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ReportageMines et métaux

Dans les anciennes carrières, la nature gagne quand on la laisse tranquille

François Guerold, conservateur bénévole, montre les nombreux arbres qui n'ont pas poussé sur la partie renaturée de la carrière située au sud de Lorry-Mardigny, sur la commune de Bouxières-sous-Froidmont

En Lorraine, l’exploitation de deux carrières voisines a laissé place à des stratégies de renaturation totalement différentes. C’est celle qui a laissé toute sa liberté à la nature qui obtient les meilleurs résultats.

Ce reportage est réalisé dans le cadre de la résidence de journaliste « médias alternatifs et défis environnementaux », créée par les chercheuses Audrey Alvès et Carole Bisenius-Penin, membres du Centre de recherche sur les médiations (Crem) de l’université de Lorraine, en partenariat avec Reporterre.


Lorry-Mardigny (Moselle), reportage

La dualité est tatouée dans le paysage et l’histoire de Lorry-Mardigny, commune rurale composée de deux bourgs, 25 km au sud de Metz. Entre 1870 et 1918, alors annexée comme toute l’Alsace-Moselle à l’Empire allemand, elle a joué le rôle de commune frontalière, avec un système défensif dressé sur l’une de ses collines.

Aujourd’hui, Lorry-Mardigny est située pile à la frontière de la Moselle, au nord, et de la Meurthe-et-Moselle, au sud. Et le territoire autour de la commune, percé à plusieurs reprises par des carrières, montre deux facettes de la renaturation de ces espaces exploités pour les activités humaines. L’une est un succès écologique, l’autre montre la nécessité de penser l’après si on veut un minimum de réussite.

© Louise Allain / Reporterre

Anne-Marie Dufour a vécu dans la commune jusqu’à ses 20 ans. Elle se souvient que le chantier de l’autoroute A31, qui traverse la Lorraine du nord au sud, est à l’origine de l’ouverture d’une carrière dans le nord de la commune en 1970. Auparavant, il y avait bien eu quelques exploitations de pierres calcaires — pour construire des églises, des maisons ou servir de fondations à des routes —, mais pas de la même ampleur pour le paysage. La campagne servait surtout à faire pâturer des ovins, contribuant à la création d’une pelouse calcaire (ou pelouse sèche), un paysage qui s’est raréfié en France, avec une faune et une flore très spécifiques.

Anne-Marie Dufour, conservatrice bénévole des pelouses calcaires de Lorry-Mardigny, en mars 2025. © Mathilde Doiezie / Reporterre

Pétition et « gros ramdam » contre la carrière

La population du village n’était pas trop inquiète au début. Puis, comme l’exploitation s’est intensifiée et alors que ses gérants voulaient agrandir la carrière au moment du renouvellement du bail, en 1989, le village s’est soulevé. « C’était au moment du bicentenaire de la Révolution. Nous avons fait aussi un peu la nôtre au village », dit Anne-Marie, avec un sourire espiègle. Une pétition a circulé pour faire annuler l’extension, un « gros ramdam » a eu lieu et la population a obtenu la fermeture complète du site.

Lire aussi : Des habitants déterminés à mettre des grains de sable dans deux projets de carrières

Cet épisode n’a pourtant pas signé la fin de l’histoire entre Lorry-Mardigny et les carrières. Une deuxième a ouvert au sud du village en 2004, sur le territoire de la commune voisine de Bouxières-sous-Froidmont. Son exploitation, par la société Lingenheld, voulait répondre à la demande de granulats pour la réalisation d’une ligne à grande vitesse ferroviaire. Entre cette deuxième carrière — dont l’exploitation est en partie officiellement terminée — et la première, les vestiges de l’activité passée ne sont pas du tout les mêmes : la vie s’épanouit dans la première, elle semble fuir la deuxième.

Une pulsatile commune, qui s’ouvre dans la pelouse calcaire. © Mathilde Doiezie / Reporterre

À la suite de l’abandon de la première carrière, celle de l’autoroute, dans le nord du village, la commune de Lorry-Mardigny s’est engagée à protéger les lieux. Elle a signé en 1994 un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans avec le Conservatoire d’espaces naturels (CEN) de Lorraine, désormais chargé de la gestion écologique du lieu. Le paysage est aussi protégé depuis 1995 par un arrêté préfectoral de protection de biotope et fait partie d’une zone Natura 2000.

« Tous les quinze jours, il y a des espèces différentes »

Anne-Marie Dufour est devenue l’une des trois conservatrices bénévoles du site pour le CEN, tout comme François Guerold, doté d’utiles compétences professionnelles : il y a deux ans, il était encore enseignant-chercheur en écologie, spécialisé dans le fonctionnement des écosystèmes perturbés. À leurs côtés, Marie-Pierre Comte, secrétaire des Amis de la Terre Moselle, nous accompagne sur ce site qui lui tient à cœur.

Elle s’extasie des pousses d’orchidées sauvages qui pointent leur tige à travers la végétation rase. « Trente espèces végétales se sont réinstallées ici », dit-elle. Elle partage sa joie d’observer des oiseaux comme l’alouette lulu et la pie-grièche écorcheur, ou encore des papillons de toutes sortes. « Tous les quinze jours, il y a des espèces différentes », ajoute-t-elle. Plus loin, proposant ses jumelles, François Guerold nous désigne l’endroit où une femelle hibou grand-duc est en train de couver.

Champ libre pour la nature

Comment cette riche et rare biodiversité a-t-elle reconquis un espace exploité par une carrière ? Eh bien, en n’intervenant pas, ou presque ! « L’endroit a été rendu à la nature, qui a fait son travail », dit avec une évidence désinvolte François Guerold. Le front de taille, la zone où la roche était extraite, a été conservé et des oiseaux y nichent aujourd’hui. Le CEN a dessiné un sentier pour canaliser les passages et permettre à la nature de reprendre paisiblement la place.

Le front de falaise conservé permet à certaines espèces d’oiseaux de venir y nicher. © Mathilde Doiezie / Reporterre

Quelques espèces d’herbacées trouvées habituellement dans ce milieu ont été ensemencées sur les sols nus du début. Puis, les arbres colonisateurs, comme les bouleaux et les merisiers, sont revenus tous seuls. L’entretien consiste aujourd’hui à promouvoir des activités de pâturage et à faire un peu de débroussaillage pour éviter que le milieu ne se referme complètement et ne devienne une friche.

« Si les arbres ne poussent pas, ça veut dire qu’il y a quoi dessous ? »

Ce paysage n’a rien à voir avec celui de la deuxième carrière, à la frontière sud de Lorry-Mardigny. Sur place, l’activité passée est désormais dissimulée : une partie du site a été remblayée et des arbres ont été plantés en 2008, 2015 et 2020.

Les trois quarts d’entre eux semblent hélas déjà morts. « S’ils ne poussent pas, ça veut dire qu’il y a quoi dessous ? » François Guerold pose cette question rhétorique, dont il connaît la réponse : pour combler le trou laissé par son activité, l’entreprise Lingenheld s’était engagée à restituer l’ensemble des terrains avec une destination forestière, tout en ayant l’autorisation d’utiliser des matériaux inertes externes pour remblayer le site.

Des arbres replantés sans succès, sur la carrière remblayée au sud de Lorry-Mardigny. © Mathilde Doiezie / Reporterre

Une partie du problème viendrait de là : François Guerold dit avoir vu des gobelets, des seringues et du plastique mêlés aux matériaux. « Pour l’État [et les préfectures], c’est une façon de faire fonctionner les entreprises locales, les pépiniéristes… Tandis que pour chaque tonne de gravats reçue, le carrier reçoit de l’argent. Dans vingt ou trente ans, on se rendra compte que c’était une bêtise », affirme-t-il.

La mission régionale d’autorité environnementale Grand Est, qui a examiné une demande de renouvellement de l’autorisation d’exploiter en 2020, regrettait d’ailleurs dans son rapport que le carrier « ne fasse état que de contrôle visuel des déchets utilisés en comblement », sans « modalités de suivi de la provenance » des matériaux.

Elle écrivait aussi que « le sujet de la valorisation des déchets en remblaiement de carrière constitue une source de préoccupations ». Et elle constatait « l’absence d’engagement sur la pérennité du boisement après la cessation d’activités ». Des arbres plantés, oui, mais sans garantie de survie, en somme.

Sébastien Wolff, responsable technique et industries de l’entreprise Lingenheld, assure cependant que « le reboisement et la sélection d’espèces a été piloté par l’ONF [Office national des forêts] depuis la première campagne ». Plusieurs essences plantées en 2008 n’ont pas été retenues pour les campagnes suivantes « compte tenu du [faible] taux de retour » (le nombre d’arbres qui ont réellement poussé).

« C’est plus lent de laisser la nature reprendre ses droits », dit François Guerold, mais la renaissance d’une pelouse calcaire enrichit davantage la biodiversité que des arbres à moitié poussés. Pour que cela marche, cela nécessite l’attention d’institutions et la pression d’habitants avertis, car les ambitions des carriers sur le sujet sont souvent au rabais. Il y a ceux qui creusent dans la nature, et ceux qui ont vraiment l’ambition de la reconstruire.


Des stratégies à adapter selon les milieux

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, certaines anciennes carrières peuvent « avoir un intérêt écologique fort », dit Damien Aumaître, chargé de mission au Conservatoire d’espaces naturels Lorraine. « Certaines viennent remplacer des milieux qui avaient assez peu d’intérêt, comme des prairies en culture. Lorsque l’activité des carrières s’arrête, il est donc possible de retrouver une plus-value biologique et environnementale, en recréant des milieux favorables à certaines espèces rares », complète-t-il.

Une affirmation valable davantage en zones sèches, comme pour les carrières de calcaire ou d’autres roches dures. Car dans les zones alluviales, « on a plutôt une moins-value écologique ». Dans la vallée de la Moselle, percée de part et d’autre par des carrières, le retour d’une biodiversité aussi riche qu’avant l’activité est impossible.

Les anciennes carrières sur place ressemblent plutôt à des trous d’eau, tout juste bons pour les pêcheurs. Il y a bien quelques efforts notables, comme les étangs du Haut-Saussy, dans la commune de Velle-sur-Moselle, où des aménagements simples de berges et d’îlots ont permis de faire revenir une diversité d’oiseaux. Mais tout ça « ne remplace pas le milieu précédent, qui était un écosystème complexe de prairies et forêts alluviales », précise le conservateur.

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