123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

EnquêteAgriculture

Comment la coopérative Limagrain a bâti un empire des semences avec l’aide de l’État

Limagrain a « écrasé la concurrence en France » dans le domaine des semences.

[Enquête 2/2] Née dans le Puy-de-Dôme, la coopérative Limagrain est devenue, en plus d’un demi-siècle, un géant. Un essor qu’elle doit aux semences hybrides, aux OGM et à un lien privilégié avec l’État français.

Limagne (Puy-de-Dôme), reportage

Enquêter sur Limagrain est une gageure. Les sources sont rares et, souvent, les bouches scellées. Il faut dire que l’entreprise se plaît encore à se présenter comme une petite coopérative locale et apprécie la discrétion. En 2019, l’émission de France 2 Cash Investigation a jeté un pavé dans la mare en consacrant un sujet aux semences potagères et à Limagrain. Dans les jours qui ont suivi, nous raconte Jean-Paul Onzon, agriculteur à Ennezat (Puy-de-Dôme), tous les adhérents de la coopérative ont reçu un texto leur interdisant de parler à la presse.

« Ce n’était pas une demande ou un conseil, c’était un ordre », se souvient-il. Guy Kastler, membre de la Confédération paysanne, insiste de son côté sur la « culture du secret » qui entoure l’entreprise : « On a accès à très peu de choses, car ils ne publient pas leurs comptes ». Sans surprise, Limagrain n’a pas répondu à nos sollicitations, pas plus que la Semae, l’organisation interprofessionnelle de la filière des semences en France, la chambre d’agriculture du Puy-de-Dôme, ou encore l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), dont l’histoire est intimement liée à celle de l’entreprise, qui a affirmé ne disposer de personne pour nous parler.

Entrer dans la « modernité »

Pour comprendre Limagrain et son importance dans le paysage agro-industriel français, il faut opérer un retour dans l’histoire. Limagrain est bien née comme une coopérative d’agriculteurs céréaliers de la plaine de la Limagne, dans le Puy-de-Dôme, au mitan du XXe siècle, mais la nouvelle donne agricole, post-Seconde Guerre mondiale, infléchit rapidement sa trajectoire.

Limagrain a travaillé main dans la main avec les services de l’État pour développer son activité. © Antoine Boureau / Reporterre

À la Libération, l’agriculture française devait entrer de plein pied dans la « modernité ». Il s’agissait de remembrer, de ménager une place aux tracteurs, d’avoir recours à la chimie, mais aussi d’innover en matière de semences. C’était particulièrement le cas pour le maïs. « Le maïs acquiert une importance stratégique dans la perspective de l’intensification planifiée de l’élevage, en vue d’une augmentation de la production de lait et de viande, écrivent les chercheurs Christophe Bonneuil, Frédéric Thomas et Olivier Petitjean dans leur ouvrage Semences, une histoire politique (éd. Charles Leopold Mayer, 2012). Il s’agit de satisfaire les besoins accrus en alimentation animale et de réduire la dépendance de la France envers les importations ».

« On peut augmenter les rendements d’un coup de baguette magique »

Les Étasuniens avaient une solution clé en main : les semences hybrides, qu’ils développaient depuis les années 1920. Fruit d’un long travail de sélection, un hybride est le résultat du croisement de deux variétés de la même espèce, chacune apportant ses caractéristiques propres.

Dès 1945, 90 % des surfaces de maïs des États-Unis étaient déjà issues de semences hybrides, qui permettent des gains de productivité. « Le maïs hybride fait alors l’objet d’une propagande gigantesque, souligne l’ingénieur agronome et économiste Jean-Pierre Berlan. La science apparaît comme miraculeuse, c’est la manne qui tombe du ciel. On peut augmenter les rendements d’un coup de baguette magique. Et l’Inra fonce droit dans le panneau. »

Faire émerger des « champions nationaux »

Alors que les hybrides étasuniens n’étaient guère adaptés aux territoires hexagonaux et qu’un enjeu de souveraineté se posait, les ingénieurs de l’Inra se mirent au travail et, entre 1950 et 1954, parvinrent à produire suffisamment de semences hybrides pour se passer des importations. Sous l’impulsion du ministère de l’Agriculture, une répartition des rôles s’est progressivement mise en place : à l’Inra [devenue Inrae en 2020] la recherche fondamentale, le transfert de compétences et la fourniture de variétés ; aux coopératives agricoles le rôle de les diffuser et, ce faisant, d’engranger les bénéfices.

Limagrain reste implanté dans sa terre d’origine, comme ici à Chappes (Puy-de-Dôme). © Antoine Boureau / Reporterre

Car outre les gains de productivité, les hybrides présentaient un autre avantage pour l’industrie semencière naissante : on ne peut pas les ressemer, les agriculteurs doivent donc racheter leurs semences chaque année. « Parler de semences hybrides est une mystification, tempête Jean-Pierre Berlan. Il faut parler de semences propriétaires ou captives. Une entreprise ne peut pas faire d’argent en vendant des semences que les agriculteurs peuvent ressemer. Avec les hybrides, tout change. On crée un marché : le marché de la génétique. »

Dès les années 1960, la petite coopérative puydômoise, devenue Limagrain en 1965, se rapprocha ainsi de l’Inra, tout particulièrement du directeur de sa station de Clermont-Ferrand, André Cauderon, surnommé « le pape du maïs ». Un partenariat à la fois formel et informel — Limagrain employant plusieurs anciens chercheurs de l’Inra — s’est noué et, en 1970, la variété de maïs LG11 était inscrite au Catalogue officiel des espèces et variétés de plantes cultivées.

La variété de maïs LG11 a permis à Limagrain de voir son activité exploser dans le monde.

Très résistante, elle permettait de cultiver le maïs dans des régions qui n’y étaient pas prédisposées. Elle se signalait aussi par sa précocité et ses rendements exceptionnels. « Le maïs LG11 a été conçu par Limagrain à partir de bases génétiques fournies par l’Inra, souligne Jean-Paul Onzon. C’est à ce moment-là que la coopérative commence à devenir une multinationale. Ici, en Limagne, de pauvres paysans deviennent des paysans riches ».

Limagrain doit donc beaucoup à l’État, décidé à faire émerger des « champions français » des semences. « C’est une création du ministère de l’Agriculture, tranche Guy Kastler. La grande différence avec les autres semenciers français, c’est ce partenariat privilégié avec l’Inra ».

Des décennies plus tard, cette relation ne se dément pas. L’entreprise de Saint-Beauzire a ainsi paraphé en 2024 un nouvel accord avec l’institut et peut se targuer d’être présente sur plus de 90 % des surfaces de maïs cultivées dans le monde.

Le seul semencier français à maîtriser les OGM

Le maïs LG11 a provoqué un big bang pour la petite coopérative auvergnate, qui a vu son chiffre d’affaires exploser. Dès lors, s’est opérée une stratégie menée tambour battant d’investissements dans la recherche, de diversification et d’internationalisation. En 1975, Limagrain acquit Vilmorin, spécialiste des semences potagères, puis Clause, numéro deux français du secteur, en 1996. « Les potagères c’est ce qui rapporte désormais le plus d’argent au groupe, observe Jean-Christophe Juilliard, directeur général de Limagrain de 2013 à 2016. C’est le marché le plus diversifié et le plus solide ».

L’entreprise s’est implantée aux États-Unis dès 1979 en créant une station de recherche à Kirkland, dans l’Illinois. Surtout, elle a investi tôt dans les biotechnologies et les OGM, en créant les laboratoires Biosem (1986), Biogemma (1997), puis Genective (2011), dont le programme, affiché sur son site, a le mérite de la clarté : « Développer, déréguler et commercialiser les caractères transgéniques du maïs ».

Limagrain a absorbé différentes entreprises afin de maîtriser toute la chaîne de production. © Antoine Boureau / Reporterre

« Quand j’étais encore en poste, nous étions une des quatre entreprises dans le monde à maîtriser ces techniques et le seul semencier français à savoir faire ça », poursuit Jean-Christophe Juilliard. Avec les rachats de Jacquet (1995), puis Brossard (2011), Limagrain entendait également maîtriser des filières de bout en bout, des semences à la transformation et la commercialisation de produits grand public.

« Il y a cette croyance que la science et les technologies ont toujours raison »

Si les informations sur la holding Limagrain sont rares, sa récente offre publique d’achat sur les 25 % de Vilmorin encore introduits en bourse l’a obligé à publier plusieurs documents. Ainsi peut-on prendre la mesure de la dimension tentaculaire du groupe, implanté partout dans le monde, y compris en Russie où il poursuit ses activités en dépit du conflit en Ukraine.

« Limagrain a complètement écrasé la concurrence en France », commente Jean-Pierre Berlan. Sa vision, héritée de l’après-guerre, reste inchangée. Jean-Christophe Juilliard affirme, en son temps, avoir voulu faire bouger les lignes, sans succès. « Il y a cette croyance que la science et les technologies ont toujours raison, explique-t-il. Certains cadres avaient du mal à comprendre que le monde changeait. Faire des lignes bio, par exemple, ça ne plaisait pas, car pas assez technologique et productif. » Limagrain garde son cap, acquiert des entreprises et investit dans la robotique, nouant des partenariats avec des start-ups comme Vif Systems ou Exotic systems.

Parmi ses « défis » du moment, celui de répondre aux enjeux posés par le changement climatique et le stress hydrique. La réponse, là encore, est immuable : innover et développer des variétés toujours plus résistantes à la sécheresse. Et, chemin faisant, accroître ses parts de marché.

legende