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ReportageQuotidien

Des tomates importées par cargo : la Polynésie face à l’extrême dépendance alimentaire

Tetohu Faua, 21 ans, s'est lancé dans le maraîchage sur l'atoll de Rangiroa.

Sol pauvre, manque d’eau... L’agriculture n’est pas aisée sur les atolls coralliens. Résultat : les 3/4 de la nourriture consommée en Polynésie française sont importés. Des initiatives pour gagner en autonomie se lancent.

Papeete (Tahiti, Polynésie française), reportage

« À Papeete, on ne peut pas pêcher. Au moins, au district [dans les quartiers hors des villes], on peut pêcher, avoir du poisson. Ici, il faut tout acheter », explique Vaimiti [1], rencontrée devant une supérette du centre-ville de la capitale de la Polynésie française, Papeete. « Les prix ont vraiment beaucoup augmenté. On fait un solide repas le matin, et après, c’est casse-croûte », poursuit cette mère de trois enfants, sans emploi.

Elle décrit le quotidien de nombreuses familles tahitiennes. Avec la concentration de la population dans l’aire urbaine de Tahiti où vivent les deux tiers de la population de Polynésie, les liens à la terre et à l’océan nourriciers se distendent. Et la dépendance alimentaire s’accroît.

Lire aussi : Face à la montée des eaux, l’archipel des Tuamotu paie encore la colonisation

Les trois quarts de la nourriture consommée en Polynésie sont importés, soit un taux de dépendance alimentaire de 76 % d’après l’Agence de la transition écologique (Ademe). Dans les supermarchés de Tahiti appartenant aux grandes chaînes de distribution françaises, les produits viennent de Nouvelle-Zélande à 4 000 kilomètres, ou... de l’Hexagone, à 16 000 kilomètres !

Les Australes, le grenier de la Polynésie

Cette distance a un coût, malgré des prix bloqués sur plusieurs produits dits de première nécessité. Avoir une alimentation saine coûte en Polynésie 2,3 fois plus cher que dans le reste du monde, d’après un document de la présidence de la Polynésie française. Car ce qui est importé, ce sont principalement des produits de longue conservation, aux valeurs nutritionnelles médiocres, et peu de produits frais. La santé des Polynésiens en pâtit. 70 % de la population est en surpoids, dont 40 % au stade d’obésité. Une personne sur quatre souffre de diabète, d’après la Direction de la santé de Polynésie française.

Le gouvernement de Polynésie a lancé différents plans visant à accroître l’autonomie alimentaire du fenua — le pays en tahitien. Certes, des productions locales existent : fruits et légumes, œufs, poissons... Elles circulent au sein des familles et sont vendues le long des routes, dans les marchés et les rayons frais des supermarchés. Mais ce que l’on qualifie de « local » en Polynésie — 118 îles dans l’océan Pacifique réparties dans un espace maritime aussi grand que l’Europe — est à nuancer.

Le sol d’un atoll corallien est pauvre. Il faut y ajouter des engrais pour faciliter les cultures. © Hélène Ferrarini / Reporterre

L’archipel des Australes, considéré comme le grenier de la Polynésie, se situe ainsi à 650 kilomètres au sud de Tahiti, ce qui soulève des difficultés logistiques. En 2023, 35 tonnes de carottes avaient pourri sur l’île de Tubuai avant d’avoir pu atteindre le marché de Tahiti en cargo, en raison de mauvaises conditions de stockage.

Le Covid, révélateur de la dépendance de l’île

Quant à la production locale, elle reste largement insuffisante pour couvrir tous les besoins alimentaires des 280 000 Polynésiens. « Si demain les bateaux s’arrêtent, on n’aura plus rien à manger. » C’est ainsi que Tiphaine Perrot, ingénieure agronome et responsable de la filière maraîchage et vivrier au sein de la direction de l’Agriculture de Polynésie française, résume la pensée qui a traversé nombre de Polynésiens et Polynésiennes pendant la pandémie de Covid-19. La crise sanitaire a été pour beaucoup une prise de conscience des risques de rupture d’approvisionnement.

Dans l’archipel des Tuamotu, 77 atolls coralliens disséminés sur plus de 1 700 kilomètres, la dépendance alimentaire que connaît la Polynésie est exacerbée. Les Paumotu — habitants des Tuamotu — subissent le « double import » : les produits sont d’abord importés jusqu’à Tahiti, puis amenés jusque dans les atolls. Des bateaux que l’on appelle encore goélettes, bien qu’il ne s’agisse plus de voiliers, ravitaillent les îles toutes les deux à trois semaines.

En échange, ils chargent le coprah, la noix de coco séchée qui constitue l’une des principales ressources d’exportation de l’archipel. La plantation massive de cocoteraies date de l’arrivée des missionnaires chrétiens au XIXe siècle. Cette économie de comptoir a entraîné l’arrêt des cultures vivrières. Certains aimeraient aujourd’hui inverser cette tendance.

© Hélène Ferrarini / Reporterre

Tetohu Faua, 21 ans, s’est lancé dans le maraîchage sur l’atoll de Rangiroa pour « fournir le marché local ». Le jeune homme est revenu sur son île après une année de formation dans l’unique lycée agricole public de Polynésie. Ce dernier est situé sur l’île haute de Moorea, à quelques encablures de Tahiti, mais à 400 kilomètres de Rangiroa. Les conditions pédologiques [2] y sont bien différentes de celles des atolls coralliens. « Là-bas, ils ont de la terre », résume Tetohu. Sur les îles basses des Tuamotu, le sol est principalement composé de débris de coraux et de sable. Le niveau de salinité est élevé. « Il est beaucoup plus difficile de faire de l’agriculture sur un atoll que sur une île haute », confirme Tiphaine Perrot.

« Ma première idée était de faire de l’hydroponie, mais le devis était très cher, alors j’ai commencé en plein champ », explique Tetohu, rencontré sur le terrain qu’il cultive avec l’aide de son père. Le lagon est à quelques mètres, une rangée de cocotiers se balance au vent. « Le sol est pauvre. On doit faire beaucoup d’apports de compost, de matières organiques... Le sol est calcaire, mais à part cela, il manque tout le reste, donc on ajoute de l’azote, du potassium... », décrit le jeune homme, qui travaille torse nu.

Le port de commerce de Tahiti où transite les produits importés. © Hélène Ferrarini / Reporterre

Il reconnaît que les engrais constituent pour lui « un budget important », restant ainsi dépendant de l’importation. Ses légumes — choux, tomates, aubergines, concombres, légumes feuilles — sont dès à présent dans les rayonnages des petits magasins de l’île et achetés directement par des particuliers. Sa conclusion ? « L’agriculture aux Tuamotu est possible, mais il faut bien choisir ses endroits. Car si on n’a pas un bon puits d’eau, on pompe de l’eau de mer. »

L’eau douce provient uniquement de la pluie

Ce matin de saison des pluies, une violente averse a lessivé l’atoll. Mais d’avril à octobre, en saison sèche, les pluies se font plus rares. Dans les atolls coralliens, en l’absence de source et de rivière, l’eau douce provient uniquement des précipitations. En s’infiltrant dans le sol, elle crée une réserve d’eau qu’on appelle une lentille d’eau douce.

Malgré ces contraintes, les Paumotu d’avant la colonisation pratiquaient l’agriculture. Les archéologues trouvent par centaines les traces des anciens maites, des fosses à culture aujourd’hui abandonnées. Creusé à un endroit adéquat, le maite permet d’atteindre le haut de la lentille d’eau douce. La fosse est enrichie en matières organiques créant un sol fertile pour la culture. La présence de grands arbres de l’espèce pisonia grandis, qui crée de l’ombrage et abrite des oiseaux dont le guano nourrit le sol, participe de ce savant équilibre.

Une lentille d’eau douce. Vai Natura

« Le maite, c’est tout un écosystème », résume Anne Caillaud, dont le bureau d’études spécialisé en hydrologie Vai Natura porte le projet Komo Maite. Soutenu par le programme européen Bestlife2030, il vise à développer l’autonomie alimentaire dans les Tuamotu et a recréé des maite sur l’atoll de Nukutavake.

Les atolls éloignés ont plus à y gagner

Et « ça marche », confirme Ragai, un habitant de Nukutavake ayant mis en culture un maite. Joint par téléphone malgré la connexion capricieuse, il décrit avoir « planté trois sortes de patates douces, des bananiers, des taros [un tubercule comestible], énumère-t-il. Maintenant, je dois attendre six à sept mois pour que les taros mûrissent bien. » Nukutavake, où vivent une centaine d’habitants dans l’est des Tuamotu, est un atoll particulièrement isolé : seul un vol tous les quinze jours le relie à Tahiti.

« Dans des atolls très éloignés, les gens voient tout de suite leur intérêt » à produire légumes et tubercules sur place, explique Anne Caillaud. « Dans des atolls plus connectés, où il y a plus d’argent », il est moins certain que la pratique du maite reprenne.

« Le challenge est aussi de donner envie aux gens de consommer ces produits-là »

« On ne peut pas se contenter d’augmenter la production de ces produits sans être sûr que ce soit consommé par la population », reconnaît Tiphaine Perrot, ingénieure agronome au sein de la direction de l’Agriculture. Elle travaille sur un autre projet visant à renforcer la sécurité alimentaire des Tuamotu. « Cela passe nécessairement par l’accompagnement de la population vers des changements alimentaires favorables alors que des décennies de pénuries et de dépendances les ont amenés à des régimes alimentaires très dégradés », peut-on lire dans la note de présentation du projet Sataap (sécurité alimentaire et transition agroécologique des atolls de Polynésie), lauréat du plan d’investissement France 2030 et soutenu par la Banque des territoires.

« Lors de ma tournée sur les atolls, j’ai réalisé que j’avais sous-estimé la force des habitudes alimentaires. Notre challenge, c’est aussi de donner envie aux gens de consommer ces produits-là », explique Tiphaine Perrot.

Il peut être plus difficile de changer des habitudes alimentaires ancrées depuis des décennies que de faire pousser du taro dans le sol calcaire d’un atoll corallien.

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