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ReportageHabitat et urbanisme

« Écolo avant l’heure », une cité HLM en bois sauvée par ses habitants

La cité Pierre-Semard du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), aussi connue sous le nom de « Pièce pointue » est un ensemble social entièrement en bois, qui comprend 224 logements.

Au Blanc-Mesnil, la cité Pierre-Semard, construite intégralement en bois dans les années 1980, était menacée de destruction par une mairie soucieuse de bâtir des logements neufs. Devenue vétuste, elle sera finalement rénovée.

Le Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis), reportage

Quand on lui demande ce qui lui a inspiré la cité Pierre-Semard, surnommée la « Pièce pointue », l’architechte Iwona Buczkowska cite ses voyages. Les ruelles médiévales du village toscan d’Apricale ; les Yaodong, ces maisons-grottes du plateau de Loess, en Chine : c’est peut-être en les regardant qu’elle a imaginé cet ensemble HLM à l’architecture fractale, faite de pyramides et de cubes de bois imbriqués, installé à deux pas du centre-ville du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis).

Premier ensemble social construit entièrement en bois en France, dans les années 1980, la cité tranche avec les immeubles en béton, les friches industrielles et les usines de recyclage que l’on aperçoit depuis les fenêtres du RER B. Comme dans les Maisons sur la colline de Picasso, toitures et murs de la Pièce pointue s’entremêlent dans un savant fouillis cubiste.

C’est pour préserver ce cadre de vie unique que se sont battus les habitants de ces 224 logements imbriqués les uns dans les autres, disposant chacun d’une terrasse ou d’un balcon. En 2021, la mairie, propriétaire du terrain, avait pourtant annoncé la destruction de la moitié de la cité, arguant de sa vétusté.

« Un petit village qui résiste à l’envahisseur »

Une centaine d’habitants, regroupés au sein de l’Amicale des locataires et appuyés par Iwona Buczkowska, se sont longtemps battus contre le projet de démolition. Leur combat a fini devant le tribunal administratif, qui leur a donné raison en invalidant le permis de construire en raison de l’intérêt naturaliste d’une partie du terrain concerné. Ils sont aussi parvenus à classer un terrain attenant en zone Natura 2000.

En 2022, le bailleur, Seine-Saint-Denis Habitat, a finalement annoncé un ambitieux plan de rénovation, à 93 000 euros par logement, soit 21 millions d’euros au total, dont il a la charge financière. Les travaux doivent commencer à la fin de l’année.

«  Si on était dans un quartier riche, ce serait le nec plus ultra de vivre ici  », s’exclame Véronique Tonello, habitante de la cité Pierre-Semard. © Benoît Collet / Reporterre

À cinq minutes à pied du RER, le terrain est une « mine d’or pour les promoteurs », commente Sylvie Spekter, qui a fait une bonne partie de sa vie à Pierre-Semard et connaît sur le bout des doigts l’histoire de sa résidence. « Le maire [Jean-Philippe Ranquet, Les Républicains] déteste l’architecture de la Pièce pointue, assure-t-elle. Il préfère le classicisme des immeubles néo-haussmanniens en accession à la propriété qui fleurissent partout en ville ».

« Une architecte pleine de bonnes intentions a fait quelque chose de moderne pour l’époque. Mais peut-être qu’elle était au début de sa carrière car elle a fait un certain nombre d’erreurs, déclarait l’édile en mai dans une vidéo publiée par la commune. Contactée, la mairie n’a pas donné suite aux sollicitations de Reporterre. Le résultat, quelques années plus tard, c’est que cette résidence est quasi impossible à vivre pour les habitants. Les factures d’électricité doublent le prix des loyers, il y a de l’insécurité. [...] Il faut faire bouger les choses, mais c’est le bailleur qui en porte la responsabilité », poursuivait le maire dans cette vidéo.

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Avant de s’installer au Blanc-Mesnil, Sylvie Spekter n’avait jamais eu de jardin. Désormais, elle boit son café à l’ombre d’un grand hêtre doré, planté par un précédent locataire. Sa cité ? « Un petit village qui résiste à l’envahisseur. »

Les 224 logements de la cité Pierre-Semard bénéficient tous d’une terrasse ou d’un balcon. © Benoît Collet / Reporterre

Une fois entré dans la résidence, on se perd dans un dédale de coursives et de placettes où le feuillage luxuriant des bouleaux, des charmes et des érables negundo donne l’impression d’être à la campagne.

Ambiance bucolique

Au début des années 1980, quand Iwona Buczkowska a sorti les premières maquettes de la Pièce pointue, l’écologie était loin d’être un sujet d’intérêt dans le milieu de la construction. Aujourd’hui, des architectes venus de toute l’Europe viennent déambuler au Blanc-Mesnil pour s’inspirer de cette résidence « bioclimatique » avant l’heure. Rétrospectivement, les aménagements extérieurs sont devenus des « îlots de fraîcheur » et la structure en bois « bas carbone ».

« J’ai simplement cherché à apporter du plaisir d’habiter. Dans une métropole parisienne dure au quotidien, cette ambiance bucolique est nécessaire. Tout le monde a le droit à une vie paisible et amusante, raconte modestement l’architecte. J’ai toujours cherché à créer des bâtiments ou l’on peut bénéficier des avantages du logement collectif, tout en ayant le plaisir de l’habitat individuel. »

Une réflexion d’actualité au moment où le modèle pavillonnaire est sous le feu des critiques, décrié pour sa voracité foncière. Après des décennies d’hégémonie du béton dans le logement social, le travail de cette précurseuse arrivée de Pologne en France à 26 ans constitue aussi une tentative de reconnexion avec l’idéal des cités-jardins des années 1930.

« Cette architecture, reposante, me donne l’impression de vivre dans un chalet à la montagne. J’ai un ami qui, à chaque fois qu’il vient me voir, me dit pour rire qu’il a oublié de prendre son maillot de bain », dit d’une voix douce Hassan Rafii, entouré des fleurs qu’il a plantées en pleine terre sur sa terrasse. D’origine iranienne, le père de famille y retrouve un peu de la campagne où il a grandi dans une famille d’agriculteurs. Sur les murs de sa terrasse en pointe, il a fait grimper de la vigne et des plants de tomates.

L’humidité s’infiltre par les toits de la cité Pierre-Semard, qui a besoin d’importants travaux de rénovation. © Benoît Collet / Reporterre

Avec ses 6 m de hauteur sous plafond, son salon fait penser à une petite cathédrale. Mais cette beauté ne l’empêche pas d’être une passoire thermique, où il fait très chaud l’été, et très froid l’hiver. Faute d’entretien régulier, la résidence souffre d’infiltrations d’eau par le toit qui font moisir les murs. Les fenêtres n’ont jamais été changées depuis sa construction, il y a maintenant presque cinquante ans.

« On a tout le temps de l’eau chez nous, les enfants sont toujours enrhumés », déplore Fatouma, tandis qu’elle joue aux échecs devant chez elle avec une amie et surveille ses enfants, qui s’amusent à se cacher dans les recoins biscornus créés par les volumes atypiques des logements. « Les gens veulent partir à cause de l’humidité. Beaucoup de logements sont vides depuis le coronavirus. » Dans la cité, les portes d’une cinquantaine d’appartements vacants sont obstruées par des plaques de métal.

« Si ça avait été détruit, on aurait dû repartir vivre dans des tours »

Pour la sauver, la toiture va être recouverte de zinc afin de stopper les infiltrations. Les murs seront isolés par l’extérieur, et les châssis en bois des fenêtres seront remplacés par des châssis en PVC.

Ezéchiel Ladouce, gardien de la résidence, savoure son cadre de travail unique. © Benoît Collet / Reporterre

« Si ça avait été détruit, on aurait dû repartir vivre dans des tours. Pas facile quand on a pris l’habitude de vivre quelque part où l’on peut respirer, où tout n’est pas standardisé, s’amuse Samira Nahar, qui y vit depuis 2001 et y a élevé sa fille. Ici, tout est imbriqué, on ne sait pas quel logement appartient à qui, c’est une découverte de tous les jours ! »

« Si on était dans un quartier riche, ce serait le nec plus ultra de vivre ici »

« Il s’agit d’une forme urbaine où le dédale et la flânerie sont pensés en opposition à la monofonctionnalité des grands ensembles, explique Émilie Marre, directrice de la maîtrise d’ouvrage de Seine-Saint-Denis Habitat. Aujourd’hui, un tel projet serait inimaginable, dans un contexte de réduction et de rationalisation des coûts. »

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« Si on était dans un quartier riche, ce serait le nec plus ultra de vivre ici », estime Véronique Tonello, 66 ans, une autre habitante de la cité Pierre-Semard. À la retraite, elle aurait les moyens de s’offrir une maison à la campagne, mais préfère rester au Blanc-Mesnil.

À deux portes de chez elle vit le gardien de la résidence, Ezéchiel Ladouce. Depuis 2013, il entretient les espaces verts, s’occupe des luminaires, veille sur les plus anciens. « Ce cadre de travail, aucun autre gardien de HLM n’a la chance de l’avoir. Dans les barres, certains ont parfois des nuisibles comme des cafards. Ici, nous, on a des abeilles, des hérissons et des écureuils ! »

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