Dans le Tarn, un village se rebelle contre une mine de tungstène

Durée de lecture : 8 minutes

30 septembre 2020 / Célia Izoard et Benjamin Bergnes (Reporterre)



Un an et demi après l’annonce d’un projet minier d’extraction de tungstène en apparence idyllique, les élus de Fontrieu, dans le Tarn, ont sérieusement déchanté. Depuis la présentation d’une étude indépendante dévoilant de probables pollutions sur l’eau et l’environnement, la commune, qui avait commandé cette expertise, est devenue une opposante au projet.

Les élus de la petite commune de Fontrieu, dans le Tarn, étaient conquis. Une « société française » viendrait exploiter la scheelite, un minerai enfoui dans leur sous-sol, qui se présente sous forme de cristaux, pour en faire du tungstène. Il y aurait des emplois pour les jeunes et des fonds pour la commune. Et aucune pollution ! 90 % des déchets miniers seraient réenfouis dans les galeries souterraines. Le minerai serait traité par des procédés mécaniques, « sans produits chimiques ». Le projet serait un « exemple d’intégration environnementale », à l’image de la mine de tungstène de Mittersill, en Autriche, exploitée dans un parc naturel – comme Fontrieu, situé au milieu du parc naturel régional du Haut-Languedoc.

Au cœur du parc naturel du Haut-Languedoc, paysage verdoyant de la zone du PERM.

Mieux encore, cette mine contribuerait à rétablir un peu de justice dans ce monde, en délestant les Chinois du fardeau insoutenable de notre consommation : « La Chine produit 85 % du tungstène consommé dans le monde, dans des conditions sociales et environnementales bien différentes de celles qui sont imposées en France ou en Europe, souligne la société Tungstène du Narbonnais en page d’accueil de son site internet. L’exploitation du gisement de La Fumade permettrait ainsi de (...) relocaliser, dans de meilleures conditions, une partie de la production de tungstène sur le territoire national. »

Des hélicoptères aux lasers, un métal crucial

Relocaliser, et pour cause : implanté dans la région toulousaine, Airbus est l’un des plus gros consommateurs de tungstène en Europe, de même que Thalès et sa filiale TDA Armements, Safran, EADS, Dassault… Métal de l’extrême, très dense et très dur, ultrarésistant à la chaleur, au froid et à la corrosion, le tungstène est utilisé pour les turbines d’avion et d’hélicoptère, les fusées, les roquettes, mortiers, missiles et munitions, mais aussi dans l’industrie automobile, pour les lasers, les halogènes, les contacteurs, les rayons X et les vibreurs de téléphones portables. Sans oublier le projet ITER, à Cadarache (13), centrale expérimentale de fusion atomique dont le système d’évacuation devrait nécessiter à lui seul plus de 100 tonnes de tungstène. Souvent étiqueté « métal de la transition », ce métal stratégique est surtout indispensable à l’aéronautique, à la défense et au spatial : autant dire que la transition, si ce mot a un sens, pourrait s’en passer.

La scheelite, minéral dont est extrait le minerai de tungstène.

En mai 2019, dans le délai de cinq jours dont ils disposent, les élus de cette commune de la Montagne noire ont donné un « avis favorable » au permis exclusif de recherches de mines (PER) de La Fabrié. Si cet avis est purement consultatif, puisque l’attribution du permis est décidée par Bercy, il est important : Tungstène du Narbonnais assurant qu’elle n’imposera pas ce projet si la population s’y oppose.

L’une des digues de résidus de la mine de tungstène de Mittersill, en Autriche.

Mais plus les mois ont passé, plus s’est érodée la confiance du maire, pourtant ancien patron d’une carrière de granit. Tungstène du Narbonnais est certes dirigée par Alain Liger, ancien ingénieur général des mines au ministère de l’Économie, mais elle est présidée et administrée par des miniers sud-africains et détenue par Russell Brooks Ltd., société d’investissement domiciliée dans le paradis fiscal de Guernesey. Surtout, dans le canton, quelque trois cent agriculteurs, artisans et employés locaux se sont regroupés dans une association, Stop Mines 81, qui dénonce les risques de ce projet sur l’environnement. La mairie a voulu y voir plus clair : en septembre 2019, elle a commandé une expertise indépendante à SystExt, association composée d’ingénieurs spécialistes des impacts des mines. Leurs conclusions sont accablantes.

« Il n’est pas possible de réenfouir 90 % des déchets miniers »

Vendredi 18 septembre dernier, face à 150 riverains, élus et journalistes installés dans la salle municipale de Fontrieu, trois géologues de SystExt ont présenté le rapport remis à la mairie. Un passionnant cours de géologie où l’on voyage sous la terre, entre skarns et dolomies - mais douloureux. Car contrairement aux pronostics de Tunsgtène du Narbonnais, « il n’est pas possible de réenfouir 90 % des déchets miniers dans les galeries, constate sobrement Pierre, ingénieur géologue minier. Pour les résidus, la moyenne européenne se situe entre 16 et 52 %. »

Didier Gavalda, maire de Fontrieu, conclut la séance en annonçant que la mairie s’oppose au projet.

Il y aurait donc des déchets en surface, lesquels ont de fortes chances de contenir des substances toxiques telles que l’arsenic et le plomb, qui risquent de se disperser un peu partout. Et malgré ce que prétend l’entreprise, les déchets, même enfouis, posent problème, puisque les eaux peuvent faire migrer leurs éléments toxiques vers les roches aquifères. « Nous avons aussi cherché à savoir s’il était possible de ne pas avoir recours à la flottation [traitement chimique du minerai, ndlr], ajoute l’ingénieur. On constate que les usines de flottation sont quasi-systématiques dans les mines de tungstène, partout dans le monde. » Dans la mine modèle de Mittersill, en Autriche, les résidus issus de la flottation, des boues gorgées de polluants, représentent « un volume annuel de 250 000 m3 », stockées dans des bassins grands comme cinquante terrains de rugby et hauts de plusieurs mètres. En théorie, ce n’est pas prévu dans la charte du parc naturel régional du Haut-Languedoc.

Extrait de la présentation de SystExt.

Deuxième problème : l’amiante. « Il est préoccupant que le porteur de projet ne mentionne jamais ce risque », avance Roxanne, géologue. Car le minerai à exploiter ici est comparable à celui de la mine de Salau, en Ariège, où « au poste de concassage, le niveau d’exposition aux fibres d’amiante était 20 fois supérieur à limite actuelle », ce qui avait provoqué asbestoses et cancers du poumon chez les mineurs. Quand bien même ce gisement ne contiendrait pas d’amiante, la trémolite qui la compose risque de contenir des « fragments de clivage » dont les effets sanitaires sont les mêmes. « Il est très compliqué d’appliquer la réglementation amiante dans un contexte de travaux miniers », euphémise la géologue. En clair, la dispersion de ces poussières cancérigènes est ingérable.

Ensuite, il y a l’eau, les sources, les rivières, les zones humides. S’il y a bien une spécificité à ce coin de la Montagne noire, c’est celle-là. On y célèbre la « Fête de la sagne », appellation locale des tourbières, ces zones marécageuses qui jouent un rôle essentiel pour retenir les pollutions et stocker l’eau des précipitations. Fontrieu, le nom de la commune, est formé à partir de deux mots occitans : font, la source, et riu, le ruisseau. L’extraction dans ce type de roches implique de pomper les eaux souterraines à des débits très élevés, ce qui endommagerait les ruisseaux tout en tarissant les précieuses sources. « Il y en a plus d’une dizaine sur le secteur d’étude », pointe Aurore, ingénieure minière.

De plus, la zone étudiée par SystExt comporte deux captages d’eau, dont un se trouve justement entre deux cibles convoitées. Tungstène du Narbonnais ne l’a pas mentionné dans sa demande de permis, alors qu’il alimente en partie la commune et ses voisines en eau potable. « En cas de travaux miniers, et même au stade de l’exploration, tranche SystExt, la commune devra abandonner ce captage. »

Extrait de la présentation de SystExt.

Mais les conséquences de cette mine pourraient avoir un impact beaucoup plus vaste, sur une région du sud de la France déjà fragilisée par le réchauffement climatique. « Le secteur de Fontrieu est notre château d’eau, explique Xavier Beaussart, directeur du parc naturel régional du Haut-Languedoc. Ces têtes de versant servent à irriguer les cultures dans les plaines du Languedoc, à alimenter la population de l’Est toulousain en constante augmentation. Dans vingt ans, nous savons qu’il faudra déjà arbitrer entre différents usages. L’eau de la Montagne noire est une ressource stratégique. » Stratégique – comme le tungstène, donc. Mais peut-être un peu plus quand même. Une lucidité qui n’a pas empêché Xavier Beaussart d’être pris à partie pendant la réunion publique, en raison de l’« avis favorable » (avec réserves) émis par le parc à la demande de permis.

Ménageant son effet, en clôture de la réunion, Didier Gavalda, maire de Fontrieu, a annoncé solennellement que les 19 conseillers municipaux ont revu leur avis : ils sont désormais opposés à ce permis minier. Cette délibération vient d’être transmise aux services de l’État, qui statueront dans les prochaines semaines sur l’attribution du PER. « On n’est pas décideurs, mais nous prendrons des délibérations pour protéger les ressources en eau », précise le maire. Applaudissements dans la salle.

Arcanic, l’un des captages d’eau potable de la commune.

Tungstène du Narbonnais va-t-il renoncer à cette mine, comme il s’y était engagé en cas d’opposition locale ? « Nous n’allons pas imposer notre projet à une communauté qui n’en veut pas », déclare Jurie Hendrik Wessels, son PDG, joint au téléphone en Afrique du Sud par Reporterre. « Mais le monde ne pourra pas continuer si on ne crée pas de la richesse pour les gens. Sinon, autant retourner vivre dans des grottes », conclut-il avec amertume. « On pourrait aussi se demander, médite Sébastien Delliaux, informaticien et membre de l’association Stop Mines 81, quels usages du tungstène sont vraiment indispensables au monde que nous souhaitons, et faire en sorte que cette petite partie indispensable soit prioritairement issue du recyclage. » Sur un spectre de développement technologique allant des moteurs de la fusée Ariane à la vie dans les grottes, il doit y avoir des configurations intermédiaires.





Lire aussi : Pour dépolluer sols et eaux, une solution efficace et écolo : les plantes

Source : Célia Izoard pour Reporterre
Photos : .Réunion publique et paysages du parc naturel du Haut-Langedoc © Benjamin Bergnes / Reporterre
. Captures d’écran © SystExt
. Digue autrichienne © Stop Mines 81

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