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Reportage — Monde

Dans le désert du Néguev, Israël expulse les Bédouins pour planter des forêts

Le Néguev est une immense zone aride et naturellement peu boisée.

Depuis le début de l’année, les Bédouins d’Israël se mobilisent contre un projet controversé de lutte contre la désertification. Ils accusent l’État de les expulser de leurs villages et leurs cultures pour y planter des forêts.

Désert du Néguev (Israël), reportage

En Israël, le désert du Néguev est en ébullition : des tentes de rassemblement ont été déployées à proximité de plusieurs villages où les sit-in se multiplient, drainant des manifestants et une forte présence policière. Des dizaines de personnes ont été arrêtées, dont nombre de mineurs, et plusieurs ont été gravement blessées.

Des rassemblements de soutien ont eu lieu dans plusieurs villes palestiniennes et à Jérusalem, et une campagne se déploie sur les réseaux sociaux sous le hashtag #SaveAlNaqab (Sauvez le Naqab, du nom donné au Néguev en arabe).

© Gaëlle Sutton/Reporterre

À l’origine du conflit : des arbres. Les communautés locales se mobilisent contre un plan d’afforestation mené par l’État dans le nord du Néguev, une zone semi-aride qui reçoit 250 mm de pluie par an en moyenne [1]. Le projet est mis en œuvre par le Keren Kayemet LeIsrael (KKL), la branche israélienne du Fonds national juif (FNJ), un fonds privé qui gère la plupart des forêts en Israël.

Mais les terres qui lui ont été confiées sont revendiquées, cultivées et habitées depuis des décennies par les Bédouins, une minorité arabe parmi les plus marginalisées du pays. Depuis des années, ils dénoncent la spoliation de leurs terres, menée selon eux au nom de la lutte contre la désertification, un discours environnemental qu’ils qualifient de « greenwashing » (écoblanchiment).

Ambassadeurs et expulsions

La mobilisation en cours s’inscrit dans des décennies de lutte contre l’afforestation. L’un de ses emblèmes est le village d’al-Araqib, que les habitants disent avoir fondé en 1905, lors de la période de domination ottomane, mais dont les titres de propriété ne sont pas reconnus par l’État israélien. En 2005, une première forêt plantée aux abords du village était inaugurée en présence de dizaines d’ambassadeurs étrangers. En 2010, les bulldozers sont arrivés cette fois-ci dans le village et les habitants ont été sommés de quitter les lieux pour laisser place aux arbres.

Du village d’Al-Araqib, il ne reste qu’une tente, après des dizaines de démolitions. © Lyse Mauvais / Reporterre

« Ils ont déraciné nos arbres — des oliviers, des caroubiers — pour nous forcer à partir, ils ont détruit nos étables et nos maisons, ils ont confisqué nos machines », raconte le cheikh Sayah at-Turri, un chef local. Les maisons ont été démolies, remplacées par des abris de fortune eux-mêmes démantelés près de 200 fois. Des démolitions que l’État israélien facture aux habitants. Il ne subsiste du village qu’une poignée de camionnettes qui tiennent lieu de chambres, garées dans un cimetière qui atteste de la présence ancienne des habitants.

Aujourd’hui, c’est au tour d’autres hameaux, comme Sa’wa, Abu Wadi ou al-Atrash, d’accueillir les bulldozers sans que les habitants aient été consultés. « Les arbres qu’ils veulent planter ne nous apporteront rien, ce sont des épineux pas même bons à nourrir le bétail », explique Issam Al-Huzayel, un enseignant originaire du village de Miha.

Le cimetière de la famille al-Turri, dans le village d’al-Araqib. © Lyse Mauvais / Reporterre

« Ils pourraient planter ces arbres sur des terres vierges. Pourquoi le faire dans nos champs ? » s’indigne-t-il en désignant la longue cicatrice brune laissée par le KKL venu défricher le sol il y a deux mois. Pour les habitants, le projet s’inscrit dans la continuité de soixante-dix ans de politiques visant à les sédentariser. « Nous n’avons rien contre les arbres, mais si les planter sert à chasser les gens, alors nous ne sommes pas d’accord », explique Muhammad An-Nabari, un enseignant.

La fondation d’Israël en 1948 a été marquée par de violents combats, dont des massacres qui ont poussé des centaines de milliers de Palestiniens sur les routes de l’exil. Dans le Néguev, la population arabe est passée d’environ 100 000 en 1948 à 11 000 au début des années 1950.

Les bulldozers sont passés récemment dans les champs de villages « non reconnus » dans la banlieue de la ville de Rahat. © Lyse Mauvais / Reporterre

Après la guerre israélo-arabe de 1948, l’État hébreu nouvellement créé s’est emparé des terres « abandonnées », y compris par des tribus bédouines. Celles-ci sont aujourd’hui engagées dans des batailles juridiques pour les récupérer. Les Bédouins ont été regroupés de force dans la zone d’al-Siyaj, un triangle couvrant moins de 10 % de leur ancien territoire, et encouragés à se sédentariser.

Cet épisode historique a laissé de vives cicatrices. Semi-nomades, les Bédouins du Néguev se déplaçaient traditionnellement entre des terres sur lesquelles ils avaient des droits et qu’ils cultivaient. « Il est faux de les présenter comme des gens qui bougent chaque semaine et ne possèdent pas la terre », explique Huda Abu Obaid, du Forum de coexistence du Néguev pour l’égalité civique, une organisation israélo-arabe qui promeut la coexistence avec la communauté bédouine.

Les villages « non reconnus » mêlent constructions en dur et abris de fortune. © Lyse Mauvais / Reporterre

Devenus citoyens israéliens, les 240 000 Bédouins du Néguev (25 % de la population locale) sont la communauté la plus pauvre du pays. Une partie s’est installée dans une poignée de villes-dortoirs construites par le gouvernement. Ils sont travailleurs agricoles dans des kibboutz et ouvriers dans les villes proches. Mais beaucoup continuent de vivre ou de garder un logement dans leur village d’origine. « Non reconnus » par l’État, ces hameaux de tôle ne disposent d’aucun accès aux services de base (routes goudronnées, électricité, eau, écoles, soins) et sont perpétuellement menacés de démolition. « Il existe des centaines de villages juifs à qui l’État a donné des centaines d’hectares de terre, ajoute an-Nabbari. Nous voulons aussi que nos villages agricoles soient reconnus. »

En un siècle, les colons sionistes puis les Israéliens ont planté près de 100 000 hectares de forêt. La plus grande d’entre elles, Yatir, a été plantée par le KKL et préfigure l’avenir des villages « non reconnus ».

Une « Aire de pique-nique scandinave »

En arrivant de Jérusalem, on l’aborde par un barrage militaire. Côté israélien, les conifères masquent les hauts barbelés courant le long de la ligne de démarcation entre la Cisjordanie occupée et le Néguev. Trois mille hectares y ont été plantés grâce à des dons venus du monde entier, y compris de Belgique, de Suisse et de France. Les infrastructures portent le nom de généreux donateurs ou évoquent de plus verts horizons, comme l’« Aire de pique-nique scandinave », plongée dans les pins.

La forêt de Yatir (à gauche) borde une clôture et une route qui longe le sud de la Cisjordanie (à droite). © Lyse Mauvais / Reporterre

Présentée comme une forêt modèle, « Yatir prouve que nous pouvons combattre la désertification et soigner la terre », selon le site du KKL. Pourtant, les environnementalistes remettent en question depuis des années le bien-fondé écologique de ce modèle. Le nord du Néguev constitue en effet une zone de transition entre le sud désertique et les paysages méditerranéens de Cisjordanie. Son paysage ouvert, naturellement peu boisé, héberge une biodiversité unique et plusieurs espèces menacées.

Selon la Société pour la protection de la nature (SPN), la principale ONG de conservation d’Israël, ce type d’écosystème est parmi les plus menacés du pays. L’État israélien a néanmoins prévu d’en boiser des milliers d’hectares, au grand dam de la SPN. Car le boisement implique la construction de routes, de retenues d’eau, de fossés pour planter les pousses, le tout au détriment de la végétation endémique et de la faune, souvent remplacée par des espèces forestières. « Quel besoin y a-t-il aujourd’hui de poursuivre une afforestation qui transforme des zones naturelles en forêts plantées ? », s’interrogeait la SPN dans un rapport de 2019.

Yatir est la plus grande forêt plantée d’Israël. © Lyse Mauvais / Reporterre

Vu d’une hauteur proche, le village de Sde Boker est un cercle émeraude qui se démarque des étendues ocre du centre du Néguev. Il y flotte un parfum d’oasis : les allées baignent dans l’ombre d’une végétation dense, les maisonnettes sont bordées de pelouse et de fleurs.

C’est dans ce kibboutz (une exploitation agricole collective) que le premier dirigeant d’Israël, David Ben Gourion, s’est installé en 1953. Il était fasciné par le Néguev, dont l’immense étendue (12 000 km²) représentait selon lui la clé de la pérennité de l’État juif. Dépeint comme une terre « vierge » à développer (malgré la présence de milliers de Bédouins palestiniens), le Néguev a capturé l’imaginaire des Israéliens, qui ont acquis la réputation d’avoir « fait fleurir le désert » en domptant ce territoire aride, source d’étonnants succès agricoles : 80 % de la production nationale de tomates cerises vient du Néguev.

Détournement de fleuve et glyphosate

Planter des arbres s’inscrit aussi dans ce récit national fondateur de la lutte contre le désert. Mais ses détracteurs dénoncent le coût de ce « succès » pour les populations d’origines. Les Palestiniens n’oublient pas que pour combattre le désert, le pays a abondamment détourné l’eau du fleuve Jourdain, privant ses voisins arabes de cette ressource. Ni qu’en 2005, l’administration israélienne a reconnu avoir répandu du glyphosate par avion dans les champs des Bédouins afin de contrer « l’occupation illégale des terres », au mépris de l’environnement comme des risques encourus par les habitants et le bétail.

Des arbustes plantés par le KKL à proximité du village « non reconnu » d’Ar-Rweis . © Lyse Mauvais / Reporterre

Les activistes accusent aussi le Fonds national juif (FNJ), créé en 1901 dans le but d’acquérir des terres pour de futures colonies, d’accaparer les terres revendiquées par des Palestiniens. L’ONG israélienne Zochrot estime ainsi que deux tiers des forêts gérées par le FNJ sont plantées sur les ruines de villages palestiniens, contribuant ainsi à effacer les traces de leur présence.

Alors même que dans les territoires palestiniens occupés, des centaines d’arbres sont régulièrement arrachés pour faire place à de nouvelles colonies, « la création de forêts ou de réserves naturelles sert d’excuse pour limiter le développement des villages arabes et pour "préserver" la terre en vue de l’établissement de villages juifs », a rappelé l’ONG Adalah, qui défend les droits des minorités arabes d’Israël, dans un communiqué contre le plan d’afforestation.

Contacté par Reporterre, le KKL n’a pas souhaité s’étendre, affirmant seulement agir « selon les décisions » du gouvernement, dont il dit n’être qu’un prestataire.

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