entre l’absorption de dioxyde de
carbone par les océans et la végétation (environ dix milliards de tonnes de CO2) et la population mondiale actuelle (6,8 milliards d’individus plus ou moins gourmands en énergie) suggère qu’il faudrait rejeter au plus 1,5 t de CO2 par personne et par an en moyenne. »
, Climat : le vrai et le faux, Valérie Masson-Delmotte (l’une des principales climatologues françaises), 2011, p. 69.

Il existe différents modes de calcul, et 2 tonnes de CO2 est un chiffre relativement bas, selon le trajet, la classe choisie, etc. En fait, selon le gouvernement français, un aller-retour en 2e classe Paris-Montréal pollue notre fine couche d’atmosphère avec 2,5 tonnes de CO2 par individu (tableur Ademe V6.1, septembre 2010).

En prenant en compte le forçage radiatif dû au fait que le CO2 généré par les avions est déversé dans la stratosphère, et non au niveau de la troposphère, le ministère de l’Environnement britannique estime qu’il faut en fait multiplier par 1,9 les chiffres habituels, certains scientifiques avertissant qu’il faut en fait multiplier par plus de 4 fois ces chiffres…

2- Pour une méta-analyse (analyse des analyses existantes) sur cette question, voir par exemple Drought under global warming : a review, Aiguo Dai, WIREs Climate Change, 2010. Des extraits avec commentaires sont disponibles ici.

3- J’ai moi-même travaillé à Greenpeace, fondé le CNIID, travaillé à Bruxelles, etc., et je sais parfaitement que cela ne change rien. Ce n’est pas être pessimiste, que de dire cela, c’est être lucide et honnête. D’ailleurs, lorsqu’aucun adhérent ni aucun journaliste n’est présent, tous les écologistes travaillant dans toutes les associations reconnaissent cet état de fait, ou ils passeraient pour des benêts aveugles auprès de leurs collègues.

4- Le mot "graduel" est peut-être mal choisi, étant donné la vitesse fulgurante de la destruction en cours. Des millions d’années d’évolution naturelle sont remis en cause par deux générations de drogués à la surconsommation, en l’espace de grosso modo cinquante ans. Par graduel, je veux dire que le fait de remplir l’atmosphère de gaz à effet de serre ne peut avoir qu’une conséquence, totalement prévisible, surtout qu’il est clair que les rétroactions sont principalement "positives". À savoir que l’effet initial de la pollution des pays riches est malheureusement amplifié par certains phénomènes naturels qui y répondent : albédo, vapeur d’eau, etc.

5- Je n’ai que la version anglaise : « (...) the shame the Germans did not know, that the just man experiences at another man’s crime ; the feeling of guilt that such a crime should exist, that it should have been introduced irrevocably into the world of things that exist, and that his will for good should have proved too weak or null, and should not have availed in defence. », The Truce, Primo Levi.




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Source : Courriel à Reporterre.

Photos : Parti de la résistance

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