Dans le Nord, le RN prêt à sacrifier les nouveaux emplois verts
À Douai, le RN a obtenu 47,92 % des voix au premier tour des législatives. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
À Douai, le RN a obtenu 47,92 % des voix au premier tour des législatives. - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
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Arrivé largement en tête à Douai, dans le Nord, le Rassemblement national se pose en sauveur des travailleurs. Tout en se montrant prêt à sacrifier des milliers d’emplois.
Douai (Nord), reportage
« Du RSA à l’emploi. » Sous l’écriteau enjôleur de la Maison de l’emploi, établissement d’insertion, Rémi [*] guette l’arrivée de sa conseillère. Un cumulus nicotiné s’échappe de ses lèvres. Aussitôt celui-ci évaporé, l’homme tire de nouveau sur sa cigarette électronique : « Pour qui j’ai voté ? » Les yeux écarquillés, il manque de s’étouffer. Hors de question pour lui de dévoiler la couleur du bulletin ayant échappé aux poubelles de l’isoloir le 30 juin. Au fil de la conversation, ce boucher en reconversion confesse toutefois être satisfait du dénouement.
À 10 kilomètres d’Hénin-Beaumont, fief de Marine Le Pen, les habitants de Douai ont bien failli s’alléger du second tour des législatives. Le 30 juin, le candidat du Rassemblement national (RN), Thierry Tesson, a obtenu près de 47,92 % des suffrages (contre 29,84 % pour l’union de la gauche) dans cette commune des Hauts-de-France aux 40 000 âmes. Capitale historique des charbonnages, le taux de chômage y dépassait les 22 % en 2021. Un véritable ferment de la montée de l’extrême droite.
« Il n’y a pas de boulot ici », maudit André. D’épais sillons découpent sa trombine aux milles cicatrices. À 63 ans, cet ancien boulanger vit désormais à la rue : « Avant, je me levais à 2 heures du matin pour fabriquer le pain. » Dans ses yeux, un brin de fierté s’entremêle à la rancune de services jamais récompensés. Peut-être, se dit-il, Jordan Bardella pourra apporter du changement. Il n’ira pas pour autant soutenir le président du RN dans les urnes.
Walid, 59 ans, et Michel, 36 ans, ont aussi arrêté de participer à la vie démocratique du pays. « À quoi bon ? Les gouvernants dégainent le 49.3 à tout-va, tranche le benjamin. Et pendant ce temps-là, on passe nos journées à galérer en boîtes d’intérim. » Il déplore leurs critères de plus en plus aiguisés, où la couleur de peau et l’habit priment sur les compétences. « Avoir le permis et une voiture est obligatoire, alors que j’habite à dix minutes à vélo des boulots auxquels je postulais », ajoute le Douaisien.
100 000 emplois détruits en dix ans
À Douai, l’usine Georges-Besse est une institution. Avec près de 3 300 salariés, la firme automobile au losange y produit les Renault Megane et Scenic E-Tech Electric. Un tournant vers l’électrique amorcé en 2018, que pourraient bien chambouler les législatives. Dans son programme, le RN promet en effet de « renoncer à l’interdiction de la vente des voitures à moteur thermique à l’horizon 2035 ».
Aux yeux des syndicats contactés par Reporterre, le scénario de l’extrême droite à Matignon ne constitue pas un danger : « Nous n’avons aucune raison d’être inquiets », expédie Laurent Van Den Berghe, secrétaire de SUD Renault-Douai. « La politique n’est pas abordée dans notre syndicat, évacue de son côté Gérald Owczarek, délégué syndical de Force ouvrière. Chacun vote pour qui il veut. »
Si l’exécutif français ne peut se débarrasser de la législation européenne d’un claquement de doigts, le Premier ministre peut cependant activer des leviers budgétaires. « En mettant fin au leasing social et autres bonus promouvant les véhicules électriques, Jordan Bardella casserait aussitôt la demande des consommateurs, dit Neil Makaroff, expert en politiques écologistes. Décision qui, par ricochet, affecterait grandement la filière industrielle en train de naître. »
Face à de telles politiques, les investisseurs fuiraient : « Ils détestent le risque économique, et n’ont aucun intérêt à s’implanter dans un pays susceptible de couper les aides à la consommation du jour au lendemain, poursuit l’analyste associé à la Fondation Jean-Jaurès. Mieux vaut délocaliser les usines à l’étranger. » Le 25 juin, au Royaume-Uni, le constructeur automobile Stellantis — maison-mère de Fiat, Citroën, Peugeot et Opel — a ainsi menacé de quitter le pays, dénonçant le manque de soutien des ministres conservateurs.
Côté emplois, une question reste en suspens : le solde entre les postes électriques créés et ceux thermiques supprimés est-il réellement favorable aux travailleurs ? Sur le papier, non. Cette nouvelle industrie emploiera moins de personnes qu’à l’apogée de la précédente. Pour autant, elle devrait participer à limiter la casse : « En dix ans, 100 000 emplois ont été détruits dans le secteur, précise Neil Makaroff. Ce, à cause de la stratégie des constructeurs d’abandonner le petit véhicule en pariant sur le SUV. » Le tournant électrique enraye cependant la chute des usines, en leur offrant une nouvelle vie. Au total, près de 20 000 postes supplémentaires devraient être créés dans la chaîne de valeur d’ici 2035.
« Des quartiers coupe-gorge »
Dès lors, le portrait fantasmé d’un Jordan Bardella sauveur des travailleurs chancelle et les près de 48 % du ciottiste Thierry Tesson se vêtent d’un étrange paradoxe. Dans les ruelles de Douai, bercées par la ritournelle du carillon du Beffroi, ses électeurs sont fantomatiques. Poireautant dans son arrière-boutique, un coiffeur au crâne dégarni lève les mains au ciel : « Je ne veux pas m’exprimer. » Dehors, deux journalistes apostrophent les passants, caméra à l’épaule : « Il nous manque le témoignage d’un électeur du RN… pour la parité. »
Papotant sur le pont du Rivage, Catherine assure avoir choisi le Nouveau Front populaire, « la morale chevillée au corps » : « Emmanuel Macron est un pyromane. Avec cette dissolution, il tend les clés du pouvoir au RN. C’était Bonaparte, aujourd’hui Néron [empereur romain tyrannique]. » François, son conjoint, hoche activement la tête. À cheval sur son vélo, José, resté mutique, semble moins à son aise : « J’ai voté… traditionnel. Je ne connais plus le nom du candidat à vrai dire. Celui de droite. »
Un Yorkshire, « Nougatine », sur les genoux, Rose-Marie observe le ballet de pigeons de la place d’Armes. En fauteuil roulant depuis un accident du travail, elle perçoit 860 euros par mois : « Une fois les charges payées, je n’ai presque plus rien pour vivre. » Dans un inventaire à la Prévert, elle détaille les thématiques l’ayant amené à choisir « Mme Le Pen » : l’augmentation du Smic et du pouvoir d’achat, la défense des femmes, des auxiliaires de vie et des personnes en situation de handicap.
Et puis… l’immigration. La quadragénaire est convaincue que le Rassemblement national « ne jettera pas les Algériens et les Marocains dehors » : « Seulement ceux n’ayant pas de papiers. Elle n’est pas comme son père ! » À portée de voix, Jacques Mutendela pianote sur son téléphone. Congolais, il n’a pas le droit de vote : « Avant, l’hypocrisie était à l’honneur. Désormais, grand nombre de Français dévoilent leur vrai visage. Celui de la haine des immigrés. » Étudiant à l’université de la ville, il déplore le racisme de professeurs le sanctionnant pour son accent.
« Bardella déteste les Arabes… alors que son grand-père l’était », s’esclaffe Bouheda, sacoche en bandoulière. Aujourd’hui âgé de 27 ans, il a quitté son Algérie natale il y a dix ans, et peine à acquérir la nationalité française. « J’ai peur d’être renvoyé au bled avec les futures lois. Ma fille a besoin de son père, je ne peux pas l’abandonner. » Pour l’heure, les livraisons Uber Eats lui assurent un modeste revenu : « J’ai dû créer un faux compte pour travailler. Je dois bien nourrir ma fille. »
Devant l’établissement d’insertion, Rémi découvre — d’un léger haussement de sourcils — les répercussions potentielles du programme de Jordan Bardella sur l’industrie des véhicules électriques. « Je ne suis pas d’accord avec tout ! Seulement les plus essentielles… » Tripotant la croix argentée suspendue à une chaîne, l’homme s’interrompt. Puis, dans une ultime confession, murmure : « L’insécurité prime sur l’emploi. Ne vous fiez pas aux apparences, ici, il y a de véritables quartiers coupe-gorge. »