Dans la « vallée de la chimie », un maraîcher en guerre contre les PFAS
Chimiste de formation, Louis Delon a compilé des connaissances scientifiques et l'association qu'il a cocréée a remporté de belles victoires. - © Bastien Doudaine / Reporterre
Chimiste de formation, Louis Delon a compilé des connaissances scientifiques et l'association qu'il a cocréée a remporté de belles victoires. - © Bastien Doudaine / Reporterre
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Maraîcher bio et chimiste de formation, Louis Delon est l’une des figures de la lutte contre les PFAS dans la région lyonnaise. Depuis deux ans, la pollution massive aux polluants éternels a déclenché la mobilisation citoyenne.
Châsse-sur-Rhône (Isère), reportage
En cette fraîche journée de fin février, sur les hauteurs de Châsse-sur-Rhône à une trentaine de kilomètres au sud de Lyon, Louis Delon prépare ses parcelles sous serre pour les semis du printemps. Patiemment, il charge le fumier sur une brouette puis va l’épandre sur la terre. « Regardez ces turricules, les crottes de vers de terre en tortillons, c’est le signe que le sol est bien vivant », explique le quadragénaire.
Soucieux de se reconnecter avec la nature, Louis Delon s’est reconverti dans l’agriculture biologique. Depuis qu’il a lancé, en 2020, son activité de maraîchage en permaculture, le fermier autodidacte a toujours été aux petits soins pour son exploitation d’1,4 hectare qu’il aimerait transformer en plateforme expérimentale d’agro-écologie.
Alors, quand le documentaire d’« Envoyé spécial » sorti en mai 2022 a révélé le scandale de la pollution massive aux PFAS dans la « vallée de la chimie » toute proche, la nouvelle a été dure à encaisser. « Je trime pour avoir les pratiques les plus vertueuses possibles pendant que des industriels sans scrupules polluent notre environnement », s’indigne-t-il. Depuis, il est devenu la figure de proue de la lutte contre ces « polluants éternels » dans la région lyonnaise. Chimiste de formation, il a emmagasiné un savoir précieux et l’association qu’il a cocréée a remporté de belles victoires.
« Est-ce que j’empoisonne mes gosses ? »
Les PFAS, famille de milliers de composés chimiques perfluorés aux propriétés uniques — notamment antiadhésives et imperméabilisantes — entrent dans la composition de nombreux produits du quotidien. Persistants dans l’environnement, ils s’accumulent dans le corps humain avec des effets nocifs avérés sur la santé. Le scandale a dévoilé une contamination dans l’eau, l’air et le sol du territoire. En cause, la plateforme industrielle de Pierre-Bénite, où opèrent deux géants de la chimie : le français Arkema et le japonais Daïkin, qui produisent et utilisent des molécules perfluorées depuis des décennies.
Le terrain agricole de Louis Delon, où il vend sa production en direct, est situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Pierre-Bénite, mais il vit avec sa famille à Communay, l’une des localités directement affectées par la pollution. Immédiatement, les questions se sont bousculées dans sa tête. « Quels sont les risques pour la santé ? Est-ce que j’empoisonne mes gosses avec l’eau du robinet depuis dix ans ? »
Le choc de la nouvelle passé, il s’est mis à éplucher la littérature scientifique existante sur le sujet, étudier les cas de contamination dans les autres pays, décortiquer les résultats d’analyses rendus publics par les services de l’État y consacrant tout son temps libre et de nombreuses nuits blanches. « Face à toutes les interrogations en suspens, j’avais besoin d’apporter de la science au débat », dit Louis Delon d’une voix posée. Son visage fatigué, marqué de profonds cernes sous les yeux, témoigne des heures passées devant son écran.
L’État savait mais a fermé les yeux
Aux côtés d’un petit groupe de parents inquiets pour leurs enfants, il s’est aussi engagé dans la création d’un collectif citoyen. Né en novembre 2022, Ozon l’eau saine vise à informer la population de façon claire et obliger les élus à prendre des mesures de précaution. Le collectif a également établi une collaboration avec le Professeur Sébastien Sauvé — chercheur à l’Université de Montréal, éminent spécialiste des PFAS — afin de mener ses propres investigations sur la pollution du territoire.
Face au sujet complexe des PFAS, Louis Delon est « le scientifique de la bande ». Il faut dire que l’homme de 46 ans ne part pas sans bagage. Sa thèse de doctorat portait précisément sur les perfluorés et leur procédé de fabrication. « C’était au début des années 2000. Ironie de l’histoire, une vingtaine d’années plus tard, je me retrouve à faire du maraîchage et à m’inquiéter de savoir si ces molécules vont contaminer mes légumes. » Il a également travaillé dans les domaines de la toxicologie médicinale et de la reprotoxicologie, de sérieux atouts pour déchiffrer les publications scientifiques et comprendre les enjeux de cette pollution invisible.
Au fil des mois, Louis Delon a accumulé une connaissance approfondie de la situation et est parvenu à identifier les signatures chimiques d’Arkema et de Daïkin, c’est-à-dire les types de PFAS que les deux industriels ont utilisé et sur quelles périodes. Ce sont bien les mêmes molécules ou leurs versions dégradées que l’on retrouve dans l’eau contaminée du territoire. Il a aussi mis au jour le manque de transparence et les incohérences dans la communication des services de l’État, notamment de l’Agence régionale de santé (ARS), qui n’a pas appliqué le principe de précaution.
L’engagement paie
« On sait que les PFAS peuvent avoir des effets nocifs sur la santé même à faible concentration », dit-il. Or, les institutions connaissaient l’origine et l’ampleur de la pollution depuis plus de dix ans. Un rapport de L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), publié en 2011, révélait en effet une « contamination significative » de l’eau potable alimentant le sud lyonnais. « À l’époque, Arkema, directement mis en cause, a démantelé l’ouvrage où devaient être réalisés les prélèvements la veille du passage de la Dreal [Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement]. Cela paraît surréaliste », dénonce le maraîcher. Cela a « rend[u] ainsi impossible toute analyse », conclut le rapport. Résultat : le document a été enterré et plus personne n’a parlé des PFAS à Pierre-Bénite jusqu’à la révélation du scandale en 2022.
Depuis la découverte de la pollution, Louis Delon participe aux réunions publiques et tables rondes organisées sur le sujet. Il vient y partager ses connaissances et questionner sans relâche les décideurs publics. « Heureusement qu’on a Louis. Il connaît très bien ces molécules », dit Kathy Gallay, une des membres fondatrice d’Ozon l’eau saine, qui se dit admirative face au travail qu’il fournit. « C’est le moteur du collectif. Sans lui, et sans la mobilisation de tous les membres, on ne serait jamais arrivés là où on en est aujourd’hui. »
Car les efforts ont porté leurs fruits avec une forte mobilisation citoyenne et des élus locaux qui commencent à prendre des mesures concrètes, notamment l’équipement de plusieurs écoles de systèmes de filtration pour l’eau potable.
Après l’analyse de l’eau, celle des sols
Grâce à un financement participatif pour assurer l’achat du matériel et les frais d’envoi vers le Canada, le collectif a réalisé l’an dernier une campagne d’analyses de l’eau dans le sud et dans l’ouest de Lyon. Cette année, il s’est attaqué aux analyses du sol. « On a établi un protocole précis avec le Pr Sauvé pour récupérer les échantillons de terre, on teste les sols arrosés par l’eau d’irrigation qui vient du Rhône et ceux arrosés par l’eau de pluie et on étend la zone géographique », souligne Louis Delon, qui espère que son exploitation maraîchère pourra servir de témoin négatif. Pour cette nouvelle campagne, tout le collectif, qui compte désormais près de 400 sympathisants, a été mobilisé.
Au niveau national, le 4 avril, une loi portée par les écologistes a été adoptée en première lecture à l’Assemblée nationale : elle prévoit d’interdire, à compter du 1er janvier 2026, la fabrication, l’importation et la vente de tout produit cosmétique, de produit de fart pour les skis ou de produit textile d’habillement contenant des PFAS. Même si les ustensiles de cuisine ont été exclus du périmètre de la loi, Louis Delon salue ce « premier pas qui va dans le bon sens » dans la lutte contre les perfluorés.
Entre le redémarrage de la pleine saison de maraîchage et les nombreuses sollicitations en lien avec les PFAS, l’agriculteur est épuisé. Malgré tout, il continue le combat car il sait que la médiatisation sert la cause. « Elle force les politiques à prendre des mesures ». C’est bien là l’objectif de son engagement sans faille.