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Agriculture

Chambres d’agriculture : pourquoi les agriculteurs votent si peu

La Maison des chambres d'agriculture, à Paris.

Les élections pour les chambres d’agriculture, qui ont lieu jusqu’au 31 janvier, subissent une abstention grandissante. Leur rôle de premier plan dans la vie agricole ne compense pas la défiance des plus jeunes agriculteurs.

À moins de trois semaines du vote, Vincent [*] ne sait pas encore s’il se déplacera aux urnes. « Je suis ça de très loin, je ne sais même pas exactement quelle est la date de l’élection », dit cet éleveur de vaches laitières dans la Manche. Comme lui, 2,2 millions de personnes du monde agricole (chefs d’exploitation, salariés agricoles, retraités…) sont appelées à élire vendredi 31 janvier [1] les membres des 88 chambres d’agriculture départementales, interdépartementales, territoriales et deux chambres d’agriculture de région (Île-de-France et Corse), pour une durée de six ans. Les différents syndicats agricoles déposent des listes de candidats, notamment pour le collège « chefs d’exploitation », le plus important, qui réunit plus de la moitié des élus.

Bien que le scrutin soit déterminant — les chambres d’agriculture conseillent les agriculteurs sur leur installation, investissements et techniques de production et exercent ainsi une influence pour défendre une certaine vision de l’agriculture — élection après élection, l’abstention bat sans cesse ses propres records.

Lors de la dernière échéance électorale en 2019, elle avait atteint 53,6 % pour le collège des chefs d’exploitation contre 45,5 % en 2013 et 33,6 % en 2007. L’ensemble des cinq collèges suit la même tendance : 45 % d’abstention en 2007, 63 % en 2013, et 71,5 % en 2019.

Un scrutin après une année mouvementée

Cette année, les élections ont été davantage médiatisées avec les mobilisations des agriculteurs. Derrière les revendications contre l’accord de libre échange avec les pays du Mercosur, les syndicats présents sur les routes — en particulier la FNSEA et la Coordination rurale — ont en ligne de mire les élections professionnelles pour mobiliser le plus de votants et ainsi remporter le plus de chambres possible.

À l’issue du scrutin de 2019, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) alliée aux Jeunes agriculteurs (JA) avait obtenu le contrôle de la quasi-totalité des chambres d’agriculture, sauf celles de la Vienne, de la Haute-Vienne et du Lot-et-Garonne (gérées par la Coordination rurale), ainsi que celle de Mayotte (Confédération paysanne).

« À quoi bon voter ? Presque tout se décide à Bruxelles »

Vincent, lui, n’a jamais participé à ces élections. Bien que syndiqué à la FDSEA, l’antenne de la FNSEA dans la Manche, « c’est plus par habitude, mes parents étaient affiliés à ce syndicat car ils recevaient le magazine l’Agriculteur normand », explique l’éleveur âgé de 40 ans. C’est d’ailleurs par cet hebdomadaire qu’il connaît les candidats de la liste FDSEA. En ce qui concerne les autres syndicats, il ne sait pas qui se présente : « Je n’ai vu aucune communication de la part de la Confédération paysanne ni de la Coordination rurale. »

D’habitude pas du genre revendicatif, « cette fois j’hésite à voter, dit-il. Ici dans la Manche, c’est la FNSEA, point barre. » Or le chef d’exploitation n’est pas toujours d’accord avec ce modèle d’agriculture : « Je ne suis pas pro-écolo mais je ne suis pas pour l’agriculture intensive et je fais attention à certaines choses. Par exemple, je garde mes haies ». Alors pour qui voter ? La Coordination rurale ? « Trop à droite. » La Confédération paysanne ? « Pourquoi pas », répond Vincent.

D’un autre côté, « à quoi bon voter ? » se demande le chef d’exploitation. « Presque tout se décide à Bruxelles », dit celui qui préfère se débrouiller tout seul. Aussi, il ne fait pas vraiment confiance aux élus des chambres : « Ces gens-là ne sont pas spécialement là pour défendre nos intérêts mais les leurs et ceux de leurs amis », dit-il. Lui aimerait bien qu’on défende les siens : « Ce n’est pas la galère mais tout juste. » Avec un salarié et 110 vaches en ce moment dans son exploitation, il travaille en moyenne entre 55 et 60 heures par semaine.

Des syndicats qui ne parviennent pas à incarner « la diversité des situations agricoles »

Comme Vincent, beaucoup d’agriculteurs expriment une certaine défiance à l’égard des syndicats. Ils étaient 30 % à ne se dire proches d’aucune organisation, selon une enquête auprès de 1 434 chefs d’exploitation réalisée par l’économètre Pierre-Henri Bono et le sociologue François Purseigle, publiée en novembre dernier.

« Cette défiance est liée au manque de représentation syndicale qui n’incarnerait plus la diversité des situations agricoles », résume François Purseigle. Dans son enquête, le sociologue a constaté que plus les agriculteurs sont jeunes, moins ils sont proches des syndicats. Parmi cette jeunesse diverse, « on a d’un côté les jeunes très formés, souvent des néopaysans qui sont à gauche de l’échiquier politique et d’autres moins bien formés, plus abstentionnistes ou qui vont voter pour le Rassemblement national. »

« Les agriculteurs ne voient pas toujours l’intérêt des chambres »

« Au-delà des projets portés par les différentes organisations, l’abstention doit être interprétée à l’échelle locale, précise le sociologue, les agriculteurs votent pour des gens qu’ils connaissent. » Ainsi, certains peuvent être critiques à l’égard de la FNSEA à l’échelle nationale mais voter pour leurs représentants locaux, et inversement.

S’ils votent peu c’est aussi par ce que « les agriculteurs sont de mieux en mieux formés et ne voient pas toujours l’intérêt des chambres — ils se disent que ça ne changera pas grand-chose à leur sort — ou connaissent mal leurs actions ». En outre, « lors des manifestations, beaucoup d’agriculteurs se rencontraient pour la première fois. Ils ne se connaissent plus vraiment les uns les autres, il y a moins de sentiment d’appartenance à une même corporation », ajoute François Purseigle.

Pour la Confédération paysanne, un scrutin « pensé par et pour la FNSEA »

Une autre raison qui peut expliquer la faible participation est le mode de scrutin lui-même. « Les dés sont pipés dès le départ, critique Laurence Marandola, porte-parole de la confédération paysanne, le scrutin est pensé par et pour la FNSEA. » Sur les dix-huit sièges en jeu dans chaque chambre, la moitié est d’emblée attribuée à la liste qui arrive première : c’est la prime majoritaire. Les autres sièges sont ensuite répartis à la proportionnelle, en fonction du nombre de voix. Grâce à ce mode de scrutin, en 2019, les listes FNSEA-JA avaient obtenu 55 % des voix, mais pris le contrôle de près de 95 % des chambres. Malgré un score de 20 % des voix, la Confédération paysanne avait seulement remporté la chambre de Mayotte.

La dirigeante syndicale met aussi en avant la situation des cotisants solidaires, ces paysans qui, faute d’une superficie exploitée ou d’un nombre d’heures de travail suffisant, ne peuvent pas voter. Ils seraient 70 000 en France selon Laurence Marandola : « C’est scandaleux de les exclure du collège électoral alors qu’ils sont des agriculteurs actifs, paient des cotisations et bénéficient d’aides de la PAC. »

Celle qui multiplie les déplacements dans tous les départements pour faire campagne observe aussi des agriculteurs « silencieux et désespérés dans leurs fermes », comme dans le Pas-de-Calais, la semaine dernière. « Quand on va très mal, on ne va pas voter, on se dit que c’est de sa faute alors que l’immense majorité des échecs dans les fermes sont la conséquence de politiques agricoles et économiques. »

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