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Comment nos déchets plastiques se retrouvent illégalement en Malaisie

Ces déchets plastiques en provenance d'Australie, ici à Port Kelang en Malaisie, en 2019, ont été renvoyés dans leur pays d'origine.

Pour garder leur environnement propre et économiser de l’argent, les Occidentaux exportent leurs déchets plastiques, notamment en Malaisie. Ce type de « colonialisme » fait le bonheur des trafiquants.

Jenjarom (Malaisie), reportage

Des gnocchi Lustucru, des aliments pour chats Marque Repère, du café Privilège ou encore des compotes Pom’Potes… Sur un tas de déchets plastiques et électroniques récemment brûlés, des emballages de produits européens ont été déposés avant de subir le même sort. Pourtant, nous sommes au bord d’une petite route non loin de la ville de Jenjarom, en Malaisie, à des milliers de kilomètres du lieu où ils ont été jetés. Cette pollution plastique est au cœur des négociations pour un traité international qui s’est ouvert le 25 novembre à Busan, en Corée du Sud.

La Malaisie n’accorde pas de permis d’importation pour les plastiques mélangés de faible valeur. Ces emballages sont clairement arrivés de manière illégale depuis l’Hexagone. Comment ? « Probablement cachés dans des importations de papier destiné à être recyclé ici », dit Wong Pui Yi, chercheuse pour l’ONG Basel Action Network qui surveille les mouvements internationaux de déchets.

Il ne s’agit que d’un moyen parmi d’autres d’envoyer illégalement des déchets plastiques vers l’Asie du Sud-Est, si l’on se fie aux nombreux rapports (comme ceux d’Interpol ou de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime, ONUDC) qui ont étudié la question dans les dernières années. Parmi les stratégies préférées des trafiquants : faire une fausse déclaration au moment du transport (par exemple, en prétendant qu’il s’agit de plastique vierge), cacher dans les conteneurs des matières interdites derrière le plastique « propre », ou encore corrompre les douaniers.

Lire aussi : « Vos poubelles, gardez-les chez vous ! » La Malaisie malade des déchets occidentaux

En 2021, Wong Pui Yi a rédigé un rapport pour le Center to Combat Corruption and Cronyism (C4) sur le cas spécifique de la Malaisie, et notait qu’il est possible de verser des pots-de-vin à des députés en échange de l’octroi d’un permis d’importation de déchets. Par ailleurs, des usines disposant de tels permis incitent parfois les exportateurs occidentaux à leur envoyer du plastique sale et à mentir au moment d’étiqueter l’envoi ; celui-ci est ensuite distribué à de petites usines illégales de recyclage à proximité.

Un modèle bien organisé

Pourquoi les Occidentaux envoient-ils des déchets en Asie du Sud-Est ? Parce qu’ils en produisent plus qu’ils ne sont capables d’en traiter, bien sûr… mais Interpol ajoute une explication : longtemps, la Chine fut une destination pratique, puisque les propriétaires de cargos pouvaient remplir d’ordures les conteneurs vides allant y chercher toutes sortes de babioles — dont la fabrication utilise au passage du plastique recyclé. Croulant sous ces importations et affecté par leur pollution, l’empire du Milieu a fini par y mettre le holà en 2018.

Les entrepreneurs chinois du recyclage ont déplacé une partie de leurs opérations en Malaisie, selon une logique que résume la militante contre le recyclage illicite de plastique Pua Lay Peng : « Des patrons chinois ouvrent des usines illégales, et des intermédiaires issus de la minorité chinoise de Malaisie les aident à importer le plastique en corrompant les fonctionnaires malais. » Dans ce pays majoritairement musulman, qui institutionnalise la discrimination raciale, les membres de l’ethnie malaise sont surreprésentés dans les emplois du secteur public.

Un ouvrier charge des déchets plastiques dans un compresseur pour les recycler et les vendre à Bentong, en Malaisie, le 25 juin 2024. © AFP / Mohd Rasfan

« Le problème, poursuit-elle, c’est que quand nos douaniers trouvent des conteneurs avec des déchets interdits, ils ne peuvent que les renvoyer au pays expéditeur ! Impossible de lui demander de nous verser des compensations pour les dommages sur la population. »

Et malgré de belles prises — souvent des dizaines de conteneurs d’un coup —, combien d’envois passent-ils à travers les mailles du filet des douaniers ? « L’agence d’inspection gouvernementale avoue que ses capacités sont limitées et qu’elle ne peut tout vérifier », explique Heng Kiah Chun, stratège pour les campagnes de Greenpeace en Asie du Sud-Est basé à Kuala Lumpur.

Accaparer les terres pour gérer ses propres déchets…

L’expression « colonialisme des déchets » est couramment utilisée pour désigner ces transferts de poubelles du Nord vers le Sud, car cela revient à utiliser les terres et les bras de pays plus pauvres, et à polluer leur environnement pour gérer ce fardeau.

« En Europe, vous avez des règles strictes pour limiter le coût environnemental de vos ordures, explique Heng Kiah Chun. Cela revient moins cher d’opérer des usines de recyclage dans les pays en développement, où la main-d’œuvre est meilleur marché, où il y a de la corruption, et où les lois sont plus souples et moins bien appliquées. »

Certains pays exportateurs se comportent mieux que d’autres au moment de combattre le trafic de déchets plastiques. Publié cette année, le rapport de l’ONUDC note par exemple une « haute participation des États membres de l’Union européenne à l’opération Demeter », qui coordonne les douanes de plusieurs pays pour s’attaquer au trafic transfrontière des déchets illicites. Cela explique que 60 % de toutes les saisies faites lors de cette opération en 2021 concernaient des navires partis d’Europe.

« En envoyer le plus possible
tant qu’ils le peuvent »

À l’inverse, les États-Unis font partie des rares pays à ne pas avoir ratifié la Convention de Bâle, un traité international visant à réduire la circulation internationale des déchets dangereux. Un rapport de C4 a aussi relevé le peu de motivation du Japon, pays pourtant réputé pour sa propreté, à cesser son colonialisme des déchets — c’était le premier exportateur de déchets plastiques vers la Malaisie en 2023.

La nation asiatique a reçu de manière légale 21 % des exportations de plastique recyclable de l’Union européenne l’an dernier, soit 283 000 tonnes selon la base de données Comtrade. Seule la Turquie (22 %) en obtient davantage. Avec à peine 3 tonnes envoyées en Malaisie en 2023, la France a une minuscule contribution, loin de ses voisins espagnols (95 400 tonnes), allemands (90 500 tonnes) et belges (21 300 tonnes). Ces chiffres n’incluent pas les déchets illicites, comme ceux que nous avons dénichés lors de notre visite de terrain.

… et nuire au recyclage des déchets locaux

Fait à noter, la Malaisie produit beaucoup plus de déchets plastiques (2,3 millions de tonnes en 2021) qu’elle n’en reçoit de l’étranger (environ 511 000 tonnes en 2021). Le système local de gestion des déchets est déficient, voire inexistant par endroits, et les imports viennent vampiriser tout effort pour l’améliorer. « Les recycleurs préfèrent utiliser le plastique étranger qui, s’il est importé légalement, a déjà été trié et nettoyé », explique Mageswari Sangaralingam, la secrétaire honoraire de Sahabat Alam Malaysia, branche locale de l’ONG Les Amis de la Terre.

Pour des raisons économiques, la Malaisie n’entend pas imiter la Thaïlande et l’Indonésie, qui vont bannir les imports en 2025. L’Union européenne a de son côté décidé d’arrêter ses exportations de déchets vers des pays non membres de l’OCDE à la mi-2026. Si la nouvelle est bien accueillie par les militants malaisiens, elle soulève son lot d’interrogations. D’abord parce que l’UE risque de se tourner encore plus vers la Turquie, qui est membre de l’OCDE. Et ce n’est peut-être qu’une question de temps avant que les trafiquants ne trouvent de nouveaux tours de passe-passe, par exemple en utilisant un pays tiers pour transborder les cargaisons.

Ironiquement, en dépit de cette annonce, la quantité de déchets plastiques exportés par les Européens vers la Malaisie a explosé de 35 % l’an dernier par rapport à 2022. « Peut-être qu’ils essaient d’en envoyer le plus possible tant qu’ils le peuvent, soupire Mageswari Sangaralingam. Ou peut-être simplement parce qu’ils en produisent toujours plus… »

C’est bien là le point crucial : la manière la plus efficace de combattre le colonialisme des déchets serait de réduire la production de plastique à usage unique. C’est l’un des enjeux de la cinquième ronde de négociations pour un traité international contre la pollution plastique qui s’ouvre le 25 novembre à Busan, en Corée du Sud. Chez les écologistes, l’heure n’est pas à l’optimisme : la précédente ronde, à Ottawa, a été noyautée par les lobbyistes de l’industrie pétrochimique, tandis qu’un groupe de pays producteurs de pétrole (incluant la Russie, l’Iran et l’Arabie saoudite) s’oppose à tout plafond de production. Il faut dire que ce n’est pas eux qui ramasseront les poubelles.

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