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Reportage — Eau, rivières, océans

Cultiver sur des marais pour les protéger ? En Allemagne, ça marche

Sebastian et Juliane Petri devant leur dameuse transformée en tracteur, novembre 2021.

Une poignée d’agriculteurs allemands ont arrêté de drainer l’eau de leurs marais. Ils cultivent en zones humides, sur les tourbières. Sebastian Petri, paludiculteur dans le Brandebourg, est l’un d’entre eux.

Berlin (Allemagne), reportage

La chaleur se fait ressentir en ce début d’après-midi dans le « luch » de Kremmen au nord-ouest de Berlin. Un luch est un marais dans le dialecte brandebourgeois [1]. Là où, en hiver, l’eau déborde des fossés et où les teintes du paysage tirent dans les verts foncés, les rayons du soleil de juillet écrasent désormais la végétation et jaunissent les bords de route.

Ce n’est qu’en arrivant aux abords de la ferme de Sebastian et Juliane Petri que l’air se rafraîchit. Devant leur portail, des lentilles d’eau flottent à la surface d’un large fossé encore rempli d’eau. Une exception à Kremmen. « Si je compare les niveaux d’eau avec mes voisins, j’ai bien un mètre de plus dans mes canaux », dit Sebastian. Une grenouille saute dans les lentilles. « Il y en a quelques-unes qu’on entend le soir, mais aujourd’hui moins que lorsque j’étais plus jeune. »

Traditionnellement, les fossés qui bordent les prairies forment un réseau de canaux de drainage reliés à une pompe pour assécher les sols. Cet assèchement permet de faire pousser de l’herbe de pâturage pour nourrir des vaches laitières... mais dégrade le sol qui part littéralement en poussière. « Chaque année, le marais perd un à deux centimètres à cause du drainage ou de la sécheresse », résume Sebastian.

Pour remouiller ses parcelles, Sebastian a bouché les canaux drainants. © Guillaume Amouret / Reporterre

Le couple a donc décidé de boucher certains de leurs canaux pour garder l’eau dans leurs parcelles et pratiquer la paludiculture. L’exploitation de la famille Petri reste un cas particulier en Allemagne où seuls 4 % des marais sont encore humides. Le reste est drainé et consacré à l’usage agricole ou à l’extraction de tourbe. Les zones humides sont pourtant capitales : les tourbières représentent à peine 3 % des terres émergées mais stockent environ 30 % de la totalité du carbone des sols mondiaux.

Sebastian a grandi dans le luch. Après des études d’agronomie à Berlin et une première expérience dans la région de Ravensburg, sa femme et lui ont décidé en 2015 de revenir dans le village de son enfance. Avec l’intention de pratiquer une agriculture différente que celle qu’il a connue : une culture de foin sur prairie humide, sans aucun intrant. La tourbe de marais ne permet pas de faire pousser d’autre culture. « Notre foin est en majeure partie composé de faux roseaux (baldingère). Cette plante n’est pas trop filandreuse, elle convient à l’alimentation animale », précise le couple.

Entre juin et août, Sebastian et Juliane Petri récoltent du faux roseau. © Sebastian Petri

À Moorhof, Sebastian et Juliane produisent donc du foin pour chevaux. En plus de cette activité, le couple élève des buffles des marais. Depuis fin juin, la faucheuse tourne à plein, la saison de la coupe s’étend jusqu’à août. Le jour de notre venue, Juliane passait la faneuse dans les champs pour retourner le foin fraîchement coupé ces derniers jours.

La paludiculture face à la pénurie d’eau

Selon le Deutscher Verband Landschaftspflege (DVL e.V.), l’association allemande de protection des paysages, il existe en Allemagne six exploitations paludicoles. Toutes moissonnent l’herbe de leurs terrains marécageux et font de l’élevage extensif. Chez plusieurs, une partie de l’exploitation est même dédiée à la protection d’espèces sauvages.

Au nord par exemple, dans le Schleswig-Holstein, le troupeau de vaches de Jan Koll côtoie plusieurs espèces d’oiseaux nichant à même le sol. Cependant, la tâche se complique : chaque année, l’eau manque un peu plus. Le Brandebourg subit actuellement une période de sécheresse intense. Sebastian s’inquiète pour son exploitation avec une pénurie d’eau devenue saisonnière. Il subit, chaque année depuis 2018, un déficit de précipitations au printemps et en été.

En ce mois de juillet, les dernières cartes du Moniteur de sécheresse du Centre Hemholtz pour l’étude de l’environnement montrent une région Brandebourg touchée, dans sa quasi-totalité, par une « sécheresse exceptionnelle », le dernier niveau de l’échelle. Et les conséquences sont palpables. « En deux semaines, nous avons perdu 20 centimètres d’eau dans nos canaux », décrit Sebastian.

Avec la sécheresse, les canaux de drainage atteignent de très bas niveaux dans le marais. © Guillaume Amouret / Reporterre

La sécheresse a le même effet que le drainage pour la tourbe qui constitue la couche organique du sol des marais : « Lorsque l’eau dans le sol n’arrive plus à moins de 30 centimètres de la surface, la tourbe sèche et entre en contact avec l’oxygène. Et donc, elle se dégrade en libérant du CO2 » explique Sebastian.

La dégradation de la tourbe engendre sa disparition : il ne reste actuellement, selon Sebastian, qu’une couche de 70 centimètres de tourbe dans le luch. En dessous : un sol calcaire. Toute culture serait impossible si celui-ci venait à affleurer.

Manque de débouchés économiques

Pourquoi, sachant cela, les voisins de Sebastian n’entreprennent-ils rien dans le même sens  ? « Ils ne sont pas contre et comprennent ma démarche. Mais ils ne sont pas prêts à reconvertir leurs exploitations. Ils ont besoin d’une herbe riche en protéines pour leurs vaches à lait. Ce n’est pas le cas de mon foin », expose Sebastian. À cela s’ajoute s’ajoute un aspect financier non négligeable : « ils se sont endettés pour rester performants. » Ils choisissent donc de ne rien changer à leurs méthodes.

Le marais de Kremmen est essentiellement composé de prairies et d’enclos. © Guillaume Amouret / Reporterre

D’autant que la paludiculture nécessite un matériel adapté. Sur le terrain qui jouxte la maison, deux machines à chenilles trônent parmi les outils agricoles. « En 2016, j’ai acheté une ancienne dameuse de pistes à laquelle j’ai soudé des attaches pour fixer les outils. Depuis, j’en ai fait faire une sur mesure, toujours sur la base d’une dameuse. » Les chenilles permettent de ne pas trop compresser le sol et d’éviter de s’embourber quand les prairies sont inondées en hiver.

L’autre facteur qui rend difficile la conversion vers la paludiculture, c’est le manque de débouchés économiques. Au-delà de la nourriture animale, les hautes herbes récoltées par la famille Petri peuvent aussi être transformées en matériau. Pour fabriquer du papier ou un ersatz de panneau de bois compressé par exemple. Un secteur de niche : « Le problème, c’est qu’on entre dans un marché qui est déjà établi. Donc, on doit fournir une matière première capable de concurrencer les produits déjà là. » La quantité de matière produite à l’échelle d’une seule ferme n’est pas suffisante pour une transformation industrielle. Seules les politiques peuvent agir en subventionnant la paludiculture, estiment les deux agriculteurs.

Sebastian a fait convertir une dameuse en tracteur. © Guillaume Amouret / Reporterre

Dans une lettre ouverte adressée au gouvernement fédéral allemand, les principaux acteurs de la paludiculture, dont Sebastian et Juliane, ont demandé des subventions pour les exploitations et le soutien au développement d’une chaîne de transformation pour la matière issue de la paludiculture, ainsi que la mise en place d’une gestion globale du remouillage des sols dans les marais.

C’est grâce à ces mesures que la protection des marais, elle-même inscrite dans le nouveau programme de protection de l’environnement du gouvernement allemand, pourra être entièrement mise en œuvre, selon Sebastian.

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