Comment l’agro-industrie infiltre les lycées agricoles
En Bretagne, dans les lycées agricoles privés, l’agro-industrie s’immisce partout. - © Alexandre Clérisse / Reporterre
En Bretagne, dans les lycées agricoles privés, l’agro-industrie s’immisce partout. - © Alexandre Clérisse / Reporterre
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La FNSEA et l’agro-industrie sont omniprésentes dans les conseils d’administration des lycées agricoles bretons privés. L’influence de ces entreprises, véritables sponsors, va jusqu’aux finances des lycées.
Cette enquête a été réalisée avec le média d’investigation breton Splann !.
En Bretagne, dans les lycées agricoles privés, l’agro-industrie s’immisce partout. Et en premier lieu dans les conseils d’administration (CA), qui sont à la tête des associations de gestion de ces établissements scolaires, sous contrat avec l’État. Splann ! et Reporterre ont découvert que les instances dirigeantes d’au moins 9 des 28 lycées privés bretons accueillent des membres de l’agro-industrie.
Ces conseils d’administration ont une forte influence sur les lycées agricoles. Ils votent toutes les décisions stratégiques, décidant ainsi des investissements sur l’exploitation agricole ou de la nomination du chef d’établissement.
Le parcours de Danielle Even en est un symbole. Présidente du conseil d’administration des lycées agricoles privés Pommerit et La Ville Davy (Côtes-d’Armor), deux des plus grands établissements bretons, cette éleveuse de porcs fait aussi partie du tableau de famille du lobby porcin, cartographié pour Splann !.
Membre de la FNSEA, Danielle Even a été présidente de la chambre d’agriculture des Côtes-d’Armor, de 2016 à 2025, et présidente d’Agriculteurs de Bretagne, une association qui défend les valeurs d’une agriculture productiviste, de 2014 à 2022. Et comme le montre notre organigramme, elle n’est pas la seule à être affiliée à la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire, qui défend une vision productiviste de l’agriculture ou à l’agro-industrie.
Le vice-président du CA du lycée Le Nivot à Lopérec (Finistère), Anthony Taoc, éleveur de dindes et producteur de céréales, est administrateur de la coopérative Le Gouessant. Il a été élu sur la liste FNSEA-JA à la chambre d’agriculture en 2019.
Claudie Le Menn, présidente du lycée Saint-Joseph Kerustum à Quimper, possède une exploitation de 90 truies naisseur-engraisseur et 80 vaches laitières et est membre de la FDSEA 29.
Ou encore Noël Danilo, le président du CA du lycée La Touche à Ploërmel, qui a longtemps été salarié de l’agrofourniture et est membre d’Intercereales, lobby de la filière céréalière créé par la FNSEA.
Des CA particulièrement opaques
Les noms et professions des présidents, comme des membres des conseils d’administration, ne sont d’ordinaire pas rendus publics et sont même particulièrement confidentiels. Pourtant toute association, lorsqu’elle dépose ses statuts, doit indiquer la composition de son CA en préfecture. Malgré de nombreuses demandes, ni la préfecture, ni la direction régionale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt de Bretagne (Draaf), ni le ministère de l’Agriculture n’ont communiqué ces informations à Splann ! et à Reporterre.
Une opacité, également subie par les enseignants et leurs représentants syndicaux, qui n’ont pas de représentants au sein des conseils d’administration de leur établissement, au contraire des lycées agricoles publics.
La CGT-Enseignement privé a mené une enquête en 2024 auprès des enseignants des lycées privés. Sur les 300 sondés, 60 % disent n’avoir aucun retour des décisions du CA, et 23 % ne pas pouvoir citer un membre.
En réponse à cette étude, le Réseau d’établissements d’enseignement agricole privés (Cneap) a répondu à la CGT que « les personnes présentes [au sein des conseils d’administration] participent à titre personnel et ne représentent en aucun cas une structure ou une entité en tant que personne morale ».
Face à ce manque de transparence, une proposition de loi a été déposée le 11 juillet par des députés du Nouveau Front populaire demandant de garantir, au sein des conseils d’administration, la présence de représentants des enseignants, des personnels, des élèves et des parents d’élèves.
Cette opacité ne peut que « nourrir des inquiétudes légitimes quant à l’influence indirecte de certains lobbies agro‑industriels ouvertement hostiles à la protection de l’environnement », écrivent les députés.
Des finances sous influence
La présence de l’agro-industrie s’étend à l’intérieur des salles de classe, par l’intermédiaire de leurs chargés de relations partenariales écoles/lycées et leurs chargés de communication qui organisent des activités pour les élèves. Tel un concours d’écriture « sur un sujet d’actualité proposé par la commission communication du groupe [agroalimentaire] Eureden ». Ou un « challenge vidéo interécole » (par Eureden) à destination des élèves et de leurs professeurs.
Certaines coopératives sont invitées directement dans les murs du lycée, comme Innoval, société de services en élevage, qui a organisé en mai le « salon de l’étudiant by Innoval » au lycée Le Nivot.
« Ils nous soutiennent financièrement et nous, en contrepartie, on leur fait une vraie communication »
Les lycées privés l’avouent sans fard : ils font régulièrement appel au soutien des acteurs de l’agriculture industrielle en échange d’une visibilité auprès de leurs élèves. « Ils nous soutiennent financièrement et nous, en contrepartie, on leur fait une vraie communication, on leur met à disposition des salles de réunion, on les privilégie sur les temps de job dating. C’est du partenariat qui se veut gagnant-gagnant ! » décrit le directeur adjoint du lycée La Touche, Sébastien Mary.
« Ils contribuent aux projets d’innovation et aux opérations de communication », détaille le tout nouveau directeur du lycée La Ville Davy, Frédéric Watine. Le lycée met aussi « à disposition les locaux pour ces structures, ce qui renforce les liens ».
Une pratique habituelle, comme à The Land, un campus d’enseignement agricole ayant accueilli à plusieurs reprises la Cooperl, l’une des plus grandes coopératives d’éleveurs de porcs en France, dont un « séminaire prospectif » destiné à ses équipes.
Au lycée Saint-Clair (Loire-Atlantique), une « convention de mentorat d’entreprise » a été signée avec Terrena, un autre mastodonte du secteur agro-industriel. Selon le lycée, ce partenariat permet « de bénéficier d’un accompagnement privilégié : découverte des métiers, visites d’usines, échanges avec des professionnels et immersion dans le monde coopératif ».
« C’est comme si on nous disait : “Tu ne vas parler que d’agriculture conventionnelle”. On ne devrait pas avoir le droit de favoriser Terrena ou une autre coopérative », dénonce Jeanne [*], professeure du lycée.
« Il n’y a pas de fausse naïveté dans ces partenariats, répond Anne Courtel, directrice adjointe du lycée Saint-Clair. Dans le cas du mentorat de Terrena, certains élèves sont “anti-terrena” et nous ne cherchons pas à les convaincre du contraire. Nous cherchons également à travailler avec des concurrents de Terrena, comme nous le faisons avec des entreprises d’expertise comptable agricole ou des banques. Nous cherchons à faire entrer tout type d’entreprise ou organisme, avec tout type de sensibilité. »
Les élèves sont, eux aussi, incités à démarcher ces entreprises agro-industrielles pour, par exemple, pouvoir financer leur participation au Trophée international de l’enseignement agricole (Tiea) qui a lieu tous les ans lors du Salon de l’agriculture. À cette période de l’année, les publications des lycées et des élèves fleurissent pour les remercier. Certaines équipes d’élèves créent même un compte Instagram dédié à la promotion des partenaires, comme celui du lycée Pommerit.
Une pluie de sponsors
La présence de l’agro-industrie s’étend aussi aux réseaux sociaux des lycées. Dans les publications, la moindre visite de ferme est adossée à la présence d’un technicien d’une coopérative, les entreprises sont mises en avant, n’oubliant jamais de les « remercier » ou de rappeler « leur engagement auprès des jeunes ».
Sur son compte Instagram, le lycée La Touche a ainsi publié, chaque jour durant une semaine entre avril et mai, un visuel mettant en avant un de ses partenaires : Seremor, Agrial, Cerfrance, Convivio, Eureden, Nutréa… Une pratique répandue sur les réseaux sociaux des lycées agricoles.
Ceux-ci mettent aussi régulièrement en avant les visites de classe dans les entreprises de l’agro-industrie, donnant un bon aperçu de leur sujet d’étude. Comme cette semaine « porc » organisée en avril par le lycée Le Nivot pour le BTS production animale.
Les marques elles-mêmes rivalisent d’idées avec l’organisation de différents événements et modules pédagogiques. Comme cette journée sur l’alimentation animale organisée par Eureden le 2 juin pour les élèves de Pommerit, ou celle organisée par le groupe coopératif Even et Claas Bretagne Nord pour le lycée agricole Kernilien, situé près de Guingamp. De quoi avoir la mainmise sur les récits et les esprits.