Dans les forêts, les sapins sont bien plus qu’une décoration de Noël
De l'hiver à l'été, les sapins cachent bien des secrets. - © Adobe Stock
De l'hiver à l'été, les sapins cachent bien des secrets. - © Adobe Stock
Durée de lecture : 8 minutes
À Noël, les conifères sont les stars des salons. Mais connaissons-nous le rôle essentiel de ceux qui vivent à l’année dans de vraies forêts ? Garde-mangers, amis des champignons, parfumeurs… Plongée de l’autre côté des aiguilles.
Cet article est publié en partenariat avec la Revue Salamandre.
Notre société de consommation en a fait un arbre de Noël orné de boules et de guirlandes. Mais le sapin cache bien plus d’atouts que ça sous ses aiguilles. Panorama des richesses de l’épicéa et du sapin blanc, deux conifères qui peuplent nos forêts.
- Une nuée de pollen
Des paillettes dorées dans l’air ? Un cadeau qui a tout pour plaire ! Entre mi-avril et mi-juin, dès qu’ils atteignent 30 à 40 printemps, les sapins produisent un grand nombre de petits cônes spéciaux au niveau des branches inférieures. Leurs délicates écailles jaunes portent des sacs qui libèrent dans le vent des nuées de pollen. Les minuscules grains se dispersent généralement dans un rayon d’une trentaine de mètres, mais une partie est emportée par les courants ascendants sur des dizaines de kilomètres.
Suspendue dans les airs, cette fine poussière jaune se dépose parfois le matin en une pluie dite soufrée. Les arbres du voisinage captent au passage la semence de leurs cônes femelles tendus à bout de branches vers la cime. Leurs écailles carmin, d’abord ouvertes, se referment lentement après la rencontre. C’est à ce moment-là que, chez l’épicéa, les cônes s’inclinent vers le bas. Dans ce cocon nuptial, la magie de la vie opère. Et le pollen n’ayant pas pu arriver à destination n’est pas perdu : il fait le festin de nombreux micro-organismes.
- Des graines gourmandes
Le gras, c’est la vie ? Oh oui, répondraient les amateurs de graines d’épicéa. Chaque gourmet a développé sa technique pour les extirper de leur cône blindé. L’écureuil fait tourner la pive entre ses mains à mesure qu’il ronge frénétiquement les écailles pour accéder à la récompense. Mulots et campagnols font de même, mais de manière bien plus minutieuse et patiente.
Côté volatiles, le pic épeiche coince les cônes dans un repli d’écorce pour les marteler. Le bec-croisé est quant à lui passé maître en la matière. L’oiseau coloré glisse ses mandibules asymétriques sous les écailles et les soulève par un mouvement de levier afin d’extraire son repas avec sa langue. Grâce à cette ressource alimentaire parfois abondante toute l’année, il peut nicher même au cœur de l’hiver !
Malgré ce carnage, le résineux tire son épingle du jeu. Certains animaux apportent leur butin dans des cachettes, qu’ils oublieront en partie. La graine voyageuse n’aura plus qu’à germer ! Et puis, une majorité des cônes s’en sortent indemnes et peuvent libérer leurs graines ailées dans le vent en écartant leurs écailles aux premiers jours secs de l’hiver.
- En réseau avec les champignons
Dans les souterrains forestiers se déroule un marché de commerce équitable digne d’une fable. La plupart des racines de résineux sont connectées à des champignons pour faire du troc. Les arbres offrent des sucres et vitamines élaborés dans leurs aiguilles. En contre-don, les champignons fournissent eau et sels minéraux. Ils forment aussi un manchon protecteur autour des racines contre les microbes pathogènes. Des centaines de partenaires fongiques différents ont été décrits chez le sapin et l’épicéa.
90 % de racines connectées
Solidaires dans l’adversité, ils sont particulièrement nombreux dans les terrains pauvres, où leurs longs filaments démultiplient la surface de prospection des racines pour les ressources. Cette relation symbiotique, appelée mycorhize, est vitale pour les arbres. Et… on en profite aussi. Sous les sapins poussent des champignons parmi les plus estimés : cèpes de bordeaux, chanterelles, morilles, coulemelle…
- Des aiguilles revigorantes
L’hiver venu, les feuillus sont tout nus. Et l’herbe rabougrie. Heureusement, pour de nombreux herbivores, il y a les résineux et leurs aiguilles éternelles. Tendres et vitaminées chez le sapin blanc, elles font de lui l’essence la plus broutée par les cervidés à la saison froide. Parfois, les arbres tendent leurs aiguilles, et c’est tout le rameau qui part sous la dent des cerfs, chevreuils, chamois ou lièvres… Perché dans les frondaisons, le grand tétras se nourrit à plus de 90 % d’aiguilles de conifères, sapin blanc en tête.
Vous voulez votre part ? Prélevés avec parcimonie, les bourgeons et jeunes pousses sont réputés pour apaiser la toux et les rhumatismes en infusion, sirop, bonbon ou cataplasme. Si les remèdes de druide ne sont pas votre truc, essayez de fermenter les pousses en bière, comme s’y adonnaient les moines cisterciens, ou de les faire macérer en liqueur, la sapinette.
- Parfum anti-stress
Voici un présent qui, l’air de rien, permet de se sentir bien. Le parfum boisé et résineux typique des forêts de conifères. Une odeur qui provient de composés volatils, principalement des monoterpènes, produits par de petites glandes logées dans le feuillage, le bois ou l’écorce. Ces molécules ont pour mission de rendre l’arbre moins appétissant pour les brouteurs.
Si aiguilles et rameaux se font malgré tout croquer, les substances sont libérées dans l’air. Tels des messagers, elles alertent les voisins qui renforceront alors leur arsenal aromatique. Puis, flottant au-dessus des cimes, ces volutes stimulent la formation des nuages, car ils forment des supports autour desquels la vapeur d’eau condense.
Selon de nombreuses études, ils semblent aussi influencer le bien-être des promeneurs de plusieurs manières : diminution de la fréquence cardiaque et du stress, renforcement du système immunitaire, ouverture des voies respiratoires et effet anti-inflammatoire.
- Un bois convoité
Aux concerts de Noël, la mélodie de l’épicéa donne des ailes… Eh oui, cette essence fournit les meilleurs bois de résonance des instruments à cordes, dont les célèbres violons Stradivarius. Les sapins en général sont aussi très recherchés par l’aviation, la menuiserie ou encore l’industrie de la pâte à papier pour leurs fibres claires et tendres, qui leur confèrent à la fois élasticité et résistance.
Des sculptures en forme de mille-pattes
Cette précieuse matière, les arbres n’ont pas intérêt à la partager, car elle leur coûte cher. En plus des humains, une myriade d’organismes l’apprécient. Les champignons décomposeurs en tête. Mais les plus redoutables sont les scolytes, de petits coléoptères qui forent des galeries sous l’écorce.
Par exemple, le scolyte curvidenté chez Abies et le bostryche typographe chez Picea. Les sculptures creusées par les larves et les femelles se reconnaissent à leur forme de gros mille-pattes. Environ 200 scolytes doivent attaquer simultanément un épicéa sain pour parvenir à déjouer ses défenses. Si l’arbre est affaibli, ou en manque d’eau, il ne peut plus produire de résine et la voie est libre pour les insectes. Leurs forages interrompent l’écoulement de la sève, parfois fatalement.
- Un délicieux miel à base… de crottes et vomi
Comme idée de cadeau, les douceurs nature restent une valeur sûre. Abies et Picea fournissent par exemple une matière première sucrée aux abeilles mellifères pour l’élaboration du fameux miel de sapin, foncé et aromatique.
Mais ces arbres ne produisent pourtant pas de fleurs. Sans nectar à offrir, comment est-ce possible ? Grâce à des fournisseurs intermédiaires, pardi ! De gourmands pucerons ou des cochenilles qui percent les aiguilles ou l’écorce avec leur rostre. Ces insectes aspirent ensuite avidement la sève et produisent des déjections sucrées sous forme de miellat. C’est lui que les abeilles récoltent, en lieu et place de l’habituel nectar.
Une fois dans la ruche, les ouvrières se régurgitent la pâte sucrée de bouche en bouche afin de la transformer progressivement par action enzymatique. Crottes et vomi, voilà les ingrédients de base du miel de sapin. Bon appétit !
Cet article a été publié dans La Salamandre no 279, sous le titre « Les cadeaux (méconnus) du sapin à la nature ».
Née en 1983 de la passion d’un enfant pour la nature, La Salamandre est une maison d’édition franco-suisse indépendante et sans but lucratif. Professionnels engagés, les membres de La Salamandre créent et diffusent des contenus innovants pour faire aimer la nature tout près de chez soi. Leurs productions sont déclinées en magazines, livres, films, publications numériques, produits et services dérivés. Toutes ces créations fédèrent une large communauté et sensibilisent des dizaines de milliers de foyers jour après jour. Et surtout, elles sont conçues dans une approche environnementale exemplaire. Ce magazine indépendant à but non lucratif révèle tous les deux mois la vie extraordinaire des animaux et des plantes sauvages qui vivent sur le pas de votre porte.
Découvrez le dernier numéro. Pour s’abonner, c’est ici.