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Tribune — Agriculture et climat

Culture du café : la technologie contre les paysans

Le dérèglement climatique, en provoquant une transformation globale de notre environnement, nous met face à un choix capital de société, explique l’auteur de cette tribune. Qui gagnera ? Les grands groupes, seuls détenteurs de la technologie de pointe, ou la voix de l’autonomie et de l’apprentissage par l’écoute du terrain ?

L’association FAIR[e] un monde équitable, promeut une consommation responsable.


Comment s’adapter au changement climatique ? La question entraîne des milliers de réponses, puisque la transformation de notre environnement aura des répercussions sur l’ensemble de nos activités, et donc sur notre manière de faire société.

Quelle organisation allons-nous adopter pour survivre ? Sur quel cheval miser ? Les drones, les robots, les OGM, la technocratie [1] ? Ou bien l’autonomie paysanne, l’agroforesterie et la démocratie ? On s’imagine en débattre, à plusieurs, autour d’une tasse de café… Eh bien, pourquoi pas ! C’est à travers l’exemple très concret de la caféiculture que nous vous proposons de réfléchir à notre adaptation. 

Le changement climatique va renforcer les dangers pesant, déjà, sur cette culture, comme la prolifération des champignons — dont les Hemileia vastatrix et Hemileia coffeicola, connue sous le nom de « rouille » — et celle des insectes tels que le charançon et le scolyte.

En outre, le changement climatique va affaiblir la capacité de résistance du caféier, qui, comme tous les arbres, a une capacité d’adaptation très lente. Face aux autres éléments de la biosphère qui ont une faculté d’adaptation plus rapide – les champignons surtout, qui sont les champions, il est d’autant plus fragilisé. Alors comment s’en sortir ?

Avec les drones, le pouvoir est concentré dans une machine, entre les mains de celui qui peut la piloter

Face à ces problèmes environnementaux, nos créations technologiques peuvent-elles être une solution miracle ? Prenons, par exemple, le dernier bijou high-tech à la mode, le drone. Appliqué à l’agriculture, il rapproche l’humain de l’omniscience grâce à la prise de hauteur : connaissance précise du terrain, allant de son relief à la flore présente, en passant par la cartographie hydrologique. Et permettrait, selon ses défenseurs, de diminuer l’utilisation de produits phytosanitaires en ciblant mieux les parties à traiter.

Cependant, le savoir, donc le pouvoir, est alors concentré dans cette machine, soit entre les mains de celui ou celle qui peut la piloter. Le coût de la formation pratique et théorique étant élevé (cinq mille euros environ pour le drone, auxquels s’ajoute du matériel annexe pour traiter les données, augmenter l’autonomie, etc.), elle sera de facto inutilisable par la majorité des caféiculteurs et caféicultrices. Cette technologie n’est alors envisageable qu’en location, ce qui créera un énième intermédiaire dépossédant toujours plus le producteur ou la productrice de sa terre.

Le changement climatique va renforcer les dangers pesant, déjà, sur cette culture, comme la prolifération des champignons ou des ravageurs.

Le drone risque donc de produire une forte relation de dépendance à la dette et à la productivité. Ce phénomène fut déjà observé en Europe avec la haute technologie agricole dans la seconde moitié du XXe siècle. Plus l’agricultrice ou l’agriculteur investit dans la technique, plus elle ou il s’endette et doit augmenter sa production pour baisser les frais fixes de sa technologie — la dette le rendant vulnérable aux marchés boursiers très volatils. Un pas en avant pour deux pas en arrière. 

Une autre solution est le développement de plants génétiquement modifiés pour résister aux ravageurs. Cette solution dépossède, là encore, le caféiculteur ou la caféicultrice, puisque ces plants deviennent par la suite la propriété de l’entreprise qui en est à l’origine. Une pratique également peu démocratique.

Les grands torréfacteurs misent aujourd’hui sur la technoscience

Cette voix de la technoscience est bien celle choisie, aujourd’hui, par les grands torréfacteurs. Lavazza se targue même dans son rapport de « responsabilité sociale et environnementale » (RSE), d’aider le World Coffee Research. Cet institut vise à développer à la fois la « technique des plantes » (formule pudique pour « amélioration génétique des plantes »), l’acceptation de cette technique par nos sociétés, et le développement d’une agriculture fondée sur la data science (méthode de croisement de données diverses pour trouver les meilleures alliances entre sol, air, plantes, etc.).

Là encore, cette data science n’est pas gratuite. Pour être tenu au courant des mises à jour des données du World Coffee Research, il faut payer un ticket d’entrée compris entre cinq cents et dix mille euros, et pouvoir débourser l’argent nécessaire à la formation et aux outils techniques permettant de gérer les données.

Nul doute, donc, qu’au jeu de la data science, les acteurs fortunés et hyperconnectés partent vainqueurs face aux acteurs du Sud, moins équipés en infrastructures numériques. 

Agroforesterie, autonomie, démocratie

Un autre chemin est possible. Celui privilégiant, à la technoscience, la praxis, la voix de l’autonomie et de l’apprentissage par l’écoute du terrain. Là, le savoir des caféicultrices et caféiculteurs tutoie sans sourciller celui des multinationales. 

Comme le démontrent plusieurs études, l’ombrage, la richesse de la biodiversité et la charge des sols en microéléments ont des conséquences bénéfiques sur les problématiques des caféiers.

La technique dite de l’ombrage, par exemple, qui consiste à multiplier les espèces arboricoles entre les caféiers, ralentit la reproduction de la « rouille ». Car, plus il y a d’arbres, moins le vent peut s’engouffrer dans une parcelle, et moins les spores de la rouille se dispersent.

Dans le même ordre d’idées, des travaux de recherche montrent que l’ombrage diminue la luminosité, et par voie de conséquence la production de fruits du caféier. Ce qui lui permet de se concentrer sur son développement, et d’être plus résistant aux attaques de la rouille.

Doser l’ombrage suivant les saisons est un exercice difficile. Comme l’indique, par exemple, l’étude de Josiane Seghieri et Jean-Michel Harmand, il est conseillé de tailler les arbres d’ombrage avant les périodes de pluie, car les champignons se dispersent en utilisant les éclaboussures de l’eau sur le feuillage. Cette nécessité de s’adapter quotidiennement à l’environnement met les caféiculteurs et caféicultrices au cœur du dispositif.

L’agroforesterie favorise également la diversité dans la biosphère, notamment le développement des oiseaux, ce qui permet d’accroître la régulation des insectes comme les scolytes, eux aussi ravageurs du caféier. 

Grains de café, Bali (Indonésie).

La technologie est une question politique

Nous ne pouvons plus séparer la technique de ses conséquences sur notre réel. Si de nombreuses solutions s’offrent à nous pour dépasser les malheurs qui s’abattent sur les cultures, toutes n’entraînent pas le même choix de société. Plus quelques grandes entreprises imposeront des choix aux caféiculteurs et caféicultrices, plus elles détiendront le savoir (brevets, bases de données, maîtrise des outils…), plus le système deviendra vertical.

À l’inverse, un mode d’organisation équitable qui intègre les producteurs et productrices dans son fonctionnement, qui s’appuie sur un savoir empirique et des techniques d’agroforesterie, permet la construction d’une société plus démocratique. Les acteurs des pays du Sud acquièrent ainsi un poids dans les relations commerciales, et donc davantage de possibilités de s’émanciper.

Nous devons décider aujourd’hui quel modèle de société nous choisirons dans un futur proche. La démocratie ne peut se faire en pariant sur des techniques qui dépossèdent les producteurs et productrices de leurs outils de travail.

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