Noël : les secrets d’une fabrique de jouets 100 % français
Pin, hêtre, peinture... Les dirigeants de Jeujura s’évertuent à travailler avec des fournisseurs de la région. - © Mathieu Génon / Reporterre
Pin, hêtre, peinture... Les dirigeants de Jeujura s’évertuent à travailler avec des fournisseurs de la région. - © Mathieu Génon / Reporterre
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Des chalets à construire, des jeux de société... Jeujura fabrique depuis plus de 110 ans des jouets en bois « made in France ». Un défi, alors que les sécheresses déciment les forêts et que les prix grimpent.
Saint-Germain-en-Montagne (Jura), reportage
« C’est un peu comme si on était les lutins du Père Noël », sourit Aurore. Bouchons dans les oreilles, tablier rose sur le dos, la jeune femme ne se laisse pas distraire de sa tâche. Elle garde les yeux rivés sur les planchettes de bois tout juste sciées qu’elle prend par poignées. « Je travaille dans l’entreprise depuis quatre ans. Tout le monde connaît Jeujura dans la région. On a tous joué, enfant, avec les chalets en bois. » Chargée de contrôler les pièces, elle élimine du circuit toutes celles qui présentent le moindre défaut. Le jour de Noël, de petites mains impatientes se saisiront de ces tablettes de pin. Elles les empileront pour créer un gratte-ciel, un château, un animal, des créatures imaginaires...
En cette mi-octobre, à Saint-Germain-en-Montagne, la cinquantaine d’ouvrières et ouvriers de Jeujura a encore du pin sur la planche avant le jour J. Du pin, mais aussi du hêtre, et parfois du frêne. L’usine vit au rythme de la raboteuse, de la dédoubleuse, de la tenonneuse. Dans le Jura, les jouets en bois font partie du patrimoine.
Dès le XIIIe siècle, pendant les rudes et longs hivers, les paysans façonnaient des objets de piété en bois. Dans cette région proche de l’abbaye de Saint-Claude, haut-lieu de pèlerinage, ils trouvaient des revenus complémentaires grâce à la vente de chapelets. Ces artisans se sont aussi spécialisés dans les petits objets du quotidien et les jouets que les pèlerins rapportaient à leurs enfants.
Les enfants deviennent bâtisseurs
« Mon arrière-grand-père a fondé son atelier à Champagnole en 1911, raconte Catherine Varacca, actuelle dirigeante de l’entreprise Jeujura. Dans les années 1930, on fabriquait des tableaux bouliers et des coffrets avec le jeu de dames, de l’oie, des petits chevaux... C’est en 1941 que Jeujura devient célèbre grâce au chalet suisse et à la maison forestière en bois conçus par mon grand-père. » Les enfants deviennent bâtisseurs : on assemble les madriers (petits bâtons de bois avec encoches), les portes et les fenêtres ; on pose deux frontons sur les murs ; des baguettes servent de pannes pour la charpente ; des planchettes peintes en vert font office de tuiles ; on parachève l’ouvrage avec la baguette d’angle pour le faîtage et un cube pour la cheminée. Le tour est joué ! Quatre-vingts ans plus tard, ces maisonnettes restent le produit star de l’entreprise. Et elles continuent d’être fabriquées entièrement en France.
Dans le secteur du jouet, les sociétés ayant réussi à se soustraire à une délocalisation en Asie se comptent sur les doigts de la main. En 2006, Jeujura a bien manqué perdre elle aussi son âme locale. Cette année-là, les banques refusent d’accorder des crédits comme elles le faisaient jusque ici, en raison de nouvelles normes européennes, raconte Catherine Varacca. Or, le modèle économique des entreprises du jouet, à l’activité très saisonnière – les ventes se font essentiellement en fin d’année – impose une avance de trésorerie. C’est la douche froide.
Jeujura doit trouver d’autres financeurs. « Pour les candidats repreneurs, l’activité ne pouvait pas être rentable sans délocaliser. C’était très violent », se remémore-t-elle. Mais la Jurassienne est têtue et refuse de délocaliser l’entreprise familiale. France Cartes, entreprise implantée près de Nancy, finit par lui accorder sa confiance. Dix-sept ans plus tard, Jeujura vend encore chaque année plus de 400 000 jouets. Avec une ambition : faire du 100 % local. Une gageure face aux multiples obstacles économiques, et désormais environnementaux.
Le retour des portes et fenêtres en bois
Ses dirigeants s’évertuent à travailler avec des fournisseurs de la région. Quand des pièces doivent être vernies, elles sont confiées à Vilac, autre fabricant centenaire implanté à Moirans-en-Montagne et spécialiste du laquage du bois. Jeujura réalise uniquement de la teinture à base de peinture à l’eau. Les lettres et éléments aimantés sont réalisés à 7 kilomètres, à Champagnole, chez un imprimeur. « Ce dernier a mis deux ans pour mettre au point la technique d’impression sur support aimanté, juste pour nous, dit Frédéric Liégeon, directeur technique de Jeujura et frère de Catherine. Bien sûr, cela a un coût. La feuille A4 magnétique coûte 2,50 euros quand elle coûterait six fois moins cher si on l’importait. »
Les sachets plastique dans lesquels les travailleuses à domicile rassemblent les pièces ? Ils sont extrudés par une entreprise d’Arc-et-Senans dans le Doubs voisin. Les étiquettes autocollantes sont aussi réalisées dans le Jura, à Arlay.
Avec cette idée de se réapproprier au maximum la fabrication de ses pièces, l’entreprise a investi l’an dernier dans une découpeuse laser. 2023 marque ainsi le grand retour des portes et fenêtres en bois sur certains chalets, soixante-dix ans après leur disparition au profit d’huisseries en plastique.
Cette machine permet désormais de fabriquer toutes les petites pièces nécessitant de la découpe de précision. Dès les années 1990, Catherine Varacca a misé sur le « fabriqué en France » avec un logo sur ses boîtes. « Un jour, le représentant d’une centrale d’achat m’a ri au nez en me disant que ce logo était totalement ridicule ! se souvient-elle. Des années plus tard, il s’est excusé et a reconnu qu’il s’était trompé. »
Plus personne ne sait faire un pas de vis sur bois
Seuls quelques éléments sont importés de Chine, faute de solution locale ou pour des raisons économiques. « C’est le cas de nos petits personnages, explique Frédéric Liégeon. Avant, nous les fabriquions, mais ils n’étaient pas articulés. Quand nous avons décidé de les articuler, notamment pour faire face à la concurrence, nous n’avons pas trouvé de fournisseur à prix acceptable en France. Mais nous avons l’ambition de les refaire nous-même un jour. »
Dans l’établi pour enfant, la vis provient elle-aussi de Chine. « Il y a encore quinze ans, on trouvait un artisan qui savait réaliser le pas de vis. Aujourd’hui, on ne trouve plus personne », déplore Catherine Varacca. Une perte de savoir-faire que les formations actuelles aux métiers du bois ne vont pas pallier. « À Mouchard et Moirans-en-Montagne, les élèves sont formés jusqu’au BTS pour devenir ingénieur ou chef d’atelier, mais ne sont plus formés aux savoir-faire de base, regrette-t-elle. Ils apprennent à utiliser des tours automatiques, mais plus la tournerie traditionnelle. »
« Ils avaient l’impression que le bois était pourri »
Pour le bois, Jeujura utilise essentiellement du hêtre abattu dans un rayon de 50 kilomètres. Mais face aux sécheresses et canicules à répétition, les arbres souffrent. « Le cœur des arbres brunit, explique Frédéric Liégeon, tout en montrant les alvéoles noires qui apparaissent sur la tranche des planches en attente d’être usinées. Ce sont les marques du dépérissement du hêtre. » Un phénomène récent, qui s’amplifie. Au début, les pièces avec ces marques plus foncées étaient mises de côté. « Nous avions des consommateurs qui nous écrivaient pour se plaindre, ils avaient l’impression que le bois était pourri. Il a fallu faire un travail d’explication. » Car désormais, plus question de ne pas utiliser ce bois, car beaucoup trop d’arbres sont victimes du dépérissement. « Nous informons les clients que le bois est une matière vivante et qu’il peut avoir de petits défauts. »
En 2022, un autre symptôme du dérèglement climatique a touché la société : les incendies. Si le hêtre est utilisé pour la plupart des éléments, une essence plus souple est nécessaire pour certaines pièces, comme les planchettes de construction TéCap. L’épicéa et le sapin local étant trop noueux, l’approvisionnement se fait en pin des Landes. L’an dernier, en raison des gigantesques incendies survenus dans le Sud-Ouest, il a fallu renoncer. « Dès le mois d’août, nos fournisseurs nous ont dit qu’ils ne pouvaient plus nous livrer, ils avaient l’interdiction de couper du bois frais. Seul le bois brûlé pouvait être vendu, indique le directeur technique, qui opte alors pour le frêne, un bois local. Il est plus cher, un peu plus noueux que le pin, ce qui occasionne plus de main d’œuvre et plus de gaspillage. »
À ces difficultés s’est ajoutée la même année la hausse par deux du prix du bois. Le directeur technique considère que Jeujura a réussi à sortir son épingle du jeu par sa proximité avec ses fournisseurs : « Nous travaillons avec la scierie située à peine 1 kilomètre de notre usine. On a une relation de confiance avec notre fournisseur et nous avons pu négocier pour contenir les hausses. » L’entreprise limite aussi la casse face à l’inflation des prix de l’énergie. Elle chauffe toute l’usine grâce à une chaudière alimentée avec les chutes et copeaux de bois. Dans le Jura, les lutins du Père Noël n’oublient pas d’être prévoyants pour continuer à offrir des jouets par milliers.