123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageTransports

Comment la LGV Bordeaux-Toulouse dévore les terres les plus fertiles d’Aquitaine

Le chantier de la LGV Bordeaux-Toulouse va nécessiter des quantités colossales de granulats.

Dans les départements traversés par la future ligne LGV Bordeaux-Toulouse, la demande du chantier en granulats transforme les meilleures terres arables en trous. Paysans et élus n’ont aucun moyen de résistance.

Monheurt, Lagruère et Saint-Léger (Lot-et-Garonne), reportage

Jean-Claude Dalliès se souvient parfaitement du 8 juin 2018. Le paysan de 85 ans s’est rendu ce jour-là chez le notaire, accompagné de ses cinq sœurs. La société Dragages du pont de Saint-Léger, entreprise du Lot-et-Garonne spécialisée dans l’extraction des matériaux, voulait leur acheter 10 hectares de terres et la ferme familiale.

La proposition était alléchante : 20 000 euros l’hectare — alors que les prix agricoles varient entre 8 000 et 13 000 euros — et 100 000 euros pour la maison mal isolée qu’occupe Jean-Claude, à Monheurt, à 800 mètres de la Garonne. Qu’est-ce qui pouvait bien les intéresser ? « La grave, dans le sol, c’est de l’or sous nos pieds », dit l’homme au dos à l’équerre, le bras droit greffé à sa béquille. Un corps « tué » par le travail débuté « à 11 ans ».

Jean-Claude Dalliès, 85 ans, a refusé de vendre ses terres. © Timothée Buisson / Saif images / Reporterre
Depuis sa fenêtre, Jean-Claude Dalliès aperçoit une gravière qui s’étend sur près de 30 hectares. © Timothée Buisson / Saif images / Reporterre

Dans la fratrie, il est le seul à avoir refusé. Dans le village aussi. Alors, la société a trouvé d’autres hectares à creuser, avec une gravière — une carrière de graviers — qui s’étend sur près de 30 hectares. Depuis deux ans, une dragline, une haute pelle mécanique mobile qui racle le sol pour récolter les granulats, gratte le champ en face de sa fenêtre. Un poste d’observation privilégié pour assister à la vidange des terres arables : « En sept coups, trois minutes et trente secondes, la dragline ramasse 20 tonnes. J’ai compté. »

Les engins de chantier peuvent extraire 20 tonnes de matériaux en quelques minutes. © Timothée Buisson / Saif images / Reporterre

Ces terres riches en alluvions, renouvelées par les débordements du fleuve, sont convoitées par les extracteurs. Encore plus avec la LGV Bordeaux-Toulouse, un projet gigantesque estimé à 14 milliards d’euros en 2020, qui aiguise leurs appétits. La construction de cette ligne ferroviaire de 200 km entraînera un besoin exceptionnel en granulats — 30 millions de m3 d’après l’étude d’impact de 2014.

Il faut 10 000 tonnes de granulats de tout type pour construire un kilomètre de voie ferrée, selon l’Union nationale des producteurs de granulats. Les roches massives viendront de plus loin, mais la grave alluvionnaire présente dans la plaine de Garonne, en Gironde et dans le Lot-et-Garonne, sera nécessaire dans la fabrication du béton des 227 ouvrages d’art (ponts, viaducs). Elle se vend à 15 euros la tonne.

Autorisation pour augmenter la production

Reporterre s’est procuré un document de travail du schéma régional des carrières de Nouvelle-Aquitaine, en cours de révision. Il détaille les différents scénarios d’approvisionnement des territoires en matériaux de carrières jusqu’en 2035. Face au « besoin exceptionnel lié à la réalisation de la LGV Bordeaux-Toulouse » et aux pics de consommation à anticiper entre 2027 et 2029, le document encourage « la délivrance d’autorisations d’exploitation de granulats alluvionnaires » afin d’« éviter la tension d’approvisionnement de ce bassin ».

Lire aussi : « Un projet absurde » : dans le Sud-Ouest, les opposants aux LGV repartent au combat

Par ailleurs, ce document montre que les « renouvellements et nouvelles autorisations d’exploitations » entre 2017 et 2022 n’ont pas suffisamment augmenté les capacités de production de chacun de ces bassins de consommation pour assouvir leurs besoins.

Le sol de la vallée de Garonne sera utilisé pour bâtir les 227 ouvrages d’art prévus sur le trajet de la LGV Bordeaux-Toulouse. © Timothée Buisson / Saif images / Reporterre

Les alluvions de la vallée de Garonne « constituent une réserve de matériaux intéressants et propices à l’utilisation en remblai voire, pour une certaine fraction, en couche de forme [plateforme qui permet aux couches supérieures d’être parfaitement résistantes] », expliquait le maître d’ouvrage, SNCF Réseau, dans un rapport consécutif à l’enquête publique, en 2015. La commission d’enquête faisait alors part de son inquiétude sur les nécessaires ouvertures et extensions de gravières, non détaillées à l’époque. Et toujours pas aujourd’hui.

Lire aussi : LGV Bordeaux-Toulouse-Dax : ces activistes veulent « imposer un freinage d’urgence »

Le Lot-et-Garonne est réputé pour être le grenier de l’Aquitaine et les terres de la vallée de Garonne sont les meilleures du département. Mais pour combien de temps encore ? « Même avec une offre à 50 000 euros l’hectare, je ne cèderai pas », s’exclame Jean-Claude Dalliès, malgré sa retraite de 1 000 euros par mois.

La multiplication des gravières fait disparaître petit à petit les exploitations agricoles du «  grenier de l’Aquitaine  ». © Timothée Buisson / Saif images / Reporterre

Les mêmes questions se posent dans un village voisin, à Lagruère. Ici aussi, la Garonne est une voisine bienfaitrice. Toute la commune est inondable. Les terres sont gavées de granulats charriés par des milliers de siècles de débordements. Lafarge, géant français du BTP et de l’extraction, ne s’y trompe pas : il vient d’y doubler sa superficie d’extraction.

« La moitié de ceux qui ont vendu leurs terres partaient à la retraite et n’avaient pas de repreneurs »

D’ici 2038, l’entreprise y aura creusé 120 hectares de terres agricoles, soit un cinquième de la surface agricole de la commune. L’équivalent de 200 000 tonnes de granulats sortis de terre chaque année. Les 60 hectares de terres agricoles déjà creusées ont laissé des traces bien visibles avec plusieurs plans d’eau, dont l’un est dédié à l’observation ornithologique et à la promenade. Une purge rendue possible par la crise du secteur agricole et les difficultés d’en tirer un revenu.

Entre 25 000 et 50 000 euros l’hectare

« En trente ans, la commune est passée de vingt agriculteurs à huit, explique Jacques Verdelet, le maire du village de 300 âmes. La moitié de ceux qui ont vendu leurs terres pour l’extension de la gravière partaient à la retraite et n’avaient pas de repreneurs. » C’est le cas de Daniel Netto, ancien cultivateur de céréales, de tomates de conserve et de maïs doux : « Je n’avais pas de reprise, ça tombait pile au bon moment. » Il a vendu 10 hectares à la gravière. Une opportunité bienvenue, mais dont les dessous financiers restent tabous.

Les exploitants des gravières rachètent progressivement les terres des villages dont le sol les intéresse le plus. © Timothée Buisson / Saif images / Reporterre

Les terres agricoles sur la commune « ont une valeur haute, à 12 000 euros l’hectare au moins », d’après le maire. Mais en vendant pour vider le sol de ses granulats, les prix s’envolent. Dans le cadre de son extension, Lafarge a racheté près de 60 hectares pour des prix oscillants entre 25 000 et 50 000 euros l’hectare. Des transactions répertoriées sur une base de données des ventes immobilières des cinq dernières années.

Rond-point et granulats gratuits

Cette porte de sortie à prix d’or ne fait pas résister grand-monde. Riveraine du vacarme des tractopelles et des camions qui tournent dans la gravière, Denise Lafont, 91 ans, voulait aussi céder ses terres à Lafarge. Avec son mari, ils cherchent toujours un repreneur pour leurs 13 hectares de terres, où ils cultivaient il y a près de trente ans céréales, tabac, haricots et tournesols. « Ce n’est pas avec 500 euros de retraite par mois que vous pouvez vivre », s’insurge-t-elle sur le pas de sa maison à sous-sol. Seule la trop grande proximité avec l’Ourbise, un affluent de la Garonne, a empêché réglementairement Lafarge d’étendre la gravière sur ces terres, en raison du risque de modification des mouvements souterrains.

Dans la vallée de la Garonne, les gravières font partie intégrante du paysage. © Timothée Buisson / Saif images / Reporterre

Les extracteurs ont des atouts financiers convaincants. À Saint-Léger, une commune voisine, le maire, Bernard Sauboi (divers droite), est bien placé pour le savoir : c’est un ancien dirigeant de carrière et de gravière. « La négociation des terres, c’est la partie la plus simple », glisse-t-il. Pour séduire les communes, les entreprises font des cadeaux. « Une gravière va payer un rond-point, ou fournir gratuitement des granulats pour l’entretien de la voirie… », explique le maire, toujours impliqué dans la vente de granulats alluvionnaires pour les gravières de Saint-Léger et comme « actionnaire dans la carrière de Vianne », une quinzaine de kilomètres au sud.

« Cette LGV, qu’on soit pour ou pas, il vaut mieux qu’elle se fasse, car il n’y a pas 36 solutions pour développer le département », lâche-t-il. « Mais comment sera la plaine de Garonne dans cinquante ans ? Qu’est-ce qu’on mangera ? », lui rétorque Jean-Claude Dalliès.

legende