Ecologistes, réveillez-vous, imaginez !

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3 avril 2015 / Edouard Gaudot et Benjamin Joyeux

« Etre ou ne pas être au gouvernement n’a aucun intérêt si on n’a pas rétabli au préalable la force de l’imaginaire concrétisé dans un projet politique partagé »

Franchement, c’est peu dire que l’année 2015 a mal commencé. Après le choc bouleversant des attentats parisiens, la brève parenthèse de communion nationale du 11 janvier n’aura pas duré. Le pouvoir a repris le fil interrompu de son travail de décomposition politique. Du passage en force à coup de 49-3 aux lois orwelliennes au nom d’une sécurité fantasmée, la pratique du déni de réalité est devenue si spontanée qu’elle permet de prétendre ne pas avoir perdu la face aux dernières élections départementales.

Pendant ce temps, le Front national n’a même pas besoin de faire campagne pour nous gâcher le début du printemps et récolter les fruits amers de la révolte, semés par près de quinze ans de dégradation d’un système politique arrivé en fin de cycle. Certes, le parti d’extrême-droite ne peut plus se prétendre premier parti de France, mais son enracinement local se confirme, s’approfondit et s’élargit. La montée des eaux de la vague bleue marine suggère un dérèglement politique au moins aussi grave que le changement climatique.

Le Front national a capté un mythe fondateur de la France moderne

Car la progression du Front National n’a plus rien de circonstancielle. Elle devient structurelle, elle devient culturelle. Sa force n’est plus seulement la faiblesse du système et l’opposition à un pouvoir technocratique et inconscient. Sa force est d’avoir réussi à capturer l’un des mythes fondateurs de la France moderne : l’alliance des « nationaux » et des « sociaux », le programme de la Résistance.

Ce que ne comprend plus la classe politique contemporaine, c’est la puissance de l’imaginaire. A force de l’avoir dégradé en story-telling sous-traité aux professionnels de la communication, les énarques, ingénieurs et magistrats qui nous gouvernent ont perdu le sens du rêve, la puissance évocatrice des épopées et la capacité mobilisatrice des grandes aventures humaines. C’est l’imaginaire qui construit la geste historique, déplace les foules, nourrit l’espérance et permet de triompher collectivement des épreuves. C’est l’imaginaire qui donne son sens à l’action politique.

Monarchistes, antidreyfusards, antisémites, intégristes, anti-68ards, ultralibéraux, en transformant la coalition de losers de l’histoire de France réunie par son père en grand mouvement de résistance à la mondialisation et au système, Marine Le Pen a su canaliser l’indignation grondante d’une partie croissante de la population. Ironie, que son décès lui aura au moins épargnée, l’idéal de la Résistance que Stéphane Hessel offrait en modèle de mobilisation est porté par ceux qui historiquement lui donnaient la chasse. L’indignation a changé de camp.

Le rêve national du FN est peut-être un cauchemar pour ceux qui voient le monde comme un horizon à découvrir plutôt qu’une inépuisable source de menaces. Mais pour tous les autres, sa musique est aussi entraînante et magique que celle du flûtiste de Hamelin. Viagra unisexe de la politique française, le FN fait croire à ceux qui se sentent dépossédés de leur puissance qu’ils pourront reprendre la main sur leurs vies. Face au discours lénifiant mais brutal des technocrates de gauche-droite, dépolitisés et gestionnaires, qui refusent l’idée même d’une politique alternative à leurs erreurs persistantes, c’est paradoxalement de liberté que viennent parler les néo-fascistes marinistes.

Répondre au vertige du vide

Entre le néant post-idéologique qui caractérise la gauche dite socialiste ou son opposition de droite nationale-libérale et le retour aux démons nationaux-sociaux de l’extrême-droite conquérante, il existe pourtant une autre voie. Modeste en chiffres mais ambitieuse en valeurs, la pensée écologiste prétend répondre au vertige du vide sans sombrer dans les vapeurs frelatées des identités meurtrières. Consensus néolibéral borné ou nationalisme xénophobe étriqué ? Il y a une alternative, un imaginaire positif, construit sur la dignité de chacun et la valeur de l’autre, même lointain. Cet imaginaire inspire une autre politique, locale, européenne et mondiale, pour ici et là-bas, pour aujourd’hui et pour demain.

Malheureusement, qui s’intéresse encore à l’imaginaire écologiste ? Ces dernières années, l’imaginaire de l’écologie politique en France s’est dissous dans la course effrénée à la crédibilité institutionnelle. A-t-on entendu récemment des écologistes français parler d’autre chose que de leur position par rapport au gouvernement socialiste dont ils faisaient d’ailleurs partie l’année dernière ? A part les petites stratégies personnelles, quel est le point commun entre les deux réponses également médiocres des « Dufloplacé and co » et de tous ceux qui les suivent ? Se situer par rapport au Parti socialiste. Certains pensent à 2015 et d’autres à 2017, mais il n’y a rien de politique dans un raisonnement aussi tactique et dénué d’imaginaire. Où sont les projets, les combats, l’utopie... l’écologie ?

L’imaginaire de l’écologie est indissociable de son autonomie. Pas l’autonomie contractuelle qui envisagerait encore plus ou moins cyniquement pouvoir obtenir d’un partenaire qui a tout renié, des engagements plus ou moins fermes sur des objectifs à haute intensité écologique, genre conférence de Paris ou loi sur la transition etc.

Au gouvernement ? La question est d’abord de rétablir un imaginaire

L’autonomie ne se décrète pas. L’autonomie se construit. Et d’abord dans l’originalité du projet. Dans la capacité à mobiliser, bien au-delà des partis politiques, tous ceux qui peuvent s’y reconnaître. Dans la capacité à nouer les alliances nécessaires et signifiantes sur le moment, et la même capacité à les dépasser quand elles perdent leur sens. L’autonomie s’appuie aussi sur un parti politique fonctionnel et convivial, ouvert sur les autres et le monde, libre des angoisses de l’entrisme, accueillant et mobilisateur. Pas une structure obsédée à la fois par sa propre pureté et par sa survie.

Un parti qui n’hésite pas à inclure ses membres dans ses décisions – comme de vulgaires sociaux-démocrates allemands, par exemple, en donnant à l’ensemble de ses membres la possibilité de s’exprimer sur les décisions stratégiques. Un parti dont les prises de parole publiques écrivent une histoire collective plutôt qu’une multitude de petites histoires personnelles contradictoires.

L’autonomie de l’écologie, c’est aussi une question de cohérence. Entre les paroles et les actes. Entre les principes et les pratiques. La non-violence par exemple, la bienveillance aussi, l’autolimitation qui porte aussi le beau nom d’humilité... Autant de mots devenus des maux pour les écologistes français. Il est temps de remettre un peu de Gorz et de Gandhi dans les cœurs et les têtes.

L’autonomie, enfin, c’est une question de projet. Le projet écologiste reste celui d’un monde meilleur, une réconciliation fondamentale entre un individu libre et son environnement naturel et social. Un projet qui combine le cheminement de chacun pour le changement de tous. Un projet de transformation globale de la société : une économie durable dans une société réconciliée pour une mondialisation humaine. Etre ou ne pas être au gouvernement n’a aucun intérêt si on n’a pas rétabli au préalable la force de l’imaginaire concrétisé dans un projet politique partagé. Projet de civilisation et non pas projet personnel, l’écologie est la dernière possibilité d’un ré-enchantement du monde et de la politique.

Nous ne la laisserons pas gâcher, c’est pourquoi nous déclarons notre indépendance !



Source : Courriel à Reporterre

Edouard Gaudot et Benjamin Joyeux sont écologistes européens et membres du GIEC2 (Groupe Informel des Ecologistes Européens Concernés et Consternés)

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