Dans le Gard, un site de l’armée classé Seveso inquiète les habitants

Durée de lecture : 9 minutes

6 janvier 2020 / Marie Astier (Reporterre)



Au Grau-du-Roi, au milieu d’un espace naturel remarquable, l’armée a construit il y a plus de 50 ans un stockage de carburants classé « Seveso seuil haut ». Aujourd’hui vieillissant, son statut de « site stratégique » lui permet d’échapper aux habituels contrôles. Des sites similaires existent ailleurs en France.

  • Grau-du-Roi (Gard), reportage

Le site n’apparaît ni sur les cartes officielles, ni dans la base de données en ligne des installations classées. Si vous demandez aux habitants voisins, ils vous diront qu’il est abandonné. « Ici, on l’appelle le ‘truc de l’Otan’. Personne ne sait que c’est encore en fonctionnement », indique Cyril Larouzière, personnalité locale travaillant dans le tourisme, gérant du très fréquenté groupe Facebook « J’m le Grau-du-Roi ».

Située au bout d’un chemin privé et non goudronné de quelques kilomètres, loin des habitations, de la vue des vacanciers et des locaux, l’installation classée [1] a réussi à se faire oublier, mais fonctionne encore. Au milieu des pins pignons et des dunes, à 500 mètres de la mer et d’une des plages emblématique et très fréquentée du Grau-du-Roi (Gard), six monticules, œuvres mi-archéologiques, mi-militaires, émergent.

Les cuves d’hydrocarbures sont semi-enterrées, au milieu d’un site à la biodiversité exceptionnelle

Quelques bâtiments abritent les pompes, les équipements de surveillance et les bureaux du rare personnel de passage complètent le paysage. Le tout est entouré d’une clôture grillagée surmontée de barbelés d’environ deux mètres de haut. Il n’est pas difficile d’aller voir, personne n’est présent sur place pour surveiller ce lieu pourtant considéré comme « stratégique ». Les cuves, semi-enterrées, permettent de stocker plus de 66.000 mètres cubes d’hydrocarbures.

Les cuves, semi-enterrées, stockent des milliers de mètres cubes d’hydrocarbures.

« On ne savait pas que ce site se trouvait là jusqu’à ce que l’on voie un avis d’enquête publique dans la presse », raconte Didier Caire, de l’association Cape (Comité d’alerte pour la protection de l’Espiguette). C’était en 2015. Une poignée de citoyens a décidé de se pencher sur le dossier. « Pour nous, la plage de l’Espiguette et le paysage alentour sont emblématiques. » Le lieu cumule en effet les étiquettes soulignant son caractère exceptionnel : site triplement classé (notamment Petite Camargue et pointe de l’Espiguette), zone Natura 2000, zone humide « d’importance internationale » de la Petite Camargue, réserve de biosphère du Delta du Rhône, et enfin trois « Znieff » — comprenez zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique. La plage de l’Espiguette et les dunes voisines abritent « une centaine d’espèces d’oiseaux et 25 espèces végétales rares et protégées ainsi que des dunes mobiles de type saharien (Barkhanes), rarissimes en Europe », assure l’association Cape dans son dossier de présentation du site.

Ses membres s’interrogent : que se passerait-il si les cuves fuyaient, s’embrasaient, ou explosaient, si près de la mer, dans cet écosystème remarquable ? Didier Caire désigne la végétation sèche, typiquement méditerranéenne, qui nous entoure : « Une allumette là-dedans, et ça s’enflamme. D’ailleurs, il y a déjà eu des feux dans les pinèdes alentour. » De surcroît, une fuite est loin d’être impossible. Celle d’une canalisation avait entraîné une « pollution importante » des sols, encore détectable aujourd’hui, nous apprennent les documents fournis à l’occasion de l’enquête publique.

« Une allumette là-dedans, et ça s’enflamme », s’alarme un associatif.

En épluchant le dossier, et en particulier l’avis de l’Autorité environnementale, l’association a repéré trois points faibles. Tout d’abord, les cuves sont à « simple paroi », alors que la législation exige désormais des cuves à « double paroi », soit deux épaisseurs, sauf à démontrer que la simple paroi est aussi sécurisée que si elle était doublée. Or, « la seule justification du choix exposé dans le dossier est économique », note l’Autorité environnementale : comprenez que l’armée indique simplement que cela coûterait trop cher de doubler les parois mais ne démontre pas qu’elle va améliorer le niveau de sécurité des cuves.

Par ailleurs, les cuves sont toutes proches de la mer… qui avance. Didier Caire compare les photos satellite de la plage : « Regardez, la dune a disparu en deux ans. L’érosion pourrait être de 13 mètres par an au niveau des cuves. Nous sommes dans une zone à très fort risque de submersion », insiste-t-il. Enfin, l’étude de dangers annexée à l’enquête publique leur semble défaillante. « Comme par hasard, elle calcule que les effets pourraient aller jusqu’à 420 mètres, et la plage est à 500 mètres. Cela leur permet de ne pas prendre en compte les 10.000 personnes qui fréquentent en été la plage de l’Espiguette », estime Didier Caire.

Un site longtemps resté en-dessous des radars réglementaires

L’inquiétude de l’association est d’autant plus grande que l’équipement, vieillissant, date de la guerre froide. Il a été construit en 1957 et mis en service en 1962, dans le cadre de la création d’un réseau d’oléoducs et de points de stockage de carburant de l’Otan. Jusque dans les années 80, il avait un débouché en mer, permettant aux tankers de charger ou décharger les hydrocarbures au large. « Quand j’étais petit, on allait pêcher là avec mon grand-père, on appelait ça la bouée de l’Otan », raconte Cyril Larouzière. Elle a été depuis démontée. « Le site est devenu un cul de sac, au bout d’un oléoduc. On ne sait pas bien pourquoi ils le conservent », se demande Didier Caire.

Aujourd’hui, il appartient encore à l’armée, qui en délègue la gestion à la société Trapil, dont le principal actionnaire est Total. Les cuves servent à stocker du kérosène, mais on ne sait pas quelle quantité. Les entrées et sorties de carburant sont épisodiques.

Autour du site, on trouve principalement des pins pignon.

Construit bien avant la première directive européenne sur les sites Seveso, en 1982, le lieu est longtemps resté en dessous des radars réglementaires permettant leur surveillance. Comment a-t-il finalement été soumis à enquête publique ? Dans un rapport annexé au dossier de l’enquête, le ministère de la Défense indique simplement que « les évolutions réglementaires successives » ont fini par nécessiter une « mise à jour ». Une simple formalité, espéraient peut-être les militaires. L’enquête publique début 2015 s’est déroulée en hiver, période durant laquelle la cité balnéaire du Grau-du-Roi est quasi déserte. Le commissaire enquêteur a émis un avis favorable et l’arrêté d’autorisation a été publié en 2016.

Entre temps, l’association Cape est née et a décidé d’attaquer l’arrêté en justice. Elle a perdu le recours mais gagné un autre recours contre la préfecture, qui avait dispensé le site de « plan particulier d’intervention », c’est-à-dire de plan d’intervention des secours en cas de problème. Le plan était attendu pour fin 2019. « D’après nos informations il est en cours », indique Didier Caire. En revanche, l’arrêté d’autorisation de 2016 avait listé une série de mesures de sécurité et de mises aux normes. Sur ce sujet, silence radio. « On ne nous répond pas, ou alors on nous dit que c’est contrôlé, mais sans précisions », déplore Didier Caire. « Le problème est que c’est le ministère de la Défense qui se contrôle lui-même ! On demande de la transparence. »

Douze autres sites similaires en France

Une transparence d’autant plus nécessaire que l’avis de l’Autorité environnementale nous apprend que douze autres sites similaires existent en France, le tout étant connecté par 2.200 km d’oléoducs [2]. Elle signale également qu’elle a déjà émis des avis semblables sur cinq de ces autres dépôts de carburants, et s’agace que sa « recommandation antérieure » formulée dans les précédents avis soit restée « sans effet sur le présent dossier ». Elle aurait souhaité plus d’explications sur les mesures envisagées pour que les cuves à simple enveloppe présentent un niveau de sécurité équivalent à celles à double enveloppe. Elle se demande aussi « s’il existe un plan d’ensemble de mise aux normes » de ces installations de la Défense.

Ce plan existe-t-il ? Quelles mesures ont-elles été mises en œuvre pour sécuriser les cuves vieillissantes ? Les recommandations de l’arrêté qui autorise le site de l’Espiguette à poursuivre son activité ont-elles été appliquées ? Autant de questions posées au ministère des Armées et à la préfecture du Gard. Reporterre attend toujours les réponses...

Localement, le maire du Grau-du-Roi affirme avoir été rassuré par les réponses des autorités et la visite du site. « Nous ne sommes pas en milieu urbanisé, souligne Robert Crauste. Nous sommes loin de la situation d’autres sites Seveso comme Lubrizol à Rouen. Et la partie de la plage à 500 mètres est peu accessible, ce n’est pas là que se trouve la plus grande concentration humaine. » Les vieilles cuves à simple paroi, plutôt que double, ne l’inquiètent pas non plus. « L’épaisseur de l’acier est vérifié régulièrement, des capteurs mesurent au millimètre près la moindre déperdition de carburant. Le risque est limité, mais on reste ultra vigilants », résume-t-il.

Didier Caire de l’association Cape.

« Dans ce dossier, on ne prend pas en compte les risques pour le milieu naturel », déplore de son côté Didier Caire. « Ce site, c’est un peu le caillou dans la chaussure de la ville », dit Cyril Larouzière. La présence d’un site Seveso seuil haut au milieu d’un espace naturel et hautement touristique n’est pas du plus bel effet. « Si un démantèlement du site était envisagé, on en serait ravis, approuve le maire. Mais les informations que l’on a pour l’instant ne vont pas dans ce sens. »


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[1« Seveso seuil haut » |Il s’agit d’entreprises dans lesquelles des matières dangereuses sont présentes et dont la quantité est égale ou plus grande à la valeur « seuil haut » déterminée.

[2L’Autorité environnementale liste les dépôts associés aux ouvertures maritimes (Fos-sur-mer, Le Havre et Dunkerque) ; ceux installés aux points d’intersection du réseau (Cambrai, Chalons-en-Champagne, Langres, Mirecourt, Vilcey et Phalsbourg), les dépôts intermédiaires (Chaumont et Laon) et les dépôts d’extrémité (celui de l’Espiguette et Belfort)


Lire aussi : Lubrizol : la vie suspendue des agriculteurs

Source et photos : Marie Astier pour Reporterre

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