Climat tendu à Lima entre pays développés et pays en développement

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9 décembre 2014 / Emilie Massemin (Reporterre)

Financement, contributions nationales... Huit jours après le début de la COP20, les débats s’enlisent dans la traditionnelle opposition entre pays développés et pays en développement. Les lobbies affûtent leurs arguments et la société civile organise son Sommet de la Terre.


Depuis huit jours, des négociateurs venus de 195 pays débattent sans relâche dans la base militaire qui accueille la conférence des parties (COP20) sur le climat à Lima. Objectif, dessiner les contours du futur accord de Paris, qui devrait voir le jour lors de la COP21 en décembre prochain, et prendre des mesures pour la période entre 2015 et 2020. Les négociations, très techniques la première semaine, devraient prendre une tournure plus politique à partir de ce mardi avec l’arrivée des ministres. Mais où en est-on exactement ?

Dès le premier jour, Rajendra Pachauri, président du GIEC, a mis les négociateurs sous pression : pour maintenir le réchauffement sous la cible des 2°C au-dessus de la température de l’ère pré-industrielle, les émissions de gaz à effet de serre (GES) devront diminuer d’au moins 40 % d’ici 2050 par rapport à 2010, et atteindre zéro en 2100. Le délégué de l’île de Nauru, en Micronésie, a plaidé au nom de l’Alliance des petits États insulaires (AOSIS) pour l’adoption d’un accord permettant de limiter le réchauffement à 1,5°C.

Mais les jours suivants, les discussions se sont heurtées à des désaccords croissants entre les pays développés et les pays en voie de développement. Les débats les plus virulents se sont déroulés au sein même de la Plate-forme de Durban pour une action renforcée (ADP), chargée de préparer l’accord de Paris.

Les États développés reviennent sur leur promesse d’aide financière

Sur la finance, d’abord. Lors de la conférence de Copenhague, en 2009, les pays développés avaient promis d’aider les pays en développement à hauteur de cent milliards de dollars par an d’ici à 2020. « A Lima, l’ambition est descendue à dix milliards », regrette au téléphone Malika Peyraut des Amis de la Terre, présente à Lima. Certains pays comme l’Australie, la Belgique, l’Irlande... n’ont pas encore contribué au Fonds vert pour le climat.

Quant à mettre en place un financement pérenne... Mardi, le délégué suisse a annoncé qu’il refuserait tout objectif chiffré. Mercredi, l’Union européenne et le Japon ont ajouté qu’ils trouvaient « problématique » de s’engager sur un financement « adéquat et prévisible ». Ils ont été mis au défi d’expliquer « comment un financement insuffisant et imprévisible pourrait renforcer l’action climatique », rapporte l’International Institute for Sustainable Development (IISD). De guerre lasse, l’Égypte a fini par présenter, jeudi, un projet alternatif proposé par le groupe africain, appuyé par la Bolivie.

Adaptation, limitation des émissions, ou les deux ?

Autre point de friction, le contenu des Contributions prévues déterminées au niveau national (CPDN, iNDCs en anglais). Ce sont les feuilles de route que les États devront présenter en mars 2015 au plus tard, présentant leurs engagements pour l’accord de Paris. « Les pays développement souhaitent qu’elles intègrent des objectifs d’adaptation et de son financement, explique Malika Peyraut. Mais les États développés exercent une vraie pression pour qu’elles se limitent à l’atténuation, c’est-à-dire la réduction des émissions de GES. Ce qui exclurait toute discussion sur la justice climatique. » Jeudi, la question n’était pas tranchée. Elle est pourtant cruciale. D’après un rapport de l’UNEP publié vendredi, l’adaptation pourrait coûter jusqu’à 150 milliards de dollars aux pays en voie de développement d’ici 2025/2030, et entre 250 et 500 milliards de dollars par an d’ici 2050, si le réchauffement atteignait 2°C ! Quant à la question des mesures à adopter avant 2020, elle n’est qu’à peine évoquée.

Il reste donc du travail aux négociateurs. Reste le décalage croissant entre la teneur des débats et la réalité du réchauffement climatique, alors que des défenseurs des droits humains et de l’environnement se font assassiner au Pérou et qu’un typhon a ravagé pour la quatrième fois les Philippines, dont le négociateur phare, Yeb Sano, a été écarté de la conférence.

Les industriels sur le pont, les citoyens aussi

Autre sujet de préoccupation, la présence des lobbies. « Ils sont beaucoup moins présents qu’à Varsovie, lors de la COP de 2013 , mais présentent leurs fausses solutions lors de side events, explique Malika Peyraut. Shell et d’autres industriels vont ainsi faire un exposé sur les techniques de capture et de stockage du carbone. »

Philippe Joubert, ancien président d’Alstom Power et représentant spécial pour l’énergie et le climat pour le conseil mondial des entreprises pour le développement durable (WBCSD), a de son côté prévu de présenter l’étude Global Electricity Initiative, établie sur la base des opinions d’une cinquantaine de grands producteurs d’électricité tout autour de monde, sur les stratégies à adopter – énergies renouvelables - en termes de production d’électricité pour limiter au maximum les émissions de gaz à effet de serre. Il présentera aussi d’autres travaux de l’Institut Cambridge sur le prix du carbone, et un « Water Energy Nexus » sur l’utilisation d’eau dans la production d’électricité. « Nous réclamons que les grands producteurs d’électricité, les industriels puissent être présents lors des négociations, explique Philippe Joubert à Reporterre. Ils sont à la fois le problème et la solution. »

- “Shell, sors des sables bitumineux" -

Mais les industriels ne sont pas les seuls à se mobiliser. Pour accentuer la pression sur les dirigeants, la société civile a investi le centre-ville de Lima. Un Sommet de la Terre y a débuté hier lundi, avec 240 ateliers sur la finance, l’énergie, le traité Tafta... en trois jours. Demain mercredi aura lieu une grande Marche pour le climat, qui devrait rassembler environ 10 000 personnes. Une autre manière de faire bouger les lignes.


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Source : Emilie Massemin pour Reporterre.

Photos : IISD.

Lire aussi : Climat : à Lima, les pays du monde entier décollent pour la COP21 de Paris, en 2015.


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